Opinion libre : Simone Weil contre Wikipedia

Une opinion libre du chroniqueur catholique André Gabbar.

 

Wikipedia et ses sites dérivés sont considérés comme les nouveaux moyens d’accès au savoir, totalement démocratiques, à la fois généralistes et précis. On s’y réfère en permanence, que ce soit à la table familiale, à l’école et même dans les universités, où les étudiants ont troqué le livre pour la consultation dilettante de Wikipedia.

La faille dans ce mode d’accès à une connaissance rapide ne tient pas à ses inévitables erreurs et lacunes, lesquelles seront probablement peu à peu corrigées sur le site, ni à son usage immodéré et peu prudent : on peut espérer que, le temps venant, les « consommateurs » ne se jetteront plus sur leur téléphone pour faire une vérification sans intérêt ou que les étudiants réapprennent la pratique du livre. Non, le défaut majeur de Wikipedia tient dans sa prétention à offrir un accès libre et total à une connaissance objective, mensonge que la philosophe Simone Weil († 1943) avait déjà identifié...

Dans un texte lumineux intitulé Réflexions sur le bon usage des études en vue de l’amour de Dieu, elle décrit ce qu’est le véritable savoir et comment on l’obtient : « Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études ». Les longs efforts de compréhension sur un exercice de latin ou d’arithmétique dévoilent des richesses insouçonnées : « Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis de la lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique ». Car, par cet effort, l’écolier ou l’étudiant s’abandonne au « maître », le Christ, et se dipose à une authentique charité : « une version latine, un problème de géométrie, même si on les a manqués, pourvu qu’on leur ait seulement accordé l’effort qui convient, peuvent rendre mieux capable un jour, plus tard, si l’occasion s’en présente, de porter à un malheureux, à l’instant de sa suprême détresse, exactement le secours susceptible de le sauver. »

Dans un autre texte, L’Enracinement, Simone Weil va plus loin en niant toute valeur d’un authentique savoir à une simple connaissance que l’on apprend puis qu’on oublie (exemple : Brasilia est la capitale du Brésil). « L’acquisition des connaissances fait approcher de la vérité quand il s’agit de la connaissance de ce qu’on aime », ce qui, sous sa plume, désigne « quelque chose qui existe ». Traduction : on accède au savoir par désir obstiné et laborieux de comprendre le réel (« Qu’est-ce que Brasilia ? ») ; on se pique de connaissance par une réponse numérique à une question fermée (« Quelle est la capitale du Brésil ? »).

Plus encore, depuis Aristote, la caractéristique du savoir est d’être avant-tout une classification. Car classer, c’est définir, ordonner et hiérarchiser. C’est donner à chaque domaine et à chaque fait brut leur juste place dans les méandres de la science. Et Aristote de préciser systématiquement comment chaque objet peut être connu. Approcher la science c’est donc d’abord en connaître les définitions, les ramifications et les méthodes. Les « arts libéraux » sont une de ces formes de classification, distinguant le Trivium (grammaire, dialectique, rhétorique) et le Quadrivium (géométrie, arithmétique, astrologie, musique). Au XIIe siècle, l’abbé Hugues de Saint-Victor va plus loin dans son traité L’Art de lire, ou plus exactement « art d’apprendre ». Celui qui veut savoir doit être un disciple. « Apprends tout, lance-t-il à celui-ci, et tu verras ensuite que rien n’est superflu ». Le moine y organise les savoirs en un tout cohérent, que l’on découvre progressivement, comme une contemplation, et qui fait entrer dans la philosophie, conçue comme une sagesse. Là encore, le savoir doit être méthodique : « d’abord il faut montrer ce qu’on doit étudier, puis dans quel ordre et comment on doit étudier ».

Cet esprit de système ordonné est la définition même de la raison européenne. Le savoir et, partant, la mémoire, sont classement. Le jésuite Matteo Ricci († 1610), envoyé comme missionnaire en Chine, justifie sa mémoire exceptionnelle par le procédé mnémotechnique du « palais mental » : pour se souvenir de notions complexes et d’un lexique important dans une langue étrangère, il faut se construire mentalement l’image d’un palais, avec ses nombreuses pièces, et y classer en image chaque nouvelle expression apprise. Le « château intérieur » de la mystique espagnole Thérèse d’Avila († 1582) est exactement le même processus appliqué à son âme : le progrès spirituel suit le cheminement dans un château dont il faut se figurer les salles en esprit. Napoléon Bonaparte utilise les mêmes méthodes, selon les propos rapportés par l’historien Hippolyte Taine : « Lui-même disait plus tard que les divers objets et les diverses affaires étaient casés dans sa tête comme dans une armoire. Quand je veux interrompre une affaire, ajoutait-il, je ferme son tiroir et j’ouvre celui d’une autre ».

Ainsi, le savoir authentique, tel qu’on l’entend dans la civilisation européenne, est un long processus à rebours de Wikipedia : il exige l’effort, l’humilité face à ses propres lacunes, il apprend à hiérarchiser, à créer mentalement des ensembles où se classent les informations, il exerce la mémoire. Son débouché naturel est la vie intérieure. L’érudition conduit aussi à un humanisme désintéressé, tandis que la connaissance numérique n’ouvre que des fenêtres publicitaires.

Le savoir est un arbre, Wikipedia n’est qu’une arborescence…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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