Le Croissant chiite : réalité et fantasmes

Olivier Hanne

 

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La notion de « Croissant chiite » (al-hilal al-Shi‘i) a été popularisée la première fois en décembre 2004 par le souverain jordanien Abdallah II (1). Elle a servi d’argument de taille pour dénoncer l’expansion chiite dans la région et avertir du risque de division au sein du monde musulman. Le « Croissant chiite » est un concept géopolitique qui répond à un triple critère : confessionnel, territorial et énergétique, qui imagine un danger représenté par la présence quasi-ininterrompue de populations chiites dans la région, à proximité des gisements d’hydrocarbures. Les acteurs de la menace seraient l’Iran, en tant que guide et prescripteur, et les populations chiites du Golfe, en tant qu’instrument aux mains de Téhéran et prolongement de sa politique à l’intérieur chacun des États du CCG. La cause chiite rassemblerait ces populations autour du souvenir de l’oppression sunnite et des espérances millénaristes derrière un espoir de justice et d’affranchissement politique par le moyen d’une révolte transnationale (2).

Pour exprimer leur peur, les leaders sunnites utilisent souvent le concept de « Croissant chiite », afin de laisser entendre que la loyauté des populations chiites de la région va d’abord à l’Iran. Dès sa prise de pouvoir, l’ayatollah Khomeini a relancé les revendications historiques de l’Iran sur le territoire de Bahreïn en insistant dans son discours sur « l’iranité des 75 % de chiites qui peuplent l’émirat » (3). Lors du Printemps arabe de 2011, Riyad a autorisé en février l’intervention de soldats saoudiens à Bahreïn pour sauver le monarque sunnite en proie au soulèvement de la majorité chiite. La ligne de défense du pouvoir est claire : si le régime devait tomber, un État chiite allié à l’Iran s’installerait en plein cœur du Golfe, là où se trouve l’État-major de la Ve flotte américaine (4). Il est vrai que les liens entre l’Iran et les chiites de Bahreïn sont connus. L’île fut régulièrement revendiquée par les Pahlavi entre les années 1920 et 1970. L’Iran a continué d’y jouer un rôle occulte allant de la tentative de coup d’État (1981), aux manifestations antiaméricaines (1987). En février 2009, les propos du responsable du bureau du Guide suprême ont encore envenimé les relations, quand il a qualifié Bahreïn de « 14e province de l’Iran ». L’actuel sultanat a en effet appartenu à l’Iran de 1602 à 1783.

En janvier 2007, un éditorial du journal égyptien Al-Haram déclarait : « l’Iran travaille activement à transmettre de la doctrine chiite même dans les pays où il n’y a pas de minorités chiites, cherchant à faire revivre les rêves des Safavides » (5), référence à la monarchie persane du XVIe siècle. Les affrontements des 18 et 29 décembre 2008, dans la province orientale d’Al-Qatif, entre des chiites manifestant leur soutien à Gaza et les forces de l’ordre saoudiennes, ont été considérés comme une tentative de déstabilisation du régime.

Les discours des dirigeants des États du Golfe participent à l’identification de cette menace, en l’illustrant pas des événements concrets. Le premier argument est la Révolution iranienne de 1979. Dès cette époque, les chancelleries sunnites ont craint que cette révolution n’embrase les communautés chiites de la région. De fait, en novembre 1979, la grande Mosquée de La Mecque a été attaquée par des combattants d’une secte apocalyptique, suivie par trois mois de soulèvements dans la région saoudienne du Hasa chiite, où se concentrent la plupart des gisements pétrolifères du royaume. Si le spectre de l’ingérence iranienne n’a jamais pu être clairement démontré, Riyad n’a eu d’autre choix que d’investir massivement dans cette région sous-développée pour distraire les chiites saoudiens des sirènes iraniennes qui exhortaient les fidèles à entreprendre des révolutions khomeinistes (6). Le non-respect de certaines promesses permit la naissance d’un terrorisme chiite inquiétant pour les intérêts saoudiens à la fin des années 1980 ; outre une vague d’assassinats, des installations pétrolières furent directement visées, ce qui provoqua une répression énergique de la part du pouvoir central. En dépit de l’ombre iranienne planant derrière ces évènements et du profond antagonisme qui sépare les Saoudiens des Iraniens, le président Rafsandjani réussit à rétablir des relations diplomatiques avec Riyad en 1991 (7). Cette politique de détente a été poursuivie par le président Khatami ; non seulement il fut reçu au pays des Saoud, mais Téhéran accueillit pour la première fois en 1997 le sommet de l’Organisation de la conférence islamique (8).

Sur le plan culturel, les États du CCG s’inquiètent du « soft power » iranien exprimé autour du concept de siasat-é dast-é gol, la « diplomatie du bouquet de fleurs » (9). L’Iran déploie une diplomatie de bon voisinage tout en assurant des positions plus fermes au niveau global, d’où l’impression d’une hypocrisie. Depuis la chute du bloc communiste et le démantèlement de l’empire soviétique, Téhéran fait preuve d’une flexibilité idéologique singulière afin de préserver deux éléments essentiels : la stabilité régionale en étroite concertation avec Moscou, et empêcher l’ingérence d’autres puissances extérieures contraire à ces intérêts. Lorsque cela est nécessaire à la survie du régime, le pays change totalement son attitude. Ce fut le cas sur le dossier nucléaire iranien et dans ses discussions avec les institutions onusiennes, afin d’alléger les sanctions économiques. Enfin, le système politico-religieux du Guide suprême qui place l’ayatollah au-dessus des partis et des enjeux politiques permet à l’Iran de mettre à profit ses réseaux transnationaux et d’étendre sa politique d’influence dans le domaine spirituel. Le 9 avril 2006, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Hamid Reza Assafi, déclarait :

L’Iran a une grande influence en Irak, mais nous n’en usons absolument pas pour nous mêler des affaires internes irakiennes. Notre influence est spirituelle, et nous en avons toujours fait usage pour consacrer l’entente et le rapprochement des groupes religieux et ethniques [irakiens]. (10)

La présence de l’Iran en Irak, qualifiée par les États du CCG « d’ingérence dans les affaires intérieures irakiennes », se décline selon un véritable arsenal d’influences, dont les multiples tentatives de soulèvement chiite contre Saddam Hussein dans les années 1980 et 1990. De mars à avril 1991 se déroule une Intifada chiite, à la suite de la défaite de l’Irak dans la guerre du Golfe. Dans les villes saintes chiites de Najaf et Kerbala, près de 2 000 personnes furent emprisonnées, des écoles et des mosquées détruites ou fermées. Le journal Al-Thawra, soutien du parti Baath, écrivait en avril 1991 que : « l’intifada dans le Sud était un sale complot étranger (…). Des habitudes introduites par le clergé iranien en Irak révèlent à quel point des étrangers tentent de rabaisser les Irakiens » (11). Les liens de confiance avec les principaux dignitaires chiites irakiens réfugiés en Iran puis revenus en Irak permettaient à Téhéran d’influencer la politique intérieure de son voisin. Ce fut le cas de l’ayatollah Mohammed Baqr Al-Hakim, de retour en Irak en 2003 après 23 ans d’exil. Une branche spéciale des Gardiens de la Révolution, Qarargah Ramezan, basée dans le nord de l’Irak, donne des conseils et apporte du soutien aux miliciens chiites (12). Les États du CCG ont même pensé que l’Irak pouvait perdre, à terme, son identité sunnite. En mai 2007, le vice-président sunnite d’Irak, Tareq al-Hashemi, appelait l’Égypte et les autres États arabes, à rouvrir leurs ambassades à Bagdad pour aider à préserver « l’identité arabe en voie de disparition » (13).

Enfin, les capacités militaires de l’Iran sont vécues comme une véritable menace, qu’elles soient conventionnelles, nucléaires ou balistiques, activités en partie dissimulées dès 2002. Selon une déclaration du roi saoudien Abdallah, « les Iraniens lancent des missiles dans l’espoir de faire peur aux populations et au monde » (14). À tel point que le prince Ben Zayed al-Nahyane, ministre de la défense d’Abou Dhabi, assurait en 2010, qu’« une guerre conventionnelle à court terme serait préférable plutôt que des conséquences à long terme d’un Iran nucléaire » (15). Sur ce point, le tir balistique iranien du 29 janvier 2017 est d’ailleurs venu confirmer les craintes dans le Golfe (16).

 

1 Robin Wright, Peter Baker, « Iraq, Jordan see threat to Election from Iran », Washington Post, 8 décembre 2004.

2 Pierre Pahlavi, Croissant chiite : fondements et limites, ACSP/CPSA, 2008.

3 Sanati Kimia, « US Efforts to scuttle Iran-UAE ties fail », Asia Times online, 2008 ; nous renvoyons à Prémonville-Flichy 2015.

4 Pierre Prier, « Bahreïn : la révolte oubliée des printemps arabes », Le Figaro, 15 février 2013.

5 « Sunni and Shia : spectre of sectarianism », BBC News, 20 février 2007.

6 Rigoulet-Rouze 2011, p. 292-293.

7 Mohammad-Reza Djalili, « L’Iran dans son contexte régional », Politique étrangère, 2012, 3, p. 521.

8 Ibid.

9 Fred Halliday, « The Empires Strikes Back? Russia, Iran and the New Republics », The World Today, 1995, 51, p. 222. Quel que fût le dirigeant politique accueilli à l’aéroport de Téhéran, il l’était par un bouquet de fleurs.

10 Barah Mikaïl, Jamil Halla al-Najjar, La question de la marja’iyya chiite, étude n°2005/096, réalisée pour la Délégation aux Affaires Stratégiques du ministère de la Défense français.

11 Pierre-Jean Luizard, « Iraniens d’Irak, direction religieuse chiite et État arabe sunnite », Cahiers d’études sur la Méditerranées orientale et le monde turco-iranien, 1996, 22.

12 « Iran in Irak : how much influence? », Middle East report, 38, mars 2005, International Crisis Group, p.14.

13 « Iraq calls for Arab States to open Baghdad embassies », Reuters AlertNet Foundation, 6 juin 2007.

14 « Cables Show Arab Leaders Fear a Nuclear Iran, The Secret Alliance », Der Spiegel, 12 janvier 2010.

15 Ibid.

16 "Donald Trump durcit le ton contre l’Iran après un tir de missile », Le Monde, 4 février 2017.

 

 

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