Recension : Olympe et Elysée

Couverture

 

A première vue, Olympe et Élysée, ou La Vertu en politique, paru début 2017 au milieu de la campagne présidentielle, n’a pas grand rapport avec la géoculture qui intéresse les lecteurs de ce site. Il s’agit d’un « dialogue satirique et versifié », pièce de théâtre divertissante mettant en scène – crûment et cruellement – le théâtre d’ombres qu’est devenu la politique française (mais pas seulement française, bien sûr). Les héros principaux sont Élysée, le Président de la République, qui se fait assassiner au deuxième acte, et la mystérieuse Olympe, visiteuse matinale au Château qui finit, au bout de rebondissements assez peu compatibles avec la Constitution de la Cinquième République, mais néanmoins plaisants, par remplacer le défunt rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le chœur des conseillers (ambitieux, colérique, suffisant), des médias et de l’opinion publique, des députés-et-députées fantomatiques incapables de s’élever au-dessus de leur (gué-)guerre des sexes, et surtout de Conscience juste et Conscience injuste – qui rappellent irrésistiblement les affres de Milou dans une inoubliable scène de Tintin au Tibet – forme la toile de fond de cette satire.

Malgré le sexe d’Olympe et la référence au « si jeune âge » d’Élysée, il nous semble peu probable que l’auteur ait pensé aux deux finalistes de l’élection passée en écrivant sa pièce. Il s’agit certes d’une pièce de circonstance, mais la portée des propos dépasse très largement une campagne électorale qui fut aussi insignifiante que ses protagonistes. Derrière les vers, dans l’ensemble fort bien tournés – on imaginerait aisément l’auteur alexandriner sa demande en mariage à « [s]on Olympe » à lui (à qui l’ouvrage est dédié) –, derrière l’aspect drolatique du livre, publié dans une collection qui se fait mission de ne pas être prise trop au sérieux (elle publie « les réactions épidermiques que suscite le quotidien »), l’auteur nous livre un message non seulement sérieux, mais à vrai dire fondamental : le combat d’Olympe et de la juste Conscience contre Élysée et son injuste conseillère – et leurs nombreux alliés mondains – est un combat de civilisation. De l’euthanasie aux nouvelles mœurs, du refus de nommer l’ennemi islamiste à la veulerie égoïste de sa classe politique, l’auteur nous dresse un portrait au vitriol de la « France d’après » et assume sans honte le flambeau de celle « d’avant », une France où le mot vertu, aujourd’hui à peu près imprononçable, avait encore un sens. Sa colère sourd par endroits : « Le seul réel talent dont ils ont bon usage / Est celui de détruire à petits feux le monde » (p. 47). Nous ne pouvons qu’admirer Frédéric Lavère d’avoir osé exprimer des idées qui valent aujourd’hui la mort sociale aux réprouvés qui les professent (qualifier l’avortement de « plus abject des droits », p. 49).

Sur le fond, cette pensée n’est bien sûr pas originale : il s’agit simplement de la doctrine sociale de l’Église alliant, de manière profondément anti-libérale, option préférentielle pour les plus faibles et amour de la patrie comme famille de familles. Toute personne se réclamant de l’Église romaine devrait avoir des idées politiques en accord avec celles de Conscience juste. Le simple fait que, même dans la minorité sans cesse déclinante des croyants, ces idées apparaissent aujourd’hui largement désuètes montre l’étendue du désastre intellectuel (et derrière lui spirituel) qui caractérise le catholicisme contemporain, en tout cas sur en terre d’Europe. Tout l’arsenal du réarmement de l’intelligence et de la volonté est pourtant disponible librement (et même gratuitement sur la toile), du Magistère de l’Église dans sa continuité historique à des livres essentiels tels After Virtue du philosophe écossais Alasdair MacIntyre, qui mit superbement en relief l’échec du « projet des Lumières ».

Ce qui nous a intéressé dans Olympe et Elysée n’est toutefois pas tant le texte que ce que les critiques littéraires appellent le sous-texte. Ce qui attire l’attention est moins ce qui est écrit – qui, encore une fois, est plaisant et important, mais en rien original – que la personne qui l’écrit. L’auteur, en effet, ne s’appelle pas Frédéric Lavère ; il n’est pas né en 1976 ; il n’a pas quatre enfants ; et il n’est pas ingénieur en informatique. « Frédéric Lavère » n’existe pas : c’est le pseudonyme d’un officier supérieur de l’armée de terre qui, lorsqu’il n’écrit pas des alexandrins, met ses talents – tout à fait remarquables – au service du Ministère des Armées, en France et sur les différents théâtres d’opération auxquels il a participé.

C’est là que les choses deviennent intéressantes et, de fait, géoculturelles. Si l’on regarde les forces qui s’opposent, en France du moins, à l’Empire libéral au faîte de sa puissance (mais en réalité déjà frappé à mort par des réalités démographiques dont il n’y a plus qu’à attendre qu’elles produisent leurs effets), il est frappant de constater qu’il comprend essentiellement deux institutions : l’Église et l’armée ; deux groupes humains : les catholiques de conviction et les officiers – dont une proportion considérable appartient d’ailleurs (comme « Frédéric Lavère ») aussi au premier groupe. Là encore, aucune surprise à cette nouvelle « alliance du sabre et du goupillon » : ce que la foi catholique et le métier des armes ont en commun, c’est le sens du service – jusqu’à offrir sa vie pour les autres (« Voici de nobles mots : servir, remplir l’office », nous dit Olympe p. 53). Pour dire la même chose de manière différente, apprendre que l’auteur d’Olympe et Élysée est un officier catholique est tellement peu surprenant qu’on croirait presqu’à une évidence : qui d’autre écrirait de telles choses aujourd’hui ?  C’est pourquoi, pour ceux qui pensent que ce que Joseph Ratzinger appelait, dans un discours prononcé quelques heures avant son accession au trône pétrinien en 2005, la « dictature du relativisme » constitue (bien plus que l’islam militant) le péril mortel pour la civilisation occidentale – qui historiquement a aussi été la civilisation chrétienne – la formation des cadres de l’armée est un enjeu considérable : formation intellectuelle, mais aussi morale et spirituelle.

« Un haut sens de l’honneur, une once de sagesse / Et sur un plan moral de la foi les bienfaits » : en regardant son cadavre encore chaud, tel est le jugement d’Olympe sur ce qui faisait défaut à Élysée (p. 53). En creux se dessine le portrait de l’auteur ainsi que de ceux qui devront prendre part à la reconstruction lorsque l’Empire aura rendu son dernier souffle. L’auteur de cette recension, à peu près du même âge que Lavère, n’est pas encore un ancien ; mais ce qui le frappe est la vitesse à laquelle ces vertus ont été reléguées aux marges de la correction politique, et donc de l’admissibilité sociale, en deux générations à peine. Là encore, il n’y a guère que ces deux milieux – sans surprise eux-mêmes de plus en plus en porte-à-faux avec le reste de la société – où ces mots veuillent encore dire quelque chose : l’Église et l’armée.

La grande différence entre les deux, c’est que la seconde sait faire sur le plan temporel alors que la première, soit ne le souhaite pas, soit s’en révèle incapable. L’auteur a eu la bonne idée de citer à la fin ses inspirations : une longue liste de citations dont certaines magnifiques, comme celle p. 116 de Blaise Pascal : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique (…) Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste ». L’armée est l’un des rares lieux où s’exerce la force ; il est donc essentiel qu’elle possède les vertus nécessaires si on veut qu’elle déploie toute la capacité à servir la justice dont elle est capable, et dont on parle si rarement (la manière dont l’armée britannique a ainsi restauré la paix et un minimum d’ordre social en Sierra Leone au début des années 2000 nous remplit de la plus extrême admiration : mais qui le sait ?).

Or, le danger n’est jamais loin : idolâtrie de la puissance, idolâtrie du clan pour ne citer que les plus évidentes – idolâtrie de ses traditions, de son identité, de l’endroit du monde où on se trouve être né. Comme toute affection l’amour peut être désordonné, et l’amour de soi devenir source de grands péchés : plus on est puissant, plus il importe d’être vertueux. Force nous semble être de constater, à cet égard, que la formation intellectuelle des officiers français est souvent d’une indigence alarmante – une récente « lettre ouverte » destinée à réprimander publiquement un jeune collègue nous a ainsi appris que le Président de la Saint-Cyrienne n’était pas capable de conjuguer le verbe faire au présent de l’indicatif (programme actuel du CE1) – ; leurs idées politiques révèlent souvent un manque de sophistication et d’intelligence du monde inquiétant ; spirituellement le lefebvrisme et ses scories sont rarement très loin. Même la formation morale flanche régulièrement, comme de récents articles de Libération – certes hostiles et « amalgamants » mais hélas, de l’aveu même de la partie mise en cause, factuellement assez fondés – l’ont encore montré. L’armée, comme la France (au service de laquelle elle exerce ses prérogatives), comme l’humanité (au service de laquelle la France devrait toujours agir, si elle était fidèle au « pacte vingt fois séculaire » dont parlait De Gaulle), ont désespérément besoin de cadres à la fois vertueux et formés au plus haut niveau. Ils existent, bien sûr : beaucoup des personnes les plus remarquables qu’il nous ait été donné de croiser, en France comme sur tous les continents du monde, portaient l’uniforme ; et nous ne croyons pas que ce soit là une coïncidence car, dans ce qu’il a de meilleur, le métier des armes excite le plus noble en l’homme. Mais cette excellence est incompatible avec le « culte de la médiocrité » qui prévaut aujourd’hui à la Spéciale, et contre lequel trop peu – au premier rang desquels les concepteurs de ce site – s’élèvent. Formons donc le vœu que de ses rangs puissent continuer à sortir beaucoup de jeunes officiers dans la lignée de « Frédéric Lavère », dont nous avons par ailleurs espoir qu’il sera un jour connu sur la scène nationale et internationale pour autre chose qu’une pièce de théâtre, même héritière du Véritable Saint Genest de Jean de Rotrou. Il en va du rayonnement, et de la capacité à servir, de la seule grande puissance qui demeure dont l’âme soit catholique et la vision du monde – celle qui traverse les siècles, pas celle de ses dirigeants actuels – ne soit pas celle de l’Empire libéral global, dont on ne répétera jamais assez que, même s’il ne le sait pas encore, il est déjà mort ; et que ce qui importe est de savoir ce qui le remplacera. Et, cela, c’est profondément géoculturel.

E.D.

 

 

Ajouter un commentaire