La crise humanitaire au Yémen

Un billet réalisé par A. Colas

 

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    Le conflit que connaît le Yémen, interne à l’origine, s’internationalise en 2015 avec l’intervention d’une coalition arabe. Ce pays est aujourd’hui le théâtre d’une guerre aux enjeux multiples : aux revendications des Houthis qui s’opposent  directement à celles du gouvernement en place, s’ajoutent les conflits d’intérêts entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.
    Cette guerre dure maintenant depuis plus de trois ans, et le bilan est dramatique : la chaîne d’information BBC annonçait dès janvier 2017 sur les réseaux sociaux que 10 000 civils avaient été tués depuis le début du conflit, ce à quoi s’ajoutent 53 000 blessés et 22, 2 millions de personnes dépendant de l’aide humanitaire. Aussi le secrétaire général des Nations Unis s’est-il entretenu en avril 2018 avec le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane à ce sujet, expliquant qu’« il n’y a pas de solution humanitaire à des problèmes humanitaires » et que la seule issue à ce problème était politique.
    Les enjeux humanitaires au sein de ce conflit sont nombreux, allant du manque de ressources et du risque de famine à la propagation de maladies graves et contagieuses. Les différentes aides internationales et les restes d’institutions du pays tentent d’endiguer ce phénomène mais sans résultat. 

 

La malnutrition répandue dans le pays, une famine qui guette
    Le bilan réalisé en avril 2017 par l’organisation mondiale de la santé (OMS) fait état de chiffres alarmants : plus de 18,8 millions de personnes à travers le pays ont besoin d’une aide humanitaire de toute urgence. Première mise en cause : la faim. L’organisation Action contre la faim recensait en 2018 pas moins de 17,8 millions de cas d’insécurité alimentaire. La malnutrition touche une grande part de la population parmi les catégories les plus fragiles : « 1,8 millions d’enfants et 1,1 millions de femmes enceintes et allaitantes sont sévèrement malnutris, dont 400 000 enfants de moins de cinq ans en état de malnutrition aiguë sévère ».

 

Le fléau des maladies
    A ces difficultés s’ajoutent de nombreux problèmes sanitaires et le développement d’épidémies, parmi lesquelles le choléra qui s’est rapidement propagé en 2017. Le Comité International de Genève (Croix Rouge) parle d’un million de cas avéré dès décembre 2017, avec des milliers de décès malgré l’existence de traitements. La malaria et la fièvre de dengue sont aussi toutes deux présentes sur le territoire. Un autre cas de maladie contagieuse est la diphtérie, curable facilement mais que le Yémen a du mal à combattre en raison des conditions sanitaires.
    

Bilan des décès
    L’Organisation Mondiale de la Santé dénombre, de mars 2015 à avril 2017, 7800  tués et 44 000 blessés dans le conflit. Les chiffres communiqués varient d’une organisation à l’autre mais font toujours état d’un conflit dans lequel la population civile est gravement touchée, de manière directe ou non. L’ONU parle dès janvier 2017 de 10 000 civils tués, et les reporters du National Geographic envoyés dans les hôpitaux du pays peuvent témoigner de cette situation : parmi leurs photos figurent des portraits de femmes et d’enfants interrompus dans leur quotidien par des explosions qui les laissent handicapés à vie. L’association Care International tient à souligner la fragilité de certaines catégories, en particulier les femmes qui sont victimes d’agressions, de violences et d’exploitations. De même, l’Unicef rappelle que chaque jour, cinq enfants en moyenne ont été tués ou blessés depuis le début du conflit.

 

La guerre qui dévaste l’économie et les installations

    La guerre au Yémen, et en particulier les bombardements et attaques de drones, ont fait de nombreuses victimes et donné lieu à des dommages matériels importants. En avril 2017, 2,1 millions de personnes n’avaient plus de toit (devant ainsi se déplacer ou vivre dans la rue), et 14,5 millions de personnes (soit environ la moitié de la population) n’avaient plus accès à l’eau potable, systèmes sanitaires et de traitement des eaux. La société toute entière est mise à mal : les salaires ne sont plus payés régulièrement, et les déplacés se comptent par millions. Par cette guerre, l’avenir du pays est aussi mis à mal du fait d’une génération d’enfants sacrifiée : deux millions d’enfants ne vont plus à l’école, et 4,5 millions d’autres sont menacés du même sort à cause du non-paiement des salaires des professeurs.

 

Un pays dépendant de l’importation, immobilisé par le conflit
    Le Yémen est un pays qui produit peu. Riche en matières premières, il dépend quasi exclusivement de l’importation pour ce qui est de la nourriture (90%) mais surtout des soins et médicaments (100%). Cette situation, déjà problématique en cas de crise ou de conflit, est rendue impossible par les embargos et la destruction des infrastructures. Ainsi, seule une infime portion des ressources habituelles et des aides humanitaires parviennent à leurs destinataires ; la population meurt de faim et de maladie pendant que des cargaisons de nourriture pourrissent dans des cales de bateaux et que du matériel médical est retenu dans le port d’Hodeïda. Permettre aux cargaisons d’atteindre la population est donc absolument nécessaire pour leur survie, mais les quantités envoyées ne sont cependant pas suffisantes pour subvenir aux besoins des 25 millions d’habitants que compte le pays. 70 % de l’aide humanitaire passe par ce port et sa situation (son état mais aussi le camp qui le possède) est primordiale pour permettre au pays de survivre.

 

Un système de santé fragile qui s’écroule
    Le système de santé yéménite rencontrait déjà des difficultés avant le début du conflit, mais se trouve aujourd’hui dans une situation critique : du fait de la destruction de ses infrastructures et de la fuite d’une partie du personnel soignant, il n’est pas capable de supporter l’augmentation significative du nombre de patients. L’OMS estimait en avril 2017 que 274 infrastructures médicales avaient déjà été détruites dans le pays depuis le début du conflit. Ces dommages sont à l’origine d’une couverture moins efficace du territoire et d’une élongation des distances entre les centres hospitaliers et leurs patients potentiels. La Croix Rouge souligne que certains malades doivent marcher pendant plusieurs jours pour atteindre un centre de soins. Les urgences sont dépassées par le nombre de patients liés à la guerre ou aux épidémies, et les services plus conventionnels n’ont plus le matériel nécessaire. C’est par exemple le cas des centres de dialyse : 25 % des personnes atteintes d’insuffisance rénale meurent chaque année depuis le début du conflit. Enfin, les effectifs du personnel soignant sont restreints : beaucoup fuient du fait de l’absence ou de l’irrégularité des salaires, mais aussi des risques qu’ils encourent (les hôpitaux détruits, les attaques directes).
 

Un « man-made disaster » : la maladie et la faim, instruments de lutte

   La propagation de l’épidémie de choléra au Yémen se concentre dans la partie Ouest, c’est-à-dire la zone tenue par les Houthis. C’est là que se sont déroulés les combats les plus importants depuis le début du conflit avec la coalition.

    Il serait donc possible de dire que les problèmes humanitaires ne sont qu’un effet néfaste, une conséquence malheureuse de la guerre, et de leur possible utilisation par l’Arabie Saoudite et ses alliés afin d’affaiblir l’adversaire. En effet, même si le droit des conflits armés protège en théorie les vies civiles de même que les installations nécessaires à la survie d’une société, nombreuses sont les attaques contre ces éléments. Le représentant de l’OMS au Yémen annonce dès 2015 que 23 % des infrastructures médicales ont été détruites et que les personnels soignants sont pris pour cible. Les trêves demandées alors pour sortir les blessés des décombres ne sont pas respectées. L’aide humanitaire est de plus retardée par les fouilles aux frontières, destinées à couper l’approvisionnement en armement des Houthis depuis l’Iran.
    Le nombre élevé de morts civiles (environ 10 000) depuis le début du conflit, comparé à un nombre bien plus faible de combattants tombés démontre que la stratégie de bombardement sans réel combat au sol ne permet pas de différencier les individus. On pourrait donc ici identifier une technique d’affaiblissement de l’adversaire par des frappes indifférenciées qui visent des éléments importants de la vie civile : des crimes condamnables par le droit des conflits armés. Consciente des risques encourus, l’Arabie Saoudite tente cependant de redorer son image en contribuant à la réparation des hôpitaux du pays.

 

Faible médiatisation en Europe : incompréhension ou indifférence voulue ?
Le Yémen connaît donc aujourd’hui une crise humanitaire majeure, qui pourrait très bien se transformer en catastrophe si la situation n’évolue pas rapidement. La couverture médiatique en Europe et en France plus particulièrement est pourtant très faible, voire inexistante. Cela peut s’expliquer principalement grâce à deux facteurs. Le premier est l’incompréhension, voire le désintérêt. En effet, du fait de l’éloignement géographique, de la différence de culture, mais aussi des crises politiques et médiatiques qui touchent aujourd’hui la métropole, la population ne s’intéresse que très peu à cet évènement, pourtant majeur, qui se déroule à des milliers de kilomètres. Ensuite, l’Arabie Saoudite demeure un partenaire majeur de la France, en particulier au niveau économique. Le pays détient donc une responsabilité immédiate dans la souffrance que connaissent aujourd’hui les Yéménites pour avoir vendu des armes (chars Leclerc, César…) mais aussi pour avoir envoyé des forces spéciales aux prémices du conflit. Le pays risque donc aujourd’hui d’être accusé de complicité de crimes de guerre.

 

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