L'esprit français selon Hippolyte Taine

Hippolyte Taine, La Fontaine et ses fables, 1924

 

  

« Ici, et à cinquante lieues alentour de Paris, la beauté manque, mais l'intelligence brille, non pas la verve pétulante et la gaieté bavarde des méridionaux, mais l'esprit leste, juste, avisé, malin, prompt à l'ironie, qui trouve son amusement dans les mécomptes d'autrui. Ces bourgeois, sur le pas de leur porte, clignent de l'œil  derrière vous; ces apprentis derrière l'établi se montrent du doigt votre ridicule et vont gloser. On n'entre jamais ici dans un atelier sans inquiétude; fussiez-vous prince et bordé d'or, ces gamins en manches sales vous auront pesé en une minute, tout gros monsieur que vous êtes, et il est presque sûr que vous leur servirez de marionnette à la sortie du soir.»[1]

 

« Renard est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il prolonge la moquerie; quand Tibert le chat par son conseil s'est pendu à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la goûte et la savoure; il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre ne lui répond pas, qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver les saints. Et d'un bout à l'autre cette longue épopée est pareille; la raillerie n'y cesse point et ne cesse point d'être agréable. Renard a tant d'esprit, qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait national, si particulier, que les étrangers n'y entendent mot et s'en scandalisent.»[2]

 

« On voit vite que le railleur n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est comme une abeille sans venin: un instant après, il n'y pense plus; au besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir est d'entretenir en lui-même et en vous un pétillement d'idées agréables.»[3]

 

« Telle est cette race, la plus attique des modernes, moins poétique que l'ancienne, mais aussi fine, d'un esprit exquis plutôt que grand, douée plutôt de goût que de génie, sensuelle, mais sans grossièreté ni fougue, point morale, mais sociable et douce, point réfléchie, mais capable d'atteindre les idées, toutes les idées, et les plus hautes, à travers le badinage et la gaieté.»[4]

 


[1] Hippolyte Taine, La Fontaine et ses fables, 1924, p. 14

[2] Hippolyte Taine, La Fontaine et ses fables, 1924, p. 19

[3] Hippolyte Taine, La Fontaine et ses fables, 1924, p. 20

[4] Hippolyte Taine, La Fontaine et ses fables, 1924, p. 21

 

Ajouter un commentaire