Le gouvernement yéménite et sa stratégie

Une analyse d'E. Maillard

 

Alors que le président de la République du Yémen, Abdrabbo Mansour Hadi, est exilé en Arabie Saoudite depuis mars 2015, certains s’interrogent encore sur sa légitimité. En effet, la communauté internationale le reconnait comme président légitime, mais ses actions sont faibles : il écoute les doléances de certains concitoyens, adresse des courriers ou préside des réunions. Il mène cependant quelques actions de limogeage, comme celui de son Premier Ministre dernièrement. Condamné à mort par les rebelles Houthis qui ont proclamé un Conseil politique suprême comme autorité gouvernementale de transition, le président Hadi est également limité dans ses déplacements et ses allocutions par l’Arabie Saoudite. Une partie de l’élite politique yéménite estime même qu’il est un frein au processus de paix. Pourtant, il reste un élément clé de la résolution du conflit.

 

1. Abdrabbo Mansour Hadi, un président qui préside peu

Elu en 2012 pour un mandat de deux ans, unique candidat à la présidence, l’ancien militaire Hadi avait été Ministre de la Défense en 1994 puis vice-président. Il est originaire du Yémen du Sud, où les rebelles indépendantistes ont pris les armes, mais a servi longtemps dans les forces nordistes sous l’ancien président, Ali Abdallah Saleh.

 

Un président faible ?

Hadi est un homme de consensus : pendant sa carrière, il a réussi à obtenir la considération de tous les bords politiques. Par ses études au Royaume-Uni, en Egypte et en Union Soviétique, il connaît également une bonne notoriété internationale, qui lui permettra de tenir de hautes fonctions dans un Yémen marxiste, puis d’être reconnu président légitime. Cependant, il n’aura jamais réussi à s’imposer de manière suffisamment autoritaire à la tête de son pays : président par intérim en 2011, apprécié par les manifestants anti-gouvernementaux, après que Saleh a été blessé dans une attaque, il n’aura pris aucune responsabilité effective, condamné par le jeu des tribus.

En 2014, alors que les rebelles Houthis, finalement alliés à Saleh, prennent la capitale du Yémen, Sanaa, le président se retrouve affaibli et humilié, et, encerclé dans le palais présidentiel, il se résigne le 22 janvier 2015 à présenter sa démission.

 

L’exil

Le 21 février 2015, le président démissionnaire parvient à quitter la résidence surveillée dans laquelle il avait été placé, et, fort du rejet de sa démission par le Parlement yéménite, il rejoint Aden, deuxième ville du pays, hostile aux Houthis, en fait sa capitale et se proclame président légitime. Un mois plus tard, il est recueilli par l’Arabie Saoudite. Le président en exil fait donc d’abord appel à la monarchie saoudienne pour reprendre son pays, plutôt qu’à l’Organisation des Nations Unies. L’Arabie Saoudite trouve son intérêt dans ce soutien : elle empêche un dirigeant qui lui serait hostile de prendre le pouvoir au Yémen. Aucun plan de paix n’est pourtant clairement présenté, ni par la coalition que mènera Riyad, ni par le gouvernement de Hadi. Ali Al Yaqoobi écrira que le président yéménite est devenu un « instrument docile » de la tutelle saoudienne sur le Yémen.

Le président Hadi est de plus en plus discrédité, en particulier à cause des frappes aériennes saoudiennes sur le Nord du pays et il peut difficilement compter sur son gouvernement.

 

2. Le gouvernement de Hadi

 

L’ambition du président

Le 2 septembre 2014, Abdrabbo Mansour Hadi limoge son gouvernement en faveur de la constitution d’un « cabinet d’union nationale ».

Avec Khaled Bahah comme Premier Ministre, il choisit de répartir les ministères équitablement entre les technocrates de différentes orientations politiques : neufs ministères pour la Réunion Conjointe, les Frères Musulmans et leurs partenaires, neuf ministères pour le Congrès général du peuple, le parti de Saleh et ses alliés, six ministères pour le mouvement du Sud et six ministères pour les Houthis. Cependant, Saleh refuse de participer, jugeant qu’il n’avait pas été consulté, et les Houthis se détachent de ce gouvernement qui comprend des « corrompus ». Les Houthis nomment un Comité Révolutionnaire.

La légitimité de Hadi est également remise en cause : élu pour un mandat de deux ans, il entre dans sa troisième année, devenant ainsi un usurpateur, et laissant un vide politique.

 

Les membres du gouvernement

Dans ce pays en crise politique grave, les gouvernements sont remaniés parfois plusieurs fois par an, selon les bons vouloirs du Président et du Premier Ministre. Cette dernière fonction a été portée par plusieurs hommes depuis 2014 : Khaled Bahah du 13 avril 2015 au 3 avril 2016 aura eu remanié cinq fois son gouvernement initial, en une année, après lui, Ahmed ben Dagher a été à la tête de trois gouvernements successifs entre le 4 avril 2016 et le 15 octobre 2018, et Maïn Abdelmalek Saïd, le Premier Ministre actuel, dirige le même gouvernement depuis le 18 octobre 2018.

On constate que globalement, la majorité des ministres sont originaires du Yémen du Sud. Toutefois, le vice-président Ali Mohsen al-Ahmar est originaire de Sanaa, gouvernorat complètement contrôlé par les Houthis, et le premier ministre vient de Ta’izz, Yémen du Nord. Le premier a prêté serment au Congrès Général du peuple, parti fondé par Saleh, et le second se déclare indépendant, il n’a pas de parti.

 

La question ethnique

La population yéménite est regroupée dans plus de soixante-dix tribus, qui ont toutes plus ou moins d’influence au sein de l’Etat. Par exemple, Ali Abdallah Saleh vient de la tribu Sanhan qui est donc dans les plus hautes sphères du gouvernement depuis 1978. La question politique au Yémen est aussi appelée « tribalisme d’Etat », tant le jeu des pouvoirs est marqué. La démographie prend une place importante également, dans la mesure où les yéménites du Nord sont bien plus nombreux que les yéménites du Sud : le gouvernement devrait représenter proportionnellement ces origines, et ce n’est pas le cas. Ceci explique une partie du grondement du peuple contre Hadi, que la famille des Houthis a transformée en rébellion armée.

 

3. La stratégie militaire et politique

Le président Hadi, sous l’égide de l’Arabie Saoudite, n’a pas de stratégie clairement définie. Ça et là, il demande des frappes aériennes, il fait intervenir ses forces loyalistes pour repousser l’avancée des Houthis vers le Sud. Hadi n’a que peu de soutiens dans le pays, certains yéménites lui sont favorables dans le Sud, mais ce n’est rien comparé aux convictions des Houthis ou des séparatistes du Sud.

 

La stratégie politique

Le président est blâmé pour n’avoir principalement qu’une stratégie militaire. L’idée d’engager un processus politique apparaît dans le milieu politique yéménite au milieu de l’année 2018, et est à présent réalisée. Hadi est secondé par un vice-président chargé de négocier la paix avec les rebelles. Pour faciliter les échanges, un homme originaire du Nord est préférable, et c’est Ali Mohsen al-Ahmar qui a été choisi pour cela.

Le gouvernement de Hadi fait régulièrement des promesses aux rebelles, mais les revendications ne sont finalement jamais prises en compte.

La stratégie politique de Hadi est également menacée par le manque de soutien du peuple à son président. Seule une faible partie du Yémen du Sud lui est favorable. Il trouve alors ses alliés au niveau international : en Arabie Saoudite, Etat qui prétend le rétablir au pouvoir, et auprès de l’organisation des Nations Unies, grâce à laquelle il engage des consultations de paix : par exemple, Hadi a proposé aux Houthis de faire du port d’Hodeïda une zone neutre lors de l’accord conclu en Suède en décembre 2018. Ces « mesures de confiance » en faveur des blessés, des prisonniers sont des indices éphémères de l’amélioration des discussions.

Finalement, la stratégie politique de Hadi repose sur la mise en place de négociations, menées par son vice-président, mais qui n’aboutissent que rarement, tantôt à cause du refus des rebelles Houthis, tantôt à cause d’une marche arrière ou de promesses non tenues par le gouvernement. Le président est aussi cisaillé par les désaccords stratégiques entre ses deux alliés : l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. En effet, contrairement aux Houthis, que l’Iran aide de loin, Hadi est devenu complètement dépendant de ces deux pays.

Enfin, l’instabilité du gouvernement empêche Hadi de maintenir sa crédibilité : des ministres démissionnent car ils désapprouvent la pression saoudienne, et le président limoge lui-même des gouverneurs et des ministres, anciennement proches de Saleh.

 

La stratégie militaire

Entre stratégie politique et stratégie militaire, le gouvernement de Hadi a choisi de s’allier avec les djihadistes d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique, (AQPA), contre une forme d’amnistie, ceux-ci combattent les Houthis dans le Yémen du Sud. Cette démarche avait été entamée sous la présidence d’Ali Abdallah Saleh, alors même qu’une alliance était signée avec les Etats-Unis pour engager la « guerre contre le terrorisme » . Aujourd’hui, les forces de sécurité dans les territoires de Hadi sont principalement des groupes salafistes, soutenus par les Emirats Arabes Unis.

L’Arabie Saoudite est le principal acteur de la stratégie militaire au Yémen, déjà sous Saleh en 2009, elle intervenait contre les Houthis. Prétendant agir sur demande de Hadi, l’aviation saoudienne frappe quotidiennement les populations yéménites du Nord et les avancées des Houthis vers le Sud. Elle n’envoie cependant pas de troupes au sol, à l’inverse des Emirats Arabes Unis. Ces deux pays sunnites sont membres de la coalition des pays arabes.

Finalement, Hadi semble refuser tout aboutissement des processus de paix : en cas de fin du conflit, sa légitimité et sa place à la tête du Yémen seraient remises en question.

 

Conclusion

Abdrabbo Mansour Hadi est un président qui ne peut guère s’affirmer : faible soutien dans son pays, pression saoudienne, légitimité uniquement internationale. Complètement bousculé par la révolte des rebelles Houthis, il tente de réaffirmer sa fonction en 2014, il décide de constituer un gouvernement composé des différentes forces politiques du pays, mais sa main tendue sera rejetée par les partisans de Saleh et les Houthis. Sa démission temporaire et son exil en Arabie Saoudite l’ont encore plus décrédibilisé. En octobre 2018, son vice-président est originaire du Nord, et permet au gouvernement Hadi d’engager des négociations avec les rebelles. Le président yéménite présente une stratégie politique dispersée, et devant l’instabilité de son gouvernement, il s’appuie essentiellement sur les nations étrangères. Concernant sa stratégie militaire, il dispose d’une armée loyaliste dans le sud du pays, et utilise largement les groupes djihadistes pour ses interventions. Les actions militaires restent cependant majoritairement lancées par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis.

On peut estimer que Hadi est un élément clé de la résolution du conflit, mais il est réfractaire aux pourparlers et même devant les Nations Unies, il préfère envoyer des émissaires que s’y rendre personnellement. Le succès des négociations devra sans doute se faire sans lui, car il perdrait son poste en cas de paix.

 

Sources

« Pourquoi M. Hadi est-il encore président du Yémen ? », in Le Point, 11 avril 2018.

« Saudi Arabia places Yemen’s president under house arrest », in Middle East Monitor, 08 novembre 2017

Chloé Gibert, « Qui est le président que les Yéménites élisent », in l’Express, 21 février 2012

René Slama, « Hadi, le président sauvé manu militari par l’Arabie Saoudite, in L’Orient le Jour, 28 mars 2015

« Yémen : les manifestants favorables à l’intérim du vice-président », in Voaafrique, 06 juin 2011

« Démission du président yéménite Abd Rado Mansour Hadi », in Perspective Monde, 22 janvier 2015

Ali Al-Yaqoobi, « La demande d’Hadi d’une intervention saoudienne au Yémen se fonde-t-elle sur une base constitutionnelle ou légitime ? », Le Yémen victime collatérale de la crise systémique arabe, in Géostratégiques N°45, Académie de Géopolitique de Paris.

Louis Imbert, « Hadi, président fantoche d’un Yémen divisé », in Le Monde, 01 février 2018

David Rigoulet-Roze, « Géopolitique du Yémen à l’aube du XXIe siècle », in Hérodote, 2016.

Franck Mermier, Le Yémen contemporain, 1999

Laurent Bonnefoy, « Enlisement saoudien au Yémen », in Le Monde Diplomatique, décembre 2017

Julie Kebbi, « Comment les Houthis ont réussi à résister à l’ogre saoudien », in L’Orient le jour, 13 décembre 2018

« Yémen : l’autorité du président Hadi contestée dans le Sud », in Rfi, 04 avril 2017.

Helen Lackner, « Tous ceux qui veulent que la guerre au Yémen continue », in OrientXXI, 31 octobre 2018

Nicolas Tenze, « Yémen : stratégie de l’urgence, l’urgence d’une stratégie », in Le Monde Arabe, 01 novembre 2018

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