Quels scénarios pour le Yémen ?

Une prospective de Ch. Saccoman

 

Lancées par l’Arabie Saoudite en 2015 en réaction à la prise d’Aden par les Houthis, les opérations Decisive Storm et Restoring Hope devaient être courtes et décisives. Au contraire, quatre ans après, le conflit semble enlisé et l’objectif saoudien d’une reconquête du Nord du pays impossible. Les Houthis, quant à eux, sont sur la défensive. Ils perdent lentement le terrain conquis et mènent une guerre d’usure à l’Arabie Saoudite, mais restent bien ancrés dans leur fief Zaydite.

Plusieurs éléments pourraient infléchir l’issue du conflit en 2019. Tout d’abord, l’issue de la bataille d’Hodeïda qui a débuté fin 2018 et l’échec du cessez le feu conclu en décembre. Ce port stratégique est vu par les Saoudiens comme le point logistique nécessaire à une force Houthis exsangue. De plus, la crise humanitaire, qui s’aggraverait en cas de rupture du ravitaillement via Hodeïda, choque les populations occidentales et pourrait finir par infléchir la diplomatie de ces pays. Enfin, la dégradation de la situation au Sud, où des sécessionnistes contrôlent désormais la région d’Aden et où opèrent des groupes terroristes divers, pourrait diminuer les marges de manœuvre saoudiennes. Ainsi, la situation du conflit est paradoxale. A la fois impasse politique et militaire, ce conflit pourrait s’orienter vers une issue en 2019, sûrement plus par épuisement des belligérants que par victoire militaire. Au vu des évolutions énoncées ci-dessus, il est possible d’envisager 3 scénarios.

 

Scénario 1 : Victoire militaire saoudienne et rétablissement d’une factice unité 

Comme ils l’ont promis, les Saoudiens reprennent le port d’Hodeïda, les quelques protestations en Occident concernant la crise humanitaire se tassent, ce qui permet aux Saoudiens de poursuivre la guerre avec une intensité renouvelée. De plus, le port d’Hodeïda se révèle bien être le point logistique qui maintenait les Houthis à bouts de bras. Dès lors, le front Houthis s’effondre rapidement, ce qui permet au Saoudiens de reprendre Sanaa, plus de 4 ans après qu’ils l’aient promis. Même dans les scénarios les plus optimistes pour les Saoudiens, la prise de Saada semble cependant impossible. Ce scénario n’apporterait cependant pas de paix au Yémen.

Ce scénario, le plus favorable pourtant aux Saoudiens, ne semble ni réalisable, ni souhaitable pour personne. En effet, il ne semble peu réalisable car il repose sur une succession d’hypothèses hasardeuses. Tout d’abord, une victoire nette de la coalition à Hodeïda, qui permettrait de couper tout ravitaillement aux Houthis. Ensuite, il faudrait que le ravitaillement houthi transitant par Hodeïda soit, comme le prétendent les Saoudiens, absolument nécessaire aux rebelles et que la fin de ce ravitaillement provoque un effondrement de la milice. C’est loin d’être certain. Le porte-parole des Houthis a déclaré en janvier 2019 : « Que le monde sache que nous ne recevons nos armes d’aucun pays. Nous avons une importante réserve militaire stratégique. Nous n’avons importé aucune technologie militaire. Ceux qui nous accusent d’avoir importé nos armes, cherchent à justifier le massacre du peuple yéménite ». Cette hypothèse supposerait aussi que privés d’arme lourdes, les Houthis ne parviendraient pas à défendre leur fief historique, quand bien même ce terrain montagneux, bien maîtrisé et connus des Zaïdites, a dans l’histoire toujours été imprenable pour les forces étrangères. Enfin, cela supposerait que le soutien occidental, malgré le désastre humanitaire que représenterait une rupture des approvisionnements depuis Hodeida, ne faiblirait pas. Ces hypothèses, extrêmement simplifiées, ne prennent pas en compte tous les aléas potentiellement défavorables aux Saoudiens, venant notamment du chaos qu’est devenu le Sud-Yemen, partagé entre loyalistes, séparatistes et groupes terroristes divers.

Ce scénario semble de plus peu souhaitable, même pour les Saoudiens. En effet, outre les conséquences humanitaires désastreuses causées par la rupture totale des approvisionnements du Yémen du Nord, qui rajouterait une tache de plus à l’image du Royaume wahhabite, ce scénario ne permettrait pas d’envisager de désengagement saoudien. En effet, les milices houthis basculeraient dans la clandestinité, tout en pouvant mener fréquemment des insurrections et reprendre des localités. L’unité légale du pays serait maintenue, mais cette unité factice, car dépourvue à la fois de profondeur historique et de figures charismatiques, ne pourrait être maintenue que par une coûteuse occupation militaire réalisée par des soldats tchadiens, soudanais, et non par les Saoudiens eux-mêmes. Enfin, ceux-ci resteraient en prise avec les sécessionnistes du Sud, qui pourraient trouver du soutien chez les rivaux du royaume saoudien dans la région…. En effet, tant l’Iran que les plus proches voisins des Saoudiens ne manqueraient pas de profiter de l’enlisement de l’armée saoudienne pour soutenir des insurrections diverses afin d’affaiblir encore ce pays.

 

Scénario 2 : Le gel du conflit aux dépens des Houthis

Dans ce scénario, la lente progression saoudienne commencée il y a 4 ans se poursuit jusqu’à la prise d’Hodeïda, de toute la côte, et des territoires sunnites encore contrôlés par les Houthis. Mis à mal par la perte d’Hodeïda et la rupture d’approvisionnement en armes lourdes, le potentiel nocif des Houthis s’érode considérablement, et la menace des missiles balistiques régulièrement lancés en Arabie Saoudite s’éteint progressivement. Définitivement affaiblis, les Houthis seraient alors contraints à la défensive.

Les Saoudiens, conscients à la fois de la difficulté que représenterait la conquête des territoires houthis et du risque d’enlisement en cas d’occupation de la zone zaydite, pourraient préférer un cessez le feu plus ou moins respecté face aux Houthis, et adopter eux-mêmes une position défensive qui leur permettrait d’économiser des forces et de recentrer leur action sur le Sud-Yemen en proie aujourd’hui au chaos.

Sur le court et moyen-long terme, on aboutirait à un gel du conflit parsemé de reprises sporadiques des combats, et donc à une indépendance de facto du Yémen du Nord. La reconnaissance international de cet Etat prendrait cependant vraisemblablement de nombreuses années, et dépendrait du bon vouloir des Saoudiens et des Occidentaux. Elle pourrait passer par une indépendance, ou par une autonomie au sein d’un Etat fédéral, Etat qui serait cependant très difficile à mettre en place. Les Saoudiens, en position de force dans ce conflit gelé, ne seraient pas nécessairement pressés d’y apporter une fin officielle, et chercheraient à sortir la tête haute, en obtenant par exemple la création d’un Etat fédéral. Les Saoudiens enfin seraient en mesure de fournir un effort suffisant au Sud-Yemen afin de combattre les velléités sécessionnistes, qui pourraient alors être tuées dans l’œuf.

Ce scénario semble bien plus probable que le premier. En effet, il repose principalement sur un Etat de fait : les Houthis, repoussés depuis 4 ans, ont probablement définitivement perdus l’initiative, mais sont encore capables d’opposer une résistance farouche à toute tentative d’invasion de leur fief historique. De plus, il est très probable que les Saoudiens, malgré l’objectif toujours affiché de reprendre l’ensemble du Yémen, cherchent aujourd’hui une sortie de crise. Cela leur permettrait d’économiser des moyens et de sortir d’un conflit qui, au lieu d’être la démonstration de force annoncée, est depuis 4 ans une humiliation pour le régime. La question du statut légal qu’aura le Yémen du Nord, indépendant de facto, ne peut être tranchée à court ou même moyen terme. Le statut sera sûrement situé entre une région autonome au sein d’un Etat fédéral et un Etat indépendant. Cela dépendra du potentiel houthis, de la politique saoudienne et des aléas de la diplomatie occidentale.

 

Scenario 3 : Le gel du conflit aux dépens de l’Arabie Saoudite

Dans ce scenario, malgré une hypothétique prise du port d’Hodeida par la coalition, les progrès saoudiens restent toujours aussi difficiles à obtenir. La coalition se révèle épuisée par le conflit, et la crise humanitaire qui frappe le Yémen commence à influencer l’opinion publique occidentale qui demande de plus en plus la fin du soutien de l’Occident en faveur de l’Arabie Saoudite et de ses alliés.

Plus que tous ces facteurs, c’est le sud du Yémen qui pose problème au royaume saoudien. En effet, le soutien que les Emirats Arabes Unis apportent aux séparatistes d’Aden, en plus de dégrader la situation militaire, fait exploser la coalition. Les Etats ayant peu d’intérêt dans la guerre (tel que le Soudan, le Maroc ou l’Egypte) se retirent progressivement de la coalition. Sous la pression occidentale, et consciente des très faibles chances de percés en zone zaydite, l’Arabie Saoudite est contrainte d’adopter une position défensive face aux Houthis, trop affaiblis de toute façon pour pouvoir réellement contre-attaquer. Elle est prise de court face au développement de la situation au Sud, et doit recentrer dans l’urgence ses efforts face aux séparatistes d’Aden soutenus par ses anciens alliés, et face aux groupes terroristes, notamment AQPA et l’Etat Islamique. Ce scénario serait un camouflet de plus pour la diplomatie saoudienne. Les Houthis, contrôlant un Yemen du Nord indépendant de facto, pourraient refuser tout compromis et exiger l’indépendance de leur Etat, indépendance qui cependant ne pourrait être reconnue qu’après de nombreuses années.

Similaire au précèdent scénario, un gel du conflit subit par les Saoudiens repose presque sur les mêmes hypothèses : résistance opiniâtre des Houthis, et prise de conscience par l’Arabie Saoudite que l’occupation du Yémen du Nord n’est ni réalisable ni souhaitable. Cependant, dans ce scénario, la fin du soutien occidental et la dégradation de la situation au sud prennent de court l’Arabie Saoudite. Or, certains membres de la coalition soutiennent des acteurs opposés au Yémen. En effet, les Emirats Arabes Unis se rapprochent des séparatistes d’Aden. De plus, des Etats occidentaux comme le Canada ont d’ailleurs stoppé la livraison d’armes à l’Arabie Saoudite, et l’instabilité de la diplomatie Américaine sous Donald Trump pourrait bien se retourner une fois de plus contre l’Arabie Saoudite. Tous ces facteurs pourraient dégénérer et porter lourdement préjudice à l’Arabie Saoudite, qui serait alors contrainte de relâcher la pression contre les Houthis afin de régler la situation au Sud avant qu’elle ne devienne incontrôlable. Conscients des difficultés de l’Arabie Saoudite, les objectifs des Houthis sont peut-être de garder un contrôle sur la côte avant un gel du conflit qui semble inévitable.

 

Conclusion

Ainsi, que le conflit s’oriente en 2019 vers une impossible victoire saoudienne ou vers un probable gel du conflit sur des frontières similaires à celles d’aujourd’hui, une paix claire et durable est inenvisageable à court ou moyen terme au Yémen. L’antagonisme Nord/Sud est vraisemblablement insurmontable, et une forme de retour à l’indépendance du Nord semble inévitable. Elle passera probablement par une indépendance de facto à court et moyen terme, résultant d’un gel du conflit par épuisement des belligérants. Les frontières de ce nouvel Etat, son hypothétique accès à la mer et son futur statut dépendront principalement des succès potentiels saoudiens de cette année. Le royaume wahhabite, bien que confronté à une révolte houthi affaiblie, voit ses succès cependant conditionnés à l’évolution de la situation au sud et aux aléas de la diplomatie occidentale. Les Saoudiens devront probablement engranger des succès rapidement, s’ils veulent obtenir un gel du conflit qui leur soit favorable. Ils ne peuvent guère espérer mieux, tant une conquête du Nord semble inatteignable et ingérable par la suite. Très vraisemblablement, l’effort saoudien se déplacera à moyen terme vers le sud, et sera tourné vers la recherche d’une sortie de crise honorable.

 

 

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