'Coriolan' de Shakespeare

William Shakespeare, Coriolan, 1617

 

Coriolan est une de ces pièces de théâtre auxquelles il est difficile de ne pas réagir en prenant position politiquement. Les mises en scènes successives de la pièce relisent souvent l'actualité de leur époque au miroir du texte shakespearien, l'interprétant tantôt favorablement pour le héros, tantôt prenant le parti du peuple et tantôt préservant l'ambigüité du texte écrit. Les opposants à la Révolution française applaudissent à la mise en scène de Kemble qui insiste sur la stupidité et la brutalité de la « populace ». Cette interprétation conservatrice dominera les différentes productions de la pièce au XIXe siècle. Au XXe siècle, la pièce se trouve au cœur de nouveaux enjeux politiques et se voit récupérer aussi bien par la droite que par la gauche. En 1934, des émeutes d'extrême-droite éclatent à Paris où la pièce se joue à la Comédie Française et attirent l'attention sur son ambigüité, une partie de la gauche y voyant un manifeste crypto-fasciste. Le régime nazi voit effectivement le parti qu'il peut en tirer et elle est alors présentée comme un plaidoyer en faveur de l’homme fort, seul capable de maintenir la paix domestique et extérieure ; les communistes y voient un exemple de la lutte des classes et sous le régime stalinien, Coriolan devient l'exemple de la trahison des élites antipopulaires. Inquiets de l'exploitation politique qui peut être faite de l’œuvre en Allemagne après la guerre, les alliés l’interdiront jusqu'en 1953.

 

 

«  Un jour tous les membres du corps se révoltèrent contre le ventre; voici comme ils l'accusaient : seul il était comme un gouffre au milieu du corps, paresseux, inerte, engloutissant les aliments, et ne partageant jamais les travaux du reste du corps, tandis que les autres membres voyaient, entendaient, inventaient, instruisaient, marchaient, sentaient, et par leur mutuelle assistance servaient les appétits et les penchants communs à tout le corps. Le ventre répondit : Il est vrai, amis et associés, que je reçois tout d'abord la nourriture commune qui vous fait tous vivre. Et cela est juste, car je suis le grenier et le magasin de tout le corps; mais souvenez-vous donc que j'envoie cette nourriture par les flots de votre sang jusqu'à la cour du cœur, jusqu'au trône du cerveau : et par les sinuosités et les appareils intérieurs de l'homme, les nerfs les plus forts et les plus petites veines reçoivent de moi leur force et leur vie (…) le Sénat de Rome est cet honnête ventre et vous êtes ses membres révoltés »

 

« Rome et ses rats vont se livrer bataille l’un des deux partis en portera le deuil »

 

« Mais, que vous faut—il donc, chiens, qui n’aimez ni la paix ni la guerre. L’une vous remplit de lâcheté, et l'autre d’insolence. Celui qui met en vous sa confiance trouve des lièvres lorsqu'il devrait trouver des lions, et des oies lors qu'il lui faudrait des renards. Vous êtes aussi sûrs que le charbon enflammé sur la glace, que le grain de grêle au soleil. Si vous avez une vertu, c'est celle d'ériger en homme d'honneur celui que déshonorent ses crimes, et d’outrager la justice qui l’a condamné. Qui mérite la grandeur est sûr de votre haine; vos amitiés sont les appétits d'un homme malade qui a faim, surtout de ce qui irritera son mal. S’attacher à gagner votre faveur, c’est nager avec des nageoires de plomb, c’est abattre des chênes avec des joncs. Gibiers de potence, se fier à vous, dont l'esprit change à chaque minute, qui appelez noble celui que vous maudissiez tout à l’heure, et vil, tel qui faisait votre orgueil! Pourquoi donc aujourd'hui, en plusieurs endroits de la ville, maudissez-vous ce noble sénat qui, après les dieux vous tient en respect, vous qu'on verrait sans lui vous dévorer les uns les autres? »

 

« Les Volsques ont beaucoup de blé, emmenez ces rats pour ronger leurs réserves »

 

« Nous avons ici quelques pommiers sauvages, qui ne veulent pas être greffés à notre goût »

 

« C'est un brave soldat, mais il est d'une fierté et il n'aime pas le peuple. Ma foi, il y a eu beaucoup de grands personnages qui ont flatté le peuple, et qui ne l'ont jamais aimé, et il y en a eu beaucoup que le peuple a aimés sans savoir pourquoi : si le Peuple aime sans savoir pourquoi, il déteste sans plus de fondement, aussi que Coriolan ne s'inquiète ni de l'amour ni de la haine du peuple »

 

« Comme les herbes marines se plient sous un vaisseau qui vogue à toutes voiles, ainsi tous les hommes fléchissaient devant sa volonté et tombaient sous sa proue »

 

« Quel est donc votre office, vous qui êtes les bouches, pourquoi ne gouvernez vous pas les dents ? »

 

« Pour l’inconstante et puante multitude, qu’elle me regarde, et elle se verra dans un miroir qui ne flatte pas »

 

« Meute de chiens criards, dont l'haleine m'est aussi odieuse que la vapeur des marais putrides, dont j'estime l'amour autant que des cadavres sans sépulture qui empoisonnent mon air, c'est vous que je bannis! Restez ici dans votre tremblante incertitude; que le plus faible bruit fasse palpiter vos cœurs ; que vos ennemis, du vent de leurs panaches vous soufflent le désespoir. Gardez ce droit de bannir vos défenseurs; jusqu'à ce que votre sottise (qui ne comprend que ce qu'elle sent) sans vous épargner, vous qui êtes à vous mêmes vos éternels ennemis, vous livre comme autant d’esclaves abattus, au pouvoir de quelque nation, qui vous aura conquis sans combat. Méprisant à cause de vous cette cité, je lui tourne ainsi le dos. Il existe un autre monde ailleurs.»

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