La bataille d'al-Hodeida au Yémen (19/01/19)

Une analyse de Th. Dhalluin

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La ville portuaire de Hodeida est située sur la rive est de la mer Rouge. C’est une ville stratégique car c’est par elle que transite les importations de produits alimentaires, énergétiques, mais aussi l’aide internationale. C’est par le port d’Hodeida que les rebelles houthis parviennent à se fournir en armement, notamment en missiles, grâce au soutien de l’Iran. Dans ce contexte de guerre civile entre les Houthis et la coalition arabe soutenue par les Etats-Unis, le port de Hodeida revêt une importance stratégique, étape incontournable avant l’éventuelle prise de Sanaa par la coalition. C’est pourquoi le 13 juin 2018, les forces de la coalition sunnite (composée des forces loyalistes yéménites, des Emirats Arabes Unis, de l’Arabie Saoudite) ont lancé l’opération Restaurer l’espoir, une offensive sur la ville, offensive qui relance la question humanitaire, les Nations unies ayant prévenu qu'une attaque contre le port serait « catastrophique ».

 

Le lancement de l’offensive

La stratégie de la coalition vise à encercler le centre rebelle qui se situe dans les montagnes autour de Sanaa en lançant une offensive majeure le long du littoral, dont le centre névralgique est Hodeida.

Alors que la coalition arabe poursuit ses opérations depuis plus de trois ans, ce processus de reconquête a atteint une étape déterminante en juin 2018, avec le début de la bataille de Hodeida, port de près de 400 000 habitants, situé à 230 km de Sanaa, et porte d’entrée de 80% des importations énergétiques et alimentaires du pays. Le port est aux mains de la rébellion houthie depuis 2014.

La bataille s’est traduite tout d’abord par la reconquête de l’aéroport, le 19 juin 2018 (à 8 km de la ville), au terme d’une opération de sept jours des forces terrestres yéménites et émiraties combinées, appuyées par des raids de l’aviation saoudienne et une force navale des EAU. La coalition sunnite a ensuite réussi à atteindre les portes sud-ouest de la ville. Enfin, les forces loyalistes ont coupé la route dans la zone du « Kilomètre 16 » en direction de Sanaa pour bloquer le support logistique rebelle.

Cependant, si la coalition a réussi à atteindre la ville de manière rapide, elle se trouve aujourd’hui bloquée par la défense sans relâche des Houthis.

 

La réponse des rebelles houthis

Si les Houthis ont tout d’abord été submergés par la coalition, ils ont pu arrêter la progression ennemie par des actions de contre-insurrection et de guérilla. Selon Franck Mermier, directeur de recherches au CNRS, « Hodeida est gouvernée d’une main de fer par les Houthis. Il n’y a pas eu de grand mouvement de contestation contre l’occupant. Hodeida est une ville de brassage, sans grande cohésion urbaine. » En effet, par une tactique contre insurrectionnelle alliant missiles anti-navires, IED et embuscades, les Houthis ont réussi à contenir les forces loyalistes en dehors du port. Le chef des rebelles Houthis a promis que ses hommes combattraient jusqu'au bout : ces derniers ont intensifié leurs contre-attaques en tirant des obus sur les positions reprises par les troupes loyalistes dans le sud de la ville, en creusant des tranchées et en posant des mines. Les rebelles ont en outre affirmé avoir coupé les voies d'approvisionnement de leurs adversaires. Ils ont aussi positionné des snipers sur les toits partout dans la ville, bloquant ainsi l’avancée des forces loyalistes.

 

Vers des pourparlers pour remédier à la crise humanitaire engendrée par le conflit

Si la ville de Hodeida est un point clé pour l’approvisionnement d’armes iraniennes pour les rebelles, c’est aussi le point de passage quasi obligé pour une grande partie de l’aide humanitaire. La famine frappe en effet le Yémen depuis le début de la guerre : 22 millions de personnes dépendent de l’aide humanitaire (soit ¾ de la population totale) et 8,4 millions de personnes sont confrontées à la disette. Le coordonnateur humanitaire de l’ONU avait mis en garde la coalition des effets désastreux qu’aurait l’invasion de Hodeida, mais ces avertissements humanitaires ne faisaient pas le poids face à l’accord de Washington pour attaquer la ville portuaire.

Face à cette crise et à l’échec des forces loyalistes dans leur conquête de la ville, divers cessez-le-feu et pourparlers se sont succédés sans effet notable. Depuis le 20 décembre, en attendant le déploiement d'observateurs des Nations unies pour consolider le cessez-le-feu entre forces loyalistes et rebelles, une trêve a été instaurée, même si elle reste fragile, notamment après de nouveaux combats nocturnes.

 

Pour les forces loyalistes, Hodeida doit être prise pour débuter les négociations

Pour les forces loyalistes qui n’arrivent pas à percer les défenses rebelles, ce port revêt une importance non négligeable pour entamer des négociations. En effet, l’Arabie Saoudite et les EAU estiment que la prise de Hodeida renforcerait leur poids politique à la table des négociations. Outre le poids politique de la ville, celle ci a aussi une importance militaire : la prise de Hodeida permettrait aux forces loyalistes de reconquérir tout le littoral qui est toujours tenu par les rebelles, et ainsi d’encercler la zone tenue par les rebelles en leur empêchant tout accès à la mer.

Mais cette stratégie révèle la semie-défaite des loyalistes. En effet, cette situation démontre l’incapacité des forces pro-gouvernementales de prendre Sanaa et ses montagnes, forteresse houthie. L’histoire l’a prouvé, ces montagnes sont imprenables. Et la situation ne semble pas être prête de changer.

 

Pour les Houthis : une défense nécessaire pour continuer le combat

Pour les rebelles, Hodeida est vitale pour la poursuite de la résistance contre le gouvernement. Outre l'apport de vivres, la ville portuaire est aussi la porte d’entrée d’armes en provenance de l’Iran. De nombreux missiles ont par exemple frappé le sol saoudien.

En outre cette bataille porte une dimension psychologique et morale très importante. « Les évolutions sur la rive occidentale sont de l’ordre psychologique, moral et opérationnel », avait précisé Abdel Malek al-Houthi, le leader de l’insurrection houthie. Considérée comme « mère des batailles », cet affrontement est décisif pour l’avenir du Yémen. Et les rebelles se servent de cette bataille pour assouvir deux objectifs : rallier les différentes tribus houthies ; impacter psychologiquement les forces loyalistes.

 

La France embarrassée par les offensives loyalistes

Alors que les Etats-Unis et les puissances du Golfe sont obsédés par l’Iran, la France se trouve elle plutôt dans une situation embarrassante. D’un côté, c’est sur son sol que se déroule les conférences humanitaires internationales, tout en oubliant d’inviter à la table les Houthis… Difficile de négocier sans l’ensemble des protagonistes du conflit. De l’autre, elle autorise la vente de matériel militaire à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis, se rendant peut-être complice de crimes de guerre. Frappes meurtrières, dommages collatéraux, crise humanitaire engendrée par le blocus… la liste est longue pour les puissances du Golfe soutenues par la France et ses ventes d’armes. Et l’affaire Khashoggi a ranimé ces débats sur la brutalité du régime saoudien.

Jeu dangereux auquel joue Paris, qui a livré pour 1,4 milliard d’euros d’armes à Riyad en 2017, alors que plusieurs ONG ont dénoncé la position ambiguë de la France dans ce conflit.

 

Conclusion

Ainsi, la bataille de Hodeida est un point tournant dans ce conflit. Première étape déterminante vers la route de Sanaa pour les loyalistes, dernier accès aux ravitaillements en vivres et en armements pour les houthis, bataille parallèle entre Riyad et Téhéran, crise humanitaire sans précédent...  « Sans un appui international fort, le cessez-le-feu de Hodeida échouera », et un tel échec entraînerait « une longue et destructrice bataille pour Hodeida et presque certainement une famine d'envergure » dans le pays. Pourtant, aucune puissance occidentale ne souhaite intervenir plus profondément dans ce conflit pour contenir une crise humanitaire toujours plus présente.

Commentaires (1)

Brenda
  • 1. Brenda | 21/01/2019
Pschhhhhhh

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