Les "accommodements raisonnables" : un concept pour comprendre la crise dans le golfe Persique

 

Extrait du livre de Marjorie Bordes et Olivier Hanne, Géopolitique du golfe Persique, menaces réelles et menaces perçues, Paris, Le Grenadier, 2017.

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Accommodements raisonnables : Théorie née des travaux de Pierre Bosset (Université du Québec). L’enjeu de la sécurité intérieure est si important qu’un État préfère ménager et se concilier un autre État qu’il considère comme un adversaire mais qui dispose d’un levier immédiat sur sa sécurité intérieure.

 

Dans la région du Golfe, l’équilibre des menaces impose aux États de gérer un agenda sécuritaire qui prenne en compte toutes les échelles (nationale, régionale, internationale) et l’extrême variabilité des tensions géopolitiques. Il ne leur est plus possible de se positionner en fonction d’une grille amis / ennemis, totalement dépassée ici. Le manque d’unité entre les États du CCG (Conseil de coopération du Golfe) les conduit à préférer les relations bilatérales aux relations multilatérales, trop contraignantes. Des États – et surtout le Qatar – optent donc pour des « accommodements raisonnables », c’est-à-dire des arrangements allant à l’encontre de la ligne géostratégique énoncée officiellement, quitte à moduler une règle de droit ou un principe structurant, comme le respect de l’islam ou la stigmatisation de l’Iran.

Pendant très longtemps, seul le sultanat d’Oman avait une politique étrangère emblématique d’une politique d’« accommodement raisonnable » : elle suivait une ligne pro-iranienne motivée par l’importance de sa communauté chiite et la co-gestion du détroit d’Ormuz avec l’Iran. La diplomatie qatarie lui a désormais emboîté le pas et a été davantage confortée dans cette démarche depuis la conclusion de l’accord nucléaire avec l’Iran en juillet 2015 (accord qui lui ouvre les perspectives économiques alléchantes du vaste marché iranien) et la crise ouverte entre les États arabes du Golfe et le Qatar accusé de soutenir le terrorisme. Dans ce contexte d’embargo, l’Iran a envoyé 90 tonnes de produits alimentaires et de légumes au Qatar.

L’Arabie saoudite a fourni à l’Irak entre 1980 et 1988 un soutien financier d’un montant de 60 milliards de dollars. Le roi Khaled a vu derrière Saddam Hussein un « bouclier face au prosélytisme agressif du régime iranien ». Pour autant, les ambitions hégémoniques du président irakien ont convaincu le roi saoudien « de lui apporter son soutien pour éviter qu’il ne perde, sans toutefois lui donner les moyens de vaincre de manière éclatante ».

Le Qatar accueille sur son territoire l’United States Central Command (CENTCOM), c’est-à-dire le QG des forces américaines pour le Moyen-Orient. Après la guerre en Irak en 2003, en raison du support logistique fourni par le Qatar, le président Georges W. Bush avait remercié l’émir : « Vous avez fait des promesses à l’Amérique et vous avez tenu vos promesses. Nous sommes honorés de vous appeler amis ». Mais, dans le même temps, l’émir entretient des amitiés avec des groupes considérés comme terroristes par Washington. Après l’attaque israélienne à Gaza fin 2008, le Qatar a transféré 22 millions de dollars au Hamas pour financer les impayés des fonctionnaires chez les Palestiniens de Gaza. Avec l’Iran, l’émirat conserve une marge de manœuvre par rapport à la ligne hostile du CCG, et malgré la crainte entretenue par le Qatar lui-même contre Téhéran. Le 24 février 2010, le ministre de la Défense iranien et le chef des forces armées qataries ont signé un accord bilatéral de coopération dans le domaine de la formation et de la lutte contre le terrorisme. On comprend dès lors pourquoi le Qatar a utilisé en 2006 son siège aux Nations Unies pour contester les pressions diplomatiques américaines sur l’Iran et son programme nucléaire.

Le CCG ne partage que du bout des lèvres la rhétorique fréquente au Moyen-Orient contre « l’ennemi sioniste ». En octobre 2015, les États membres ont engagé des négociations avec Israël pour l’achat du système de défense Iron Dome, afin de contrer les missiles iraniens. L’achat se ferait par l’intermédiaire du co-développeur américain du système, la société COMTEC communications. D’autres systèmes de défense pourraient également être livrés, comme la « Fronde de David » et les missiles antibalistiques Arrow I et II, conçus conjointement par Israël et les États-Unis. En réalisant ainsi un calcul coûts / avantages sur le rapprochement avec Israël contre l’Iran, les États du CCG préfèrent s’accommoder d’un éventuel accord avec « l’ennemi sioniste » plutôt que d’affronter le danger iranien sans un système de défense dernier cri. 

Les mêmes ambiguïtés se repèrent dans le domaine économique. Le Qatar et l’Iran partagent la propriété et la concession du gisement gazier de South Pars / North Dome. Ils ont même procédé à des exercices conjoints de gardes-frontières pour affirmer leur capacité commune à assurer la sécurité des routes des hydrocarbures. En 1992, un projet de construction d’une canalisation apportant au Qatar l’eau du Karun iranien avait également été étudié. Les investissements financiers qataris sont sensibles en Iran depuis les années 2000, et le gouvernement qatari insiste auprès des entreprises nationales pour qu’elles s’installent sur l’île iranienne de Qeshm, dans le détroit d’Ormuz. Bien que les Émirats arabes unis ne reconnaissent pas Israël et n’aient pas à Tel Aviv d’ambassadeur, un partenariat de haut niveau a été révélé en février 2015 sur la protection d’infrastructures pétrolères par des techniques israéliennes, et l’installation d’un système israélien de surveillance de la population civile à Abou Dhabi.

Au-delà de ces choix ambigüs qui relèvent des accommodements raisonnables, les décisions de certains acteurs dans le golfe Persique échappent à toute rationalité apparente. C’est le cas par exemple de l’usage d’armes chimiques par Bachar al-Assad en avril 2017 contre des zones civiles, alors que les troupes du régime dominaient la conduite de la guerre. À l’été 1990, alors que l’Irak menaçait d’envahir le Koweït, les analystes occidentaux ont cherché à identifier les raisons logiques de l’occupation : l’échec de la guerre Iran-Irak, le besoin d’ouverture maritime par le Chatt al-Arab, les revendications territoriales irakiennes. Le roi Hussein de Jordanie avait alors assuré au président Bush que les « limites de la raison » ne seraient pas dépassées. Le ministre russe des Affaires étrangères, Edouard Chevarnadze, avait même lancé à propos de Saddam Hussein : « L’homme a peut-être des manières de gangster mais il n’est pas irrationnel ; envahir le Koweït serait irrationnel et je ne crois pas que cela puisse se produire ». En dépit de ces hypothèses, l’offensive irakienne a bien eu lieu et les blindés irakiens occupèrent l’ensemble du Koweït : la logique peut n’avoir aucune prise sur les conviction idéologiques (islamistes ou nationalistes) dans le golfe Persique.

À travers le concept d’accommodements raisonnables, le complexe régional de sécurité est centrifuge : chaque État joue sa partition et peut brouiller le clivage existant entre ami et ennemi, en tendant temporairement la main à un adversaire commun, pour préserver un intérêt jugé prioritaire ; il est également centripète en ce sens qu’aucun État n’est définitivement identifié comme paria, ennemi ou ami. Il peut redevenir, à tout moment, selon le contexte, quelqu’un « avec qui on peut discuter ».

Représentation schématique des relations internes au golfe Persique avant la crise de juin 2017 :

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