Les opérations militaires saoudiennes au Yémen

Une analyse de B. de Fleurian

 

En 2011, profitant de la dynamique des « Printemps Arabes », une révolution au Yémen contraint au départ le président Saleh. Il est remplacé en février 2012 par le président Hadi. Or, une tentative de réforme des régions déclenche une rébellion des Houthis du nord du pays. Ces derniers lancent une offensive vers le littoral pour gagner un accès à la mer, crucial pour bénéficier du soutien iranien. Puis ils attaquent vers le sud, s’emparant de la capitale Sanaa et le pouvoir en janvier 2015. Ils prennent ensuite Taez et le port d’Aden, contraignant Hadi à s’exiler le 25 mars chez son allié saoudien, à Riyad. Or, l’Arabie Saoudite, champion des Etats sunnites, ne peut accepter de laisser s’installer à son sud un Etat zaydite soutenu par l’Iran.

Ainsi, dans la nuit du 25 au 26 mars, après le départ d’Hadi, Riyad lance avec huit autres pays l’opération Decisive Storm avec pour triple objectif de montrer aux acteurs mondiaux et régionaux l’unité du monde arabe sunnite, de stabiliser le pays avec un pouvoir politique qui leur est proche, et dissuader l’Iran d’intervenir sur place et de menacer ainsi les frontières saoudiennes.

 

Historique des opérations militaires saoudiennes

 

Opération Decisive Storm

L’opération Desert Storm est lancée dans la nuit du 25 au 26 mars 2015. Elle est menée par une dizaine de pays arabes, officiellement sans pays occidental, conformément aux volontés saoudienne et qatarie de ne pas s’impliquer publiquement avec les Etat-Unis. Jusqu’au 21 avril se déroule une campagne aérienne de plus de trois semaines, durée classique d’une campagne aérienne avant intervention conventionnelle (cf. Irak, Afghanistan). Près de 200 avions effectuent 1200 frappes et plus de 120 raids par jour. Selon les rebelles, on compte 642 soldats tués, 385 civils tués et 364 civils blessés. On dénombre aussi 300 000 déplacés.

 

Opération Restoring Hope

Une fois les objectifs de la campagne aérienne de l’opération Decisive Storm atteints, le Ministre de la Défense saoudien annonce une offensive terrestre le 21 avril 2015. L’effet final recherché est de remettre Hadi au pouvoir. La coalition met en place une zone d’exclusion aérienne et un embargo maritime pour isoler la rébellion du soutien iranien. Ils lancent une offensive de 160 000 hommes à dominante saoudienne, appuyés par de nombreux et modernes chars lourds (Leclerc entre autres) et hélicoptères de combat. La rébellion bénéficie surtout du matériel soviétique ou iranien déjà présent avant la guerre.

 

Quelle envergure pour ces opérations ?

Il est de coutume de dire que l’armée saoudienne s’est embourbée malgré un matériel moderne face à une milice houthie peu entrainée mais courageuse. Or, il est frappant de constater :

1-La guerre du côté des soldats de la coalition a fait 4 000 morts en trois ans. Le chiffre pourrait être sous-évalué si l’on considère les forces en présence et l’existence d’un front assez clairement défini. Ainsi, 160 000 soldats de la coalition se retrouvent face à 80 000 Houthis sur une frontière clairement délimitée depuis trois ans. De plus, on considère qu’en offensive en zone urbaine, il faut un rapport de force de un contre dix pour qu’il soit favorable.

2-On ne trouve pas de traces d’offensive terrestre saoudienne par le nord. Seul un dispositif défensif d’interdiction du sol saoudien a été mis en place. Ce dernier avait pourtant permis de couvrir des bombardements massifs au début de la guerre, tuant 500 Houthis, notamment pour contrer leurs raids contre les troupes saoudiennes.

La coalition ne mène donc pas une guerre conventionnelle totale.

 

Quelle guerre mène la coalition ?

 

La question du dispositif au nord

La coalition ne paraît pas mener de guerre classique à l’occidentale au nord. En effet, en dehors de la dominante aérienne, les combats terrestres semblent être au point mort, alors même que les troupes saoudiennes étaient  massées à la frontière nord en 2015, et y sont selon toute probabilité restées.

Or, non seulement la capitale houthie, Saada, est située à 25 kilomètres de la frontière saoudienne et au sud d’une vallée relativement peu boisée qui conduit à la frontière. Or, aucune opération terrestre de grande ampleur n'y a été menée, ni frappes de CAESAR (qui touchent à 45 kilomètres), alors que les Houthis n’auraient pu interdire un déboulé de chars de nuit par le nord.

Il semble donc que les autorités de Riyad ne veulent pas lancer leur armée dans une guerre conventionnelle contre les Houthis par le nord, mais préfèrent se contenter de les détruire à moindre perte pour le royaume, protégés derrière un dispositif terrestre d’interdiction.

 

Appui de l’armée yéménite au sud

Les seules traces de combat avec des étrangers au Yémen que l’on observe sont :

1-Des actions menées par des mercenaires africains (Tchadiens, Soudanais,) ou même des soldats colombiens.

2-Des actions conventionnelles dans le sud du pays, en appui de l’armée gouvernementale, comme la reprise d’Al-Anab avec des chars Leclerc émiratis.

Or, dans toute doctrine classique de guerre conventionnelle, les chars lourds sont en premier échelon pour neutraliser les éléments ennemis les plus lourdement armés, avant que cavalerie légère et infanterie, plus vulnérables, n’arrivent. Est-ce pour cela que le retex de l’adjudant Paris sur l’emploi des chars Leclerc au Yémen « est paradoxal, ils ont satisfait pleinement l’armée émirienne au niveau opérationnel et en même temps démontré des lacunes dans la protection de l’équipage. » ? Les Houthis n’auraient fait que neutraliser, sans détruire, une demi-douzaine de chars Leclerc sur les 70 à 80 engagés par les Emirats Arabes Unis.

Ainsi, il semble que les forces terrestres de la coalition se cantonnent globalement au sud à des missions d’appui de l’armée yémenite.

 

Frappes aériennes, blocus maritime, et moindre risque à terre

En revanche, les composantes aériennes et maritimes sont plus utilisées pour assurer le blocus, les bombardements et l’exclusion aérienne au Yémen. Cependant, les bombardements sont sous-dimensionnés par rapport à l’intensité présumée du conflit. Cela à cause du double manque de moyens de renseignements, et de l’utilisation par les Houthis de boucliers humains, parfaitement exploités médiatiquement à l’échelle mondiale. La pression internationale contraint Riyad à limiter l’emploi de la composante aérienne.

Cette guerre à dominantes aérienne et maritime pour la coalition est due à une faible tolérance aux pertes. Face à cette situation, deux conséquences inévitables :

1-Certains pays se désengagent, comme les Emirats Arabes Unis, malgré des annonces officielles qui arguent d’une atteinte des objectifs.

2-L’Arabie saoudite choisit de faire supporter les coûts par des armées étrangères ou des mercenaires.

 

Pourquoi cette « drôle de guerre » ?

 

Objectifs flous et contradictoires

Face à l'influence de l'Iran au Yémen, les objectifs de la coalition sont de : « continuer à protéger les civils, continuer à combattre le terrorisme, continuer à faciliter l’évacuation des ressortissants nationaux et d’intensifier le soulagement et l’assistance médicale au peuple yémenite », selon un porte-parole de l’Arabie Saoudite. Ces objectifs peuvenet paraître flous ou contradictoires, en raison de la tension induite entre le combat contre le « terrorisme » et la défense de populations, dont une partie soutient la rébellion au nord ou la sécession au sud.

Les deux offensives majeures de la coalition concernent la conquête de deux ports : Aden et Hodeida. De ce dernier port arrive 75% de l’aide humanitaire au nord Yémen. De plus, les Saoudiens laissent les Nord-Yémenites dans une catastrophe humanitaire, frappant même largement toutes les infrastructures vitales (usines de traitement des eaux, hopitaux, …). L'objectif opératif saoudien ne semble pas être de battre les Houthis militairement, mais de faire craquer leur population moralement pour contraindre leur gouvernement à accepter les conditions saoudiennes de paix. Ils laisseraient donc volontairement pourrir la situation.

Ceci explique non seulement l’attrition à distance pratiquée depuis 4 ans (sur les infrastructures et chefs houthis notamment), mais aussi la baisse de l’intensité du conflit en dehors des zones d’offensive.

 

Tolérance aux pertes et coalition fracturée

La coalition née en 2014 sous l’égide de l’Arabie Saoudite a tenu, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte acceptant tout de même des pertes humaines et matérielles sensibles. Cependant, la fragilité interne de ces pays a des conséquences importantes sur la résilience de la coalition. Les Emirats Arabes Unis ont par exemple entamé un retrait partiel de leurs forces en 2016, après que 80 personnes de l’émirat Ras al-Khayna soient décédées au feu. De plus, à cause de la fragilité de certaines nations, qui entraîne une remise en cause de leur politique extérieure, et de la pression internationale de plus en plus forte (conséquence de la stratégie « jusqu’au boutiste » saoudienne), la cohésion des pays sunnites s’est largement érodée. Cela explique aussi la baisse de l’intensité des opérations depuis 2016 et l’isolement de l’Arabie Saoudite face à la pression internationale.

 

Conclusion

Afin de briser l’étau d’obédience chiite en formation, l’Arabie Saoudite a rassemblé dans une coalition une dizaine de pays sunnite pour combattre la rébellion Houthis. Elle a mis en place un dispositif d’interdiction à sa frontière avec le Yémen, attritionné en profondeur les points clés Houthis, militaires et civils (sanitaires inclus) et a appuyé la reconquête de la côte par l’armée gouvernementale, et des ports en particulier. L’objectif réel n’est pas de vaincre militairement la rébellion -chose impossible-, mais de la contraindre à négocier une paix propice aux intérêts saoudiens en mettant à genou moralement la population. Cette stratégie isole Riyad de ses soutiens occidentaux et de ses alliés chiites. Dans cette impasse, la guerre a diminué en intensité depuis 2016, comme en témoigne la baisse des pertes …

 

Sources

« Operation decisive storm : objectives and hurdles »,  www.studies.aljazeera.net, 14/04/2015.

«Restoring Hope in Yemen ? », Aljazeera, 22/04/2015.

Bill Law, « Yemen war rapidly becoming as messy and complicated as the conflict in Syria», Independent, 17/03/2018.

« Pourquoi l’Arabie Saoudite intervient-elle au Yémen ? », l’Opinion, 2015.

« Yémen : plus de 500 rebelles tués à la frontière saoudienne selon Riyad »,  l’Obs, 11/04/2015.

Caleb Weiss, «Gulf states pay price for intervention against Houthis in Yemen»,  www.longwarjournal.com

« Soldats colombiens recyclés au Yémen », www.20min.ch, 27/11/2015.

« Leçons de l’engagement des chars Leclerc au Yémen », Ultima ratio, adjudant Paris, 2016.

« Yémen : les Houthis veillent à ce que les pertes civiles résultent des frappes aériennes saoudiennes . », Middle East Eye, 2016.

« Après les pertes subies, les Emirats Arabes Unis se désengagent de la coalition contre le Yémen », Tunisie Focus, 2016.

« Soldats colombiens recyclés au Yémen », 20 Minutes, 27/11/2015.

«Saoudi «Operation  Restoring Hope » in Yemen seeks to restore Hadi to power, still includes Airstrikes. »,  www.ibtimes.com, Erin Banco, 22/04/2015.

Laurent Lagneau, « Les Emirats arabes unis comptent retirer leurs forces du Yémen », www.opex360.com.

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