Un cardinal romain en Arabie Saoudite (25/4/18)

Une analyse d'Olivier Chantriaux

 

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Le cardinal Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, a séjourné en Arabie saoudite, du 13 au 20 avril dernier. Il était accompagné de Mgr Miguel Angel Guixot, secrétaire du dicastère et de son chef de bureau pour l'islam, le prélat jordanien Khaled Akasheh, avec qui le cardinal travaille depuis 2007.

Cette visite concrétisait les initiatives diplomatiques conduites, depuis de nombreuses années, par le Conseil pontifical pour renforcer le dialogue noué avec les représentants de l'islam, ainsi qu'avec les autorités dirigeantes des pays musulmans, dans le but de promouvoir la liberté religieuse et de défendre les droits des chrétiens.

Abordant la première étape de son voyage, le cardinal Tauran a été reçu, le 14 avril, par le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, Muhammad bin Abdul Karim Al-Issa. L'accord de coopération signé à cette occasion prévoit la création d'un groupe de travail permanent et d'un comité conjoint auquel doivent participer des personnalités nommées paritairement par chacune des parties et qui se rencontreront tous les deux ans, alternativement à Rome et dans une ville désignée par l'instance musulmane.

Comme pour expliciter le sens de ce texte, le cardinal français a déclaré : « Toutes les religions doivent être traitées de la même manière, sans discrimination, parce que leurs fidèles, tout comme les citoyens qui ne professent aucune religion, doivent être traités de la même manière. »
Il estimait encore que, « si nous n’éliminons pas le système des deux poids deux mesures de notre comportement en tant que croyants et comme institutions et organisations religieuses, nous alimenterons l’islamophobie et la christianophobie ». Il concluait que « ce qui nous menace tous, ce n’est pas le choc des civilisations mais plutôt le choc des ignorances et des radicalismes ».

Le mercredi suivant, 18 avril, il revenait au Centre global de lutte contre l'idéologie extrémiste basé à Riyad, Etidal, d'ouvrir ses portes au cardinal et de lui présenter la manière dont les technologies modernes de communication y sont employées pour s'opposer à l'endoctrinement.

Devant ses interlocuteurs, le diplomate pontifical a réitéré son diagnostic : «  Je pense que nous avons deux ennemis, l'extrémisme et l'ignorance. »

Le même jour, le cardinal Tauran s'est entretenu avec le roi d'Arabie saoudite, comme l'avait fait, en novembre 2017, en pleine crispation saoudo-libanaise, le patriarche maronite, Béchara Raï.

Cette rencontre répond à la visite historique effectuée au Vatican par le roi Abdallah auprès du pape Benoît XVI, le 6 novembre 2007.

Le cardinal a clos son séjour, le 19 avril, par un geste inouï, en célébrant une messe à l'Ambassade de France, pour la communauté catholique présente à Riyad. Dans un pays où il demeure interdit de manifester son adhésion au christianisme, la délégation du Saint Siège a pu ainsi partager un moment de prière avec d'autres chrétiens vivant dans la capitale saoudienne.


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Si l'on excepte l'audience accordée, il y a plusieurs mois, au patriarche maronite, qui agissait aussi comme acteur régional, c'est la première fois qu'un haut dignitaire représentant l'Eglise catholique et le Saint-Siège était reçu officiellement et très visiblement par le roi d'Arabie saoudite.

Il convient de rappeler que le Saint-Siège et l'Arabie saoudite n'entretiennent pas de relations diplomatiques, mais que cette situation n'a nullement empêché certains de leur représentants officiels, au premier rang desquels le cardinal Tauran, de développer progressivement, et avec ténacité, un dialogue bilatéral sur la question religieuse.

C'est, en fait, l'aboutissement d'un effort de longue date, entrepris par le cardinal Tauran dès sa nomination en 2007 au poste de président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Ce qui caractérise tout particulièrement la méthode de Jean-Louis Tauran est qu'il envisage ce dialogue en diplomate, sans chercher à lui conférer une qualification théologique trop affirmée. En ce sens, sa conception diffère quelque peu de celle de son prédécesseur, Mgr Michael L. Fiztgerald, dont les initiatives avaient, semble-t-il, justifié, aux yeux de ses supérieurs, sa nomination, en 2006, au poste de nonce en Egypte, alors qu'il n'était pas diplomate. La pertinence de cette méthode, qui porte du fruit, semble confirmée par les faits.

Dès 2008, le cardinal Tauran pouvait témoigner de l'intérêt accordé par le Saint Siège à l'approfondissement de ses relations avec le monde musulman, dans le but de promouvoir la paix et de parvenir, étape par étape, à une prise en compte toujours meilleure de la liberté religieuse et des droits des chrétiens. Tout en admettant la difficulté d'une telle tâche et en soulignant la réalité des restrictions qui s'imposent aux chrétiens, le cardinal Tauran indiquait alors que l'une des premières étapes consisterait à obtenir que la messe puisse être célébrée dans des hôtels.

Le Saint Siège avait compris très tôt, dès avant la conflagration du terrorisme, que la relation nouée avec l'islam constituait un enjeu prioritaire pour la construction du monde de demain et que le meilleur moyen d'orienter les rapports développés avec le monde musulman, en sa diversité, consistait, non à entrer dans des débats théologiques dont il demeurerait difficile de saisir la portée et de prévoir l'issue, mais à faire de la diplomatie, matière en laquelle l'Eglise demeure experte.

En rencontrant le roi Salmane sans avoir à se conformer à la moindre restriction d'étiquette - les évêques présents portaient leurs croix pectorales - et en célébrant la messe dans une enceinte diplomatique au cours de son récent séjour, le cardinal Tauran semble vouloir affirmer, par le fait, la réalité d'une évolution, certes encore limitée, mais des plus significatives, et tirer le meilleur profit possible de l'ouverture professée par les actuels dirigeants saoudiens.       

Commentaires (1)

Abbé Jean-François Pinard
  • 1. Abbé Jean-François Pinard | 25/04/2018
Félicitations à Olivier Chantriaux pour cette belle analyse : j'ai toujours pensé qu'il aurait pu être un excellent nonce apostolique ! JFP

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