La question géostratégique de l'eau au Moyen-Orient

Olivier Hanne

 

Eau

« Le prochain conflit dans la région du Proche-Orient portera sur la question de l’eau ».

Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général des Nations unies, 1992.

 

La question de l’eau au Moyen-Orient se pose de façon accrue depuis les années 1960 en raison de l’augmentation démographique qui a augmenté la consommation dans les villes et multiplié les surfaces irriguées. Or, pour faire face à cette demande, dans une région aux climats méditerranéen et semi-aride, les États ont mis en place des aménagements lourds (barrages, canaux, détournement des bassins fluviaux, usines de dessalement), qui ont généralement créé des tensions internes (problèmes budgétaires, pollution, fractures villes / campagnes) et des conflits d’usage (tourisme contre agriculture, industrie contre espaces résidentiels).

Dans certains cas, les relations politiques avec les voisins ont même été affectées, générant ainsi un « stress hydrique » diplomatique. La ressource est partout surexploitée et inégalement répartie, alors que le Moyen-Orient regroupe 6 % de la population mondiale pour 1 % des réserves d’eau douce (1). Si des négociations ont pu aboutir dans le cas du Nil, d’anciens conflits autour de l’eau perdurent (Israël, Turquie, etc.) et d’autres sont même récemment apparus, renforçant l’instabilité du Moyen-Orient…

 

1. Trois conflits hydriques irrésolus

 

L’interminable question du Nil

Depuis les années 1920, le Nil est l’objet de tensions diplomatiques entre l’Égypte et le Soudan. L’aménagement du barrage d’Assouan à partir de 1956 a permis à l’Égypte de régulariser les crues du fleuve, de développer l’irrigation et l’hydroélectricité. Un accord passé en 1959 entre Khartoum et Le Caire avait avantagé les Égyptiens, qui pouvaient puiser 82 % du débit du fleuve. Le Nil restait aux mains des Égyptiens.

Mais, depuis les années 2000, le Soudan et l’Éthiopie veulent profiter de leur situation en amont pour améliorer les zones irriguées et ainsi mieux contrôler leur territoire. L’Éthiopie est en position de force, puisqu’elle recèle 86 % des sources d’eau approvisionnant le Nil. Le pays refuse donc que le fleuve passe sous statut international et finalise la construction d’un vaste barrage hydroélectrique sur le Nil bleu (le « Barrage de la Renaissance ») qui pourrait réduire de 25 % le débit vers l’aval.

Confrontée à une croissance démographique ingérable (80 millions d’habitants ; près de 2 % de croissance naturelle par an), l’Égypte exige le respect de l’accord de 1956 et réagit par la menace. L’intransigeance égyptienne sur la question du Nil est nourrie par les incertitudes sur son économie, l’effondrement du tourisme et le danger djihadiste, omniprésent dans le désert occidental et le Sinaï. Or, depuis la partition du Soudan en deux territoires en 2011, Le Caire a reçu le soutien du Soudan du Sud contre le Nord, qui s’est rallié à l’Éthiopie, elle-même appuyée par l’Arabie Saoudite et la Turquie. C’est pour faire pression sur ce pays que le président égyptien Al-Sissi a noué des partenariats stratégiques et militaires avec l’Érythrée, ancienne province éthiopienne, et pourrait souffler sur les braises entre ces deux pays, longtemps en guerre.

 

La politique israélienne de captation

La problématique de l’eau est un enjeu géopolitique pour Israël depuis 1953, lorsque le pays a rejeté le plan de partage hydraulique proposé par les États-Unis, lequel prévoyait d’attribuer 31 % du débit du Jourdain à Israël. Pour éviter que la Jordanie ou la Syrie ne s’emparent de la ressource, les Israéliens ont initié en 1959 la construction du Grand Canal national détournant des eaux du lac de Tibériade vers l’intérieur du pays et jusqu’au désert du Néguev. En raison de son rôle éminemment politique, le chantier est devenu une cible privilégiée de l’OLP en 1965.

La Guerre des Six jours, en 1967, est présentée – abusivement – comme la première guerre de l’eau. De fait, le conflit interrompt les travaux de captation des eaux du Jourdain lancés par le Liban, la Jordanie et la Syrie (2), et donne à Israël le contrôle des nappes phréatiques du Cisjordanie, de toute la vallée du Jourdain et du plateau du Golan, considéré comme le « château d’eau » du Proche-Orient. Pour se défendre de ses voisins, Israël a militarisé son territoire et même le sous-sol. En 1967, le gouvernement déclare l’eau de Cisjordanie « ressource stratégique sous contrôle militaire », et décide de la répartir en priorité aux colonies et aux villes juives, aux dépens des Palestiniens, qui doivent payer l’eau potable au prix de l’eau d’irrigation et voient leur consommation réduite de façon drastique.

Entre 1982 et 2000, l’occupation du Sud-Liban par Tsahal a assuré à Israël le contrôle de l’eau sur la moitié du Liban, renforçant ainsi son hégémonie militaire. Israël a donc gagné la guerre de l’eau dans la région. 30 % de l’eau consommée en Israël provient de la nappe palestinienne et 15 % du Golan, c’est dire que la moitié de la consommation vient de territoires occupés, qu’il ne peut être question d’abandonner.

Dans les années 2000, les périodes de sécheresse et la surconsommation menacent l’accès à l’eau en Israël, aggravant ainsi le contexte international. La mer Morte a perdu un tiers de sa superficie entre 1960 et 2006, et le niveau du lac de Tibériade ne cesse lentement de baisser. Pourtant, depuis 2013, la crise de l’eau semble dépassée en Israël grâce à des améliorations technologiques (dessalinisation, traitement des eaux usées). Si la captation de la ressource se fait encore aux dépens des Palestiniens, la fin du « stress hydrique » pourrait conduire Israël à plus de souplesse avec ses voisins et aussi avec l’Autorité palestinienne…

 

La Turquie contre la Syrie et l’Irak

En 1984, la Turquie a lancé le GAP (Great Anatolian Project) sur l’Euphrate pour se fournir en électricité et développer l’agriculture. Le projet visait à construire 22 barrages, dont l’énorme barrage Atatürk entré en service en 1992 et générant une retenue de 48 milliards de m3 d’eau. En développant les régions kurdes et en améliorant l’encadrement économique et social de la population, le projet visait à freiner les revendications autonomistes kurdes qui menaçaient l’unité du pays.

Mais l’achèvement du GAP a réduit le débit du fleuve vers l’aval en Syrie de 40 %, et de 20 % la production agricole en Irak, car la Turquie contrôle 88 % des sources de l’Euphrate et 40 % de celles du Tigre. Les Turcs bénéficient de trois fois plus de disponibilité en eau que les Irakiens et dix fois plus que les Syriens. La Syrie a donc été amenée à prélever davantage d’eau sur le Yarmouk, dans l’ouest, aux dépens de la Jordanie, elle-même fortement déficitaire, ce qui tend les relations difficiles entre les deux pays. En 1976, l’ouverture du barrage syrien de Tabqa, qui alimente le lac Assad, avait déjà déclenché une crise internationale avec l’Irak voisin.

La Turquie a pourtant accepté en 1987 un arrangement avec la Syrie et en 1990 avec l’Irak, prévoyant une répartition du débit de l’Euphrate, mais ces accords n’ont pas valeur contraignante et le président turc Erdogan exerce une pression constante sur ses voisins.

La gestion autoritaire des eaux de l’Euphrate par Ankara est parallèle à son interventionnisme en Syrie et Irak : la Turquie a déployé depuis 2014 des troupes dans le nord de ses deux voisins, à la fois pour lutter contre l’organisation terroriste Daech, mais aussi contre les mouvements kurdes, qu’elle voit comme une menace. Ankara manifeste donc un expansionnisme à double visage à travers sa gestion hydrique et ses opérations militaires. La reconstruction des deux voisins passera forcément par la question de l’eau, que domine la Turquie. Ankara aura donc un rôle politique majeur sur le règlement de la crise syrienne, évidemment à son avantage.

 

2. L’eau dans les nouvelles conflictualités (depuis 2014)

Au Moyen-Orient, l’instabilité internationale croissante va de pair avec l’exaspération autour de la question de l’eau. Tous les conflits politiques ou militaires en cours comportent une dimension hydrique.

 

Yémen : l’eau prise en otage

La guerre au Yémen, commencée depuis 2014, oppose dans la partie nord-ouest le groupe rebelle des Houthis, armé par l’Iran chiite, au gouvernement légal d’Aden, soutenu par une coalition de pays sunnites, dont l’Arabie Saoudite. Or, pour faire céder la rébellion, les aménagements hydrauliques et sanitaires ont été systématiquement bombardés, notamment à Sanaa, la grande ville du nord (3). Selon l’UNICEF, plus de 10 000 personnes seraient mortes dans les combats, mais aussi en raison d’une situation sanitaire catastrophique, favorisant le choléra et la mal-nutrition : 8,6 millions d’enfants n’auraient pas un accès régulier à l’eau. Or, l’aide humanitaire est réduite à dessein par la coalition dans le but de faire céder les Houthis….

 

Les barrages dans les mains de l’organisation de l’État islamique (Daech)

En Irak et en Syrie, le groupe Daech a lui aussi utilisé l’arme hydrique pour s’imposer. Dans l’est de la Syrie, dans les zones tenues par l’organisation, des phénomènes de sécheresse et de baisse des récoltes ont été observés avant même le conflit, dès 2006, poussant les paysans pauvres – souvent kurdes ou semi-nomades – vers les villes ou le chômage, prélude à leur enrôlement dans des groupes terroristes. La crise de l’eau a été un des facteurs de réussite de Daech. De la même façon, en accaparant les aménagements hydrauliques, le groupe terroriste s’est imposé comme l’unique distributeur auprès de la population, créant ainsi une dépendance opportune et donnant aux djihadistes une figure d’administrateurs compétents.

Entre 2013 et 2015, l’organisation a fait des grands barrages ses cibles privilégiées, s’emparant de celui de Tabqa en Syrie en mars 2013, de Falloujah en Irak en avril 2014, puis celui de Mossoul en août. Les États-Unis, alliés des forces irakiennes et kurdes, ont immédiatement repris le contrôle de ce barrage, lequel aurait pu servir de « bombe hydrique » contre la métropole du nord de l’Irak. En contrôlant les barrages de Falloujah et Ramadi, Daech a volontairement réduit le débit de l’Euphrate vers les villes chiites du sud de l’Irak, chiites désignés comme des hérétiques par le groupe terroriste. Mais en utilisant l’approvisionnement en eau aux dépens des chiites, Daech ne fait que reprendre la politique de Saddam Hussein avant la guerre du Golfe (1991). L’opération irakienne de reprise de la ville de Ramadi, lancée en novembre 2015, avait notamment pour but de retrouver la maîtrise du barrage qui alimente la capitale Bagdad.

Tous ces actes de « répression hydrique » tendent à se multiplier dans la région depuis la crise des révoltes arabes de 2011-2012, et participent à la violence des régimes autoritaires contre leur propre population.

 

La Jordanie dépendante d’Israël

Le royaume de Jordanie est l’un des plus menacés du Moyen-Orient par les risques hydriques. Les projets d’aménagements ne peuvent se passer de l’accord d’Israël, puisqu’ils sont tous liés à l’utilisation des rivières du Jourdain et du Yarmouk, frontaliers des deux pays. Dans les années 1980, Israël avait interdit à la Jordanie tout barrage sur le Yarmouk. Le pays a donc été contraint de se lancer dans une politique de limitation de la consommation en privatisant la distribution et en luttant contre la surconsommation. Mais ces décisions ont créé depuis quinze ans des tensions dans les campagnes et les quartiers pauvres des villes, les plus touchés par les réductions, sans compter le problème des réfugiés syriens qui ont afflué dans le nord de la Jordanie depuis 2012 et dont il faut approvisionner les camps.

La Jordanie se débat donc dans une contradiction : sa population est massivement anti-israélienne, mais l’État dépend d’Israël pour l’amélioration de la disponibilité en eau. Poussé par la nécessité, le gouvernement jordanien a donc signé la paix avec l’État hébreu en 1994 et noué un partenariat hydraulique appelé le « Canal de la Paix ». Ce dernier devrait relier la mer Rouge et la mer Morte sur 180 km, pour sauver cette dernière de l’assèchement complet et fournir de l’eau à la Jordanie. Le projet est soutenu par les instances internationales, dont la Banque Mondiale. Entre les deux pays s’est donc instauré une « hydrodiplomatie » (4) aux bénéfices réciproques et qui pourrait servir de modèle diplomatique pour toute la région.

 

L’incertitude dans le golfe Persique

Le golfe Persique est un espace où l’aridité crée d’énormes tensions hydriques, qui ont des conséquences politiques. Les États du Golfe ont pour point commun d’être tous en sursit : les Émirats arabes unis (EAU) n’ont que deux jours d’autonomie en eau et le Qatar trois, tout comme l’Arabie Saoudite. La dépendance à l’égard des importations ou des usines de dessalement est totale, mais les besoins de l’industrie et les exigences de confort de la population sont trop élevés pour ces usines. Même si les coûts de l’eau dessalée ont beaucoup diminué grâce aux progrès techniques, les riverains du Golfe dépendent entièrement de leur richesse énergétique qui peut seule payer le coût exhorbitant du dessalement. Or, les baisses prolongées du prix du baril de pétrole depuis 2010 plombent les budgets des monarchies.

En outre, ces usines peuvent facilement être paralysées (par une marée noire, un attentat ou un bombardement). Le Qatar, qui est depuis 2017 placé sous embargo économique et politique de ses voisins, dépend uniquement de deux usines, sans lesquelles le pays ne pourrait survivre. L’Arabie Saoudite veut faire plier le petit État, qu’elle juge trop proche de l’Iran. Pour cela, elle a lancé en 2018 le creusement d’un vaste canal qui isolerait le Qatar comme une île et détournerait l’eau des oueds. Afin de gagner en autonomie, le Qatar a donc lancé un projet de construction de 15 gigantesques réservoirs (Water Security Mega Reservoirs Project) afin de gagner cinq jours d’autonomie en eau…

 

Conclusion : Des possibilités de paix hydrique

La question hydrique au Moyen-Orient dépend encore essentiellement du droit du plus fort, comme le montre l’exemple de la Turquie ou du Nil. Le droit international est relativement contraignant sur les problèmes de circulation et de frontières fluviales, mais beaucoup moins sur l’accès à l’eau dans des territoires contestés.

Malgré le nombre croissant de tensions hydriques au Moyen-Orient, on note que l’hydrodiplomatie peut parfois l’emporter, comme dans le cas du Canal de la Paix. Sur le modèle jordano-israélien, la Syrie et l’Irak ont envisagé un Joint Water Committee, afin de développer des projets communs pour une hydraulique pacifiée, mais rien n’a encore été décidé. Malgré les reproches de l’Arabie Saoudite à l’égard de l’Oman, peu pressé de rompre ses relations avec l’Iran, les deux pays coopèrent pour établir un Grand Water Transmission Line qui acheminera de l’eau dessalée d’Oman vers Riyad. Enfin, entre 2000 et 2002, la Syrie et le Liban ont signé des accords équilibrés concernant l’exploitation de l’Oronte, jusqu’à envisager en 2010 la création d’une agence transfrontalière de gestion du fleuve. Malheureusement, l’afflux des réfugiés a rendu cet équilibre trop précaire et suspendu la coopération.

Il n’y a donc pas de fatalité des tensions hydriques au Moyen-Orient, lesquelles sont des facteurs de crise parmi d’autres. Mais en prenant en otage des populations entières et en obérant leur avenir, elles génèrent des haines profondes et durables.

 

Bibliographie

Ayeb H., L’eau au Proche-Orient. La guerre n’aura pas lieu, Khartala-Cedej, 1998.

Balanche F., « La pénurie d’eau en Syrie : compromis géopolitiques et tensions internes », Maghreb-Machrek, 196, 2008, p. 11-28.

Bendelac J., « Israël : l’eau à la croisée des chemins », Confluences Méditerranée, 58, 2006.

Blanc P., Le Proche-Orient : le pouvoir la terre et l’eau, Presses de Sciences Po, 2012.

Boëdec F., « Une approche politique du contrôle de l’eau au Moyen Orient », Afrique contemporaine, 205, 2003.

Court M., « L’eau, enjeu majeur entre Israël et Palestine », Le Figaro, 21 mars 2013.

Lasserre F. L. Descroix, Eaux et territoires. Tensions, coopérations et géopolitique de l’eau, Presses de l’université du Québec, 2011.

Michel D., A. Pandya et alii, « Water Challenges and Cooperative Response in the Middle East and North Africa », U.S.-Islamic World Forum Papers, Institut Brookings, novembre 2012.

Mutin G., « Le Tigre et l’Euphrate de la discorde », Vertigo. La revue électronique en sciences de l’environnement, 4-3, décembre 2003.

Pimodan Q. (de), The dams war. How water scarcity helped create ISIS and why combating it would undo it, Research Institute for European and American Studies, 172, Décembre 2016.

Rolland F., « Le Tigre et l’Euphrate : source de conflits ou situation conflictuelle liée à l’histoire ? », Confluences Méditerranée, 58, 2006.

 

(1) La question de l’eau implique aussi la définition des frontières (notamment par la gestion des fleuves), mais nous n’aborderons que le problème de la consommation et de l’accès à la ressource.

(2) Par exemple, le barrage Khalid ibn al-Walid en Syrie est détruit par l’aviation israélienne en avril 1967.

(3) En mars 2018, l’aviation saoudienne a bombardé deux fois le système hydraulique de Nushour près de la frontière.

(4) Expression de Fadir Comair, directeur général des ressources hydrauliques du Liban.

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