La partie d'échecs turco-kurde

La partie d'échecs turco-kurde, une analyse d'Hubert Roblin

 

« Le Kurdistan est l’échiquier géopolitique sous-estimé du Proche-Orient, où les Kurdes ne sont que des pions à « valeur ajoutée », tour à tour utiles et encombrants, et que tous s’accordent à sacrifier sans remords. » Ph. Boulanger, « Les Kurdes, tarot noir du Proche-Orient », Études, 2001/1 (Tome 394), p. 19.

 

Cette population demeure désagrégée à travers de nombreux pays : Turquie, Irak, Iran, Syrie, Liban se partagent une population kurde totale estimée à trente-cinq millions de personnes, auxquelles s’ajoutent les Kurdes de Géorgie et d’Arménie. Le problème kurde demeure vivace sans trouver de dénouement, car de nombreux États n'ont aucun intérêt à voir se former un Kurdistan indépendant dans cette région charnière. C’est en particulier le cas de la Turquie, pour laquelle il est hors de question que le Kurdistan quitte son espace de contrôle, économiquement, géopolitiquement ou culturellement. 

 

Rappels historiques

Les Kurdes s’identifient au royaume des Mèdes, peuple de l’Iran ancien qui se propagea du VIIe  au VIe siècle avant J.-C. Il commença par constituer de petits royaumes le long des monts Zagros, à l'ouest de l'Iran, à la frontière avec l'Irak et la Turquie, avant de constituer un empire. Par la suite, les invasions arabo-musulmanes se multiplièrent et, si les Kurdes parvinrent à résister pendant pas moins d'un siècle, ils finirent cependant par se laisser dominer et à se rallier à l'islam. Cependant, ils ne seront pas pour autant « arabisés » puisqu'ils parviendront à faire perdurer leur propre art et philosophie.

Ils possédaient donc, et développaient leurs spécificités, leur langue, leur folklore et leurs traditions qui ont persisté malgré l'hégémonie arabe. Peu à peu, ce peuple passe sous domination perse puis ottomane à partir de l'irruption des tribus turques autour du bassin méditerranéen. Les membres kurdes peuplant la région la plus à l'est de l'empire, deviennent rapidement les gardiens des marches orientales de l'Empire ottoman tandis que les autres restent sous domination perse. Très vite, les tensions se multiplient entre le pouvoir central ottoman et la périphérie kurde attachée à ses spécificités.

Avec le déclin de l'Empire ottoman, le soulèvement kurde reprend de l'importance. En effet, après la défaite turque de 1829 contre l'empereur de Russie, Nicolas Ier, l'Empire ottoman est affaibli tandis que les Kurdes ont accru leur influence et leur présence jusqu'à Ankara. Ainsi, le traité de Sèvres conclu en 1920 entre les Alliés et l'Empire ottoman, prévoyait la création d'un territoire autonome des Kurdes conformément aux articles 62, 63 et 64. Cependant, les termes du traité trop sévères provoquèrent un sursaut nationaliste chez les Turcs guidés par Mustafa Kémal, grand héro turc plus connu sous le nom d'Atatürk, le « père des Turcs ». Des nouvelles victoires successives permirent à Atatürk de renégocier avec les alliés les conditions de paix considérées comme inacceptables. Le traité de Sèvres devint donc caduc au grand désarroi des Kurdes, et la paix fut signée via le traité de Lausanne. Avec ce nouvel accord, ni l'Arménie, ni le Kurdistan n'obtiendront l'indépendance ou l'autonomie.

Par la suite, c'est avec le leader Öcalan que les Kurdes mettront en place une guerre de « libération nationale », guerre qui devint bientôt une lutte communiste lorsque plusieurs personnalités du mouvement finirent par adhérer au Türkiye Isçi Partisi – TIP, le « Parti ouvrier turc » dès 1963. En 1984 est créé le Partiyé Kerkarén Kurdistan - PKK, le fameux « Parti des travailleurs du Kurdistan ». Ainsi, les deux peuples – Kurdes et Turcs – forts de ce passé, expriment des dynamiques contradictoires qui touchent cette région à la frontière entre l'Orient et l'Occident : une logique de sécession, voir l'indépendance, du côté des Peshmergas kurdes, et une logique de restauration d'une gloire impériale passée, du côté du pouvoir turc.

 

La question religieuse

Il faut noter que le pouvoir ottoman, puis turc, s'est toujours montré farouchement déterminé à uniformiser les peuples de sa juridiction sous une seule bannière islamique, celle du sunnisme hanafite. Ainsi, même aujourd'hui, et depuis qu'Atatürk a proclamé que le pays s'affichait officiellement comme un État laïc, la Turquie reste un pays fortement attaché au sunnisme où le fait religieux reste sous la juridiction de l’État. Cet attachement sunnite est à mettre en comparaison avec les différentes croyances propres au peuple kurde : ces derniers sont les héritiers du zoroastrisme (appelé aussi mazdéisme) qui était antérieur à l'Islam et qui a modifié l'approche de la religion musulmane dans l'est du pays. Le zoroastrisme s'est d'ailleurs davantage fondu avec le chiisme iranien qu'avec le sunnisme turc. Il faut mentionner les yézidis, minorité confessionnelle issue du sunnisme, dont les membres ont subi ruines et massacres sous l'Empire ottoman. Les Kurdes Yézidis du mont Sinjar furent attaqués, leurs villages rasés ou brûlés par l'armée ottomane. Les Kurdes, de leur côté, ne furent pas en reste puisqu'ils se révoltèrent en 1655, commettant également des atrocités contre les civils de la ville de Bitlis, sur le haut plateau arménien. Les Yézidis sont très similaires aux zoroastriens et ont également subi l'influence du chiisme iranien. Au cours du XIXème siècle, les tensions entre les Kurdes Yézidis et les Turcs se multiplient avec plusieurs révoltes, mais aussi des répressions de la part du pouvoir ottoman qui cherche inlassablement à « redresser leurs croyances ». Plus récemment, c'est de l’État islamique que les Yézidis ont le plus souffert, notamment avec la prise de la ville de Sinjâr, le 4 août 2014. Au cours de ces dernières années, ils sont près de 30 000 à fuir la guerre, mais la plupart sont restés bloqués à la frontière : Ankara préfère effectivement accueillir des réfugiés religieusement et idéologiquement compatibles avec l'islam sunnite plutôt que de laisser rentrer sur son sol, davantage de Kurdes Yézidis considérés par beaucoup comme des « hérétiques » voire des satanistes.

Enfin, le christianisme s'est développé chez les Kurdes dès le premier siècle après Jésus-Christ. En effet, le territoire kurde puis la voie lycienne sur la côte turque jusqu'à la Grèce était le chemin de prédilection des apôtres chrétiens. La facilité de propagation du christianisme chez les Kurdes s'explique par les similitudes que l'on trouve avec le zoroastrisme, qui constituait un terreau idéal pour la foi chrétienne. Les Kurdes chrétiens, orthodoxes ou nestoriens, ne seront pas les derniers à subir des vexations et des violences sous l'Empire ottoman. Depuis le référendum pour l'indépendance du Kurdistan en septembre 2017, les relations entres chrétiens et Kurdes sont au plus bas, les premiers parfois plus favorables au pouvoir syrien de Bashar Al-Assad et n'ayant pas oublié le rôle historique des Kurdes dans le génocide des Arméniens chrétiens, et les seconds prêts à tout pour obtenir leur territoire tant rêvé.

 

Situation économique

Le projet kurde d’indépendance pose des problèmes pour l'acheminement des hydrocarbures : l'est de la Turquie (soit la zone kurde) est un point névralgique par lequel sont acheminés le pétrole et le gaz venant du Moyen-Orient vers l'Europe. Ainsi, était prévue la création du tube sunnite « Nabuchodonosor » censé relier les monarchies pétrolières (Arabie Saoudite et Qatar) ou l'Iran à l'Europe via la Syrie, l'Irak et la Turquie. Aujourd'hui, le conflit syrien est en bonne voie de trouver un dénouement après l'intervention de la coalition. Cependant, s'il advenait qu'un acteur tel que les Kurdes, fort hostiles à Ankara, crée un nouvel État tampon entre la Syrie et la Turquie, le transit des hydrocarbures par cette zone serait peut-être tributaire de la volonté des Peshmergas.

L'idée d'un Kurdistan indépendant demeure impensable en Turquie pour le contrôle d'une autre ressource stratégique : l'eau. En effet, la Turquie est située sur une zone stratégique puisque c'est justement sur son territoire que le Tigre et l'Euphrate prennent leur source et s'écoulent, en passant par la région kurde avant de rejoindre la Syrie, l'Irak ou l'Iran. Cette position qui l'autorise à contrôler l'eau en amont lui permet d'avoir une certaine influence sur ses voisins. Ici, la Turquie n'a aucun intérêt à ce qu'un nouvel intermédiaire se forme sur ses marches orientales, capables de s'accaparer les zones par lesquelles Ankara contrôle l'acheminement de l'eau hors de son territoire.

Enfin, dernière question économique : la célèbre « route des Balkans », qui permet d'acheminer l'héroïne afghane vers l'Europe occidentale via la Turquie. Historiquement, la question de la drogue est centrale pour le peuple turc. La culture du pavot a été longtemps utilisée par les clans turcs pour asseoir leur domination sur les autres :  

« Au tournant des années 80, la Turquie devient la scène d'une recrudescence de l'industrie de l'héroïne, par le biais des activistes Kurdes. Si des organisations criminelles dominent le marché, des rapports officiels turcs mettent en valeur les liens forts entre les trafiquants et les séparatistes kurdes, actifs dans le domaine du terrorisme et auxquels un tel trafic fournit les fonds nécessaires à l'acquisition d'armes. » N. Cettina, « Terrorisme : l'histoire de sa mondialisation », Paris, L'Harmattan, 2001, p. 268-270
.

S'est ainsi, peu à peu constituée une mafia kurde s'opposant à la mafia turque. Cette dernière générerait un chiffre d'affaires de 60 milliards de dollars par an et aurait depuis la fin des années 70 une forte collusion avec le groupe anti-kurde et anticommuniste des « foyers idéalistes » ayant pour but de promouvoir le panturquisme, c'est-à-dire, l'unité des peuples turcs.

De toute évidence, la cause mafieuse constitue l'un des éléments qui poussent certains membres du gouvernement d'Ankara en collusion avec les parrains turcs, à attiser la lutte contre les Kurdes, et surtout, à empêcher la constitution d'un État rival en matière de trafic d'héroïne et d'armes à l'est de la Turquie. Ainsi donc, économiquement, les visions turques et kurdes sont aux antipodes : les premiers veulent contrôler les flux d'hydrocarbures, l'acheminement des ressources hydrauliques ainsi que la route des Balkans, tandis que les seconds, forts de leur lutte régionale, de leurs soutiens internationaux et de leur trafic d'héroïne, entendent au contraire maîtriser ces richesses et créer en même temps un État du Kurdistan indépendant.

 

Conclusion

La question du Kurdistan fait appel à deux visions globales opposées.

La première, celle des Kurdes hostiles à l'influence de la Turquie se réfère au « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » ou droit à l'autodétermination. Pour cela, ils développent une vision particulière du Kurdistan qu'ils idéalisent, ils cherchent à développer et à unifier les différentes langues kurdes pour se distinguer des turcophones, ils revendiquent une certaine version de l'Histoire, et ils mettent en valeur des cultes spécifiques faisant de la religion un élément de contestation face au gouvernement d'Ankara.

Face à eux se heurte une certaine vision du peuple turc : celle de l'impérialisme ottoman. En effet, pour beaucoup de Turcs, dont le président Erdogan, la Turquie n'a été une grande puissance que lorsqu'elle faisait partie intégrante de l'Empire ottoman qui s'étendait de la Méditerranée aux rives nord de la mer Noire, et de la péninsule arabique aux portes du Maroc. On parle ainsi de néo-ottomanisme, une nouvelle ambition régionale inspirée de la grandeur ottomane. Ce courant consiste à vouloir augmenter l'influence de la Turquie dans les zones voisines qui étaient autrefois sous sa domination, notamment, la région kurde d'un côté et de l'autre de la frontière. Ainsi, « autodétermination » contre « néo-ottomanisme », deux visions antagoniques s'affrontent : l'une poussant à un mouvement centrifuge pour se libérer de ce qui est considéré comme un carcan turc uniformisateur, et l'autre poussant à un mouvement centripète afin de réunir tous les anciens peuples de l'Empire ottoman sous une autorité « bienveillante » commune, mais imposant une seule vision de la religion.

Cependant, ces lignes ont bougé récemment puisque le président Trump a assuré Moscou de son soutien le 4 mai 2017 pour mettre en œuvre la protection du YPG, le bras armé du PYD contre Daesh. Ankara, isolé, n'a pu que s'incliner devant les deux grands. Le soutien conjoncturel de la coalition à la minorité kurde semble favoriser le mouvement centrifuge qui continue à affaiblir la Turquie. Cependant, d'aucuns désigneraient cette aide comme temporaire, tant que Washington et Moscou ont besoin des Peshmergas au sol dans la lutte contre Daesh et que tous deux semblent avoir des projets en collusion. L'avenir pourrait très bien changer et faire retomber le peuple kurde dans les limbes de l'Histoire, aux côtés des éternels oubliés du système international.

In fine, grâce au conflit syrien, les Kurdes ont obtenu un coup de projecteur médiatique propice à la reconnaissance de leur cause, et à la création de cette nation idéalisée dans l'esprit des populations kurdes. Pour la Turquie, la concrétisation du Kurdistan aux marches orientales de l'Empire ottoman est impensable, et les tenants de cette action sont considérés comme des terroristes à abattre coût que coût. Le basculement récent de la politique internationale d'Erdogan est vraisemblablement motivé par cette question épineuse. 

 

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