La bataille d'Aden

Une analyse de N. Mikulasch

 

La bataille d'Aden du 25 mars jusqu'à sa "libération" proclamée le 17 juillet  2015  est décisive au niveau politique et militaire. Elle fait partie du plus récent soulèvement des Houthis qui commence en septembre 2014 avec la prise de Sana'a.

Sans titre

 

1. Le rôle d'Aden dans le conflit yéménite

 

1.1. Situation du port

 

Le commerce mondial et le Yémen

Le Yémen se trouve au carrefour de trois continents: Asie, Europe et Afrique. Ses côtes à l'Ouest du pays avoisinent la route commerciale qui relie l'Océan indien et la mer Méditerranée, formé par le détroit de Bab el-Mandeb et le Golfe d'Aden au Sud du Yémen. Cette situation, à elle seule, rend le Yémen important à stabiliser au niveau géopolitique, afin d´éviter des perturbations du commerce mondial par la piraterie ou l´émergence d´un gouvernement hostile aux pays du Golfe, dont plus de 40 % de leurs exportations pétrolières passent à travers les côtes yéménites.

 

Le rôle particulier d'Aden

Géographiquement parlant, celui qui contrôle Aden et possède une force navale puissante peut contrôler une partie importante du commerce mondial, car le port d'Aden est le seul véritable grand port du Sud du Yémen, essentiel pour l'exportation de pétrole. Le port d'Aden a toujours été un lieu d'échange de marchandises. Politiquement, jusqu'à la réunification des deux Etats yéménites en 1990, Aden était la capitale de l'Etat communiste au Sud, et elle est redevenue la capitale provisoire du Yémen après la fuite du président Hadi de sa résidence surveillée à Sana'a. De plus, Aden est une ville de confession majoritairement sunnite chafiite et abrite des mouvements sécessionnistes du Sud qui cherchent à compter de 2007 à rétablir l'ancienne séparation des deux Yémen. Les Sudistes se disaient discriminés par le gouvernement du président Saleh, accusé de donner les postes à responsabilité notamment dans le secteur pétrolier aux Yéménites du Nord.

 

1.2. Contexte de la bataille d'Aden

 

Evènements politiques menant à la bataille

En 2012, suite aux soulèvements anti-Saleh éclatant au Yémen à partir de 2011, le président doit annoncer sa démission ce qui profite à son vice-président, Hadi, sunnite originaire d'Aden. Une phase de transition de deux ans commence durant laquelle une nouvelle constitution doit être élabore. Quand celle-ci est présentée en 2013, elle provoque le mécontement des Houthis au Nord du Yémen, car le projet prévoyait une séparation du pays en six provinces, privant le territoire d'influence des Houthis de tout accès à la mer. En janvier de la même année, les Houthis commencent à expulser les salafistes de leur principal institut près de Saada. La tension entre les Houthis et le gouvernement central monte.

A partir de septembre 2014, la tension débouche sur des actes de violence quand les Houthis prennent Sanaa, jusqu'alors la capitale du pays. Hadi est placé sous résidence surveillée mais parvient à s'enfuir vers Aden tout en démissionnant de son poste en février 2015. Néanmoins, il reste politiquement ambitieux et veut rétablir son pouvoir.

 

Forces en présence

En désignant Aden comme la capitale provisoire du pays, Hadi fait basculer le mouvement sécessionniste du Sud dans un conflit qui ne les concernait pas jusqu'alors. On peut même voir une certaine affinité initiale entre les Houthis et eux, car les Houthis limitaient leurs avancées territoriales aux territoires de l'ancien Yémen du Nord. Autre exemple est la publication de vidéos contre le parti salafiste Al-Islah par des chaînes houthis en montrant le  gouverneur d'Aden, lui-même membre d'Al-Islah, en train de prononcer des insultes contre les Sudistes, forme de soutien indirect au mouvement sudiste sécessionniste. Dans tous les cas, leurs intérêts convergeaient jusqu'à ce que Hadi choisisse Aden comme capitale provisoire ; la ville devient alors une cible pour les Houthis en tant que nouveau bastion de la présidence. A Aden, nous retrouvons à la fois des civils, des corps d'armée loyaux à Hadi, des miliciens pro-Hadi et des membres du mouvement sécessionniste avant même l'arrivée des Houthis.

Les affinités entre Hadi et l'Arabie Saoudite sont évidentes. Après que les Houthis se sont emparés d'une partie de la ville de Taez en mars 2015 et avancent vers Aden, il s'enfuit par bateau d'Aden en résurgissant le 26 mars 2015 en Arabie Saoudite, demandant de l'aide aux Saoudiens afin de le réinstaurer au pouvoir. La nuit précédente, une coalition menée par l'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis a déjà commencé les bombardements sur les villes menacées par les Houthis dont Aden.

L'opération "Tempête décisive" comprend un grand nombre pays dont ceux du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), sauf l'Oman, et l'Egypte, la Jordanie, le Soudan, le Pakistan et le Maroc pour les plus importants. En vue d'une campagne militaire visant à anéantir les Houthis et restaurer Hadi, les pays du CCG mobilisent des moyens considérables : l'Arabie Saoudite envoie 150 000 militaires et 100 avions de combat, l'EAU 30 avions de combat, le Bahrain et le Koweit 15 chacun et le Qatar 10 avions. Cette alliance dispose également de batiments de leur force navale qu'ils enverront près du Golfe d'Aden.

Les Houthis sont désormais les alliés de circonstance de l'ancien président Saleh qui possède encore de l'influence auprès des corps d'armées restés loyaux envers lui malgré sa démission. Grâce à cette alliance, les Houthis bénéficient d'armes lourdes, de tanks et des pièces d'artillerie, renforçant ainsi leur position à la veille de la bataille d'Aden. Fin mars 2015, ils avancent donc vers la ville d'Aden tandis que le président Hadi s'enfuit et retourne en Arabie Saoudite.

 

2. La bataille d'Aden et les implications politiques

 

2.1. Déroulé et conséquences de la bataille d'Aden

 

La bataille

La bataille proprement dite commence le 25 mars 2015 quand les Houthis saisissent l'aéroport international d'Aden au Nord de la ville. Dans la nuit, la coalition menée par l'Arabie Saoudite a déclenché ses premières frappes aériennes sur les positions houthis qui ne cesseront pas jusqu'à la fin de la bataille. Le jour suivant, la ville est encerclée par les Houthis qui contrôlent désormais toutes les routes menant vers la ville et avancent avec du matériel lourd (tanks et pièces d'artillerie). Dans les journées qui suivent, les Houthis essaient de pénétrer dans le centre d'Aden avec des combats dans le quartier de Dar Saad et à l'aéroport où ils rencontrent une résistance, des contre-attaques sont en partie couronnées de succès autour de l'aéroport.

Malgré les résistances locales et les bombardements aériens et maritimes, les Houthis continuent leur offensive  le 30 mars. Deux jours plus tard, ils reprennent les territoires perdus dans le quartier de Khor Maksar où se trouve l'aéroport, puis prennent la résidence présidentielle dans le quartier de Crater. Le bilan publié par Al-Jazeera le 4 avril évoque 185 morts et autour de 1200 blessés à Aden dont beaucoup de civils. Les Houthis sont repoussés de la résidence présidentielle et perdent deux tanks, tandis que la coalition procède au parachutage d'armes et d'un soutien médical dans les parties sud de la ville qui ne sont pas disputées. Le 8 avril, les Houthis tentent de reprendre Crater, mais sont encore une fois repoussés ; ils parviennent une semaine plus tard à reprendre la résidence présidentielle, tandis que les bombardements de la coalition les harcelènt. Les Houthis doivent procéder à des retraits tactiques la nuit pour ne pas se faire pulvériser par les bombes. Mi-avril, les forces anti-Houthi avancent sur la côte dans la direction du sud en partant de Lahj et commencent une offensive sur le quartier de Khor Maksar (aéroport international) qui n'aboutit pas entièrement.

A partir du premier mai, des combats de haute intensité se déroulent dans les quartiers de Mualla et de Khor Maksar avec la tentative houthi de regagner les territoires perdues à l'ouest de la ville. A nouveau, les Houthis gagnent du terrain, cette fois dans le quartier de Tawahi, mais d'autres sources disent qu'ils en sont repoussés le même jour. Pourtant, mi-mai, un cessez-le-feu de cinq jours proposé par l'Arabie Saoudite entre en vigueur, suivi de la reprise des bombardements immédiatement après la fin du terme négocié.

Enfin, à partir du 14 mai, les forces anti-Houthis arrivent à reprendre l'aéroport, puis à les repousser du quartier de Khor Maksar, ce qui laisse le reste des forces houthis bloquées au sud de la péninsule d'Aden. Le 17 juillet, la "libération" d'Aden est proclamée par le gouvernement exilé de Hadi, même si encore 10 à 15 pour cent d'Aden restent sous contrôle houthi, notammnent le quartier de Tawahi où se déroulent encore quelques combats de faible intensité avant que la ville soit entièrement vidée de forces pro-Houthis.

 

Conséquences

La bataille d'Aden n'aboutit pas à la conquête de ce qui peut être vu comme la dernière bastion de Hadi par certains et comme un accès important au Golfe d'Aden par d'autres. Malgré les bombardements permanents de la coalition, celle-ci peine de faire partir les Houthis qui avancent même sous les frappes. Celles-ci ont pourtant affaibli considérablement les combattants qui se trouvaient face à face avec des civils armés, des forces pro-Hadi et des mouvements sécessionnistes, situation qui empêchait les Houthis de gagner du terrain de facon permanente.

Cette bataille se caractérise par des offensives et contre-offensives locales permanentes et un échange de terrain constant. Le bilan des morts varie, mais ne dépasse pas 1500 victimes, militaires et civils confondus (entre une dizaine et une cinquaintaine de morts par jour de combat). La bataille est très mal suivie par la presse occidentale, comme si personne ne s'y intéressait. A l'issue de la "libération" d'Aden, les Houthis n'avanceront plus jusqu'à Aden et sont repoussés vers le nord du Yémen.

 

2.2. Implications politiques de la bataille d'Aden

 

Les raids aériens inefficaces ne ciblent pas en premier lieu les Houthis

Les frappes de la coalition ont contribué à aggraver une situation humanitaire déjà terrible, puisque les infrastructures locales, les hôpitaux et les écoles ont été ciblées. Les blessés n'ont pu être soignés, d'où le besoin de parachuter des médicaments en plus des armes, alors que 100% des médicaments proviennent de l'étranger. Le 30 mars 2015, un nombre considérable de "dommages collatéraux" résulte d'un bombardement par la coalition d'un camp de réfugiés, tuant 29 civils sans frapper un objectif militaire (cf. Human Rights Watch). A Aden, la situation était particulièrement chaotique, car il n'y avait plus d'électricité durant les combats et bombardements, plus de réseau téléphonique et un manque de nourriture.

La coalition hésitait à envoyer des troupes au sol jusqu'à la bataille d'Aden. Seul un petit contingent d'une vingtaine de militaires saoudiens débarqua à Aden début mai 2015. En outre, 15000 soldats saoudiens étaient présents à la frontière avec le Yémen en avril 2015, mais sans intervenir. Tout cela donne l'impression que la coalition avait un intérêt à prolonger un conflit coûteux en vies civiles.

 

Impuissance de l'ONU à rétablir la paix

Les efforts de l'ONU pour réellement rétablir la paix lors du conflit et en particulier lors de la bataille d'Aden furent sans efficacité, car des acteurs importants à la résolution de ce conflit ont été écartés.

Tout d'abord, les efforts de la Russie ont été négligés. Au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU, la Russie proposait en avril 2015 un embargo d'armes pour tous les partis du conflit et non seulement les Houthis. Le résultat de la résolution 2216 votée par 14 oui et une abstention de la part de la Russie ne prévoyait qu'un embargo sur les armes servant aux Houthis et leurs alliés. De ce fait, le conflit se prolongeait inévitablement.

Puis, les efforts de l'Iran pour laisser régler le conflit par les Yéménites eux-mêmes n'ont pas été entendus, même rejetés par le gouvernement yéménite en exil. Leur plan de résolution du conflit d'avril 2015 peut se résumer en trois points: primo, par un cessez-le-feu et une halte aux raids aériens ; secundo, par un dialogue entre les différents groupes ; tertio, par un règlement des différents par les Yéménites eux-mêmes sans intervention des pays du Golfe ou de l'Iran. Ce plan, donné à l'ONU, n'a pas abouti. En effet, les pourparlers de paix n'ont abouti à rien tout au long de la bataille d'Aden, comme ceux proposés par l'ex-président Saleh rejetés par le Ministre des Affaires étrangers du Yémen. Ou encore la tentative d'établir des "pauses humanitaires" afin de soulager la population prise en tenaille.

Enfin, l'impuissance de l'ONU était encore une fois soulignée par le rejet d'envoi de casques bleus pourtant souhaité par le gouvernement yéménite exilé en mai 2015. Tous ces aspects montrent finalement que l'ONU était incapable de trouver une solution au conflit et permettait ainsi à la bataille d'Aden de perdurer.

 

A qui profitait la bataille ?

En août 2015, une fois la bataille terminée, la coalition envoya des troupes au sol qui débarquèrent à Aden et dont la plupart des 1500 militaires provenait des Emirats Arabes Unis. Ils renforcèrent le camp anti-Houthi en les poussant en dehors de la base aérienne et du camp militaire Al-Anad, le plus grand camp militaire de la région. Pour ce faire, la coalition aurait employé jusqu'à 70 à 80 chars Leclerc durant la mission "rétablissement de l'espoir" pour lesquels un réseau de ravitaillement aurait été mis en place à partir d'Aden "libérée".

Avec des réseaux de ravitaillement étendus mis en place, comment était-il possible pour l'AQPA (Al-Qaeda dans la Péninsule Arabique) de se saisir des parties centrales de la ville d'Aden (Crater), au moment même où 1500 militaires et plusieurs chars passaient par la ville ? Y a-t-il eu complicité entre les djihadistes et la coalition ou une indifférence courtoise ? Au commencement de la bataille d'Aden, début avril 2015, le groupe djihadiste a profité du vide de pouvoir créé par la concentration des efforts des groupes anti-Houthi sur Aden pour s'emparer de la ville de Mukalla.

 

Conclusion

D'un point de vue militaire, la bataille d'Aden n'apporte que peu de nouveaux apprentissages: comme au Vietnam, la tentative de vouloir gagner une guerre par la mer et par les airs se montre inefficace pour la remporter. Même si la bataille fut gagnée par les forces anti-Houthis, celles-ci peinaient à vaincre durablement les rebelles.

Les  implications politiques autour de la bataille d'Aden dévoilent la paralysie du Conseil de Sécurité durant la crise. Le port est aujourd'hui au coeur du territoire relevant du mouvement sécessionniste qui a pu reprendre Aden dans une deuxième bataille en 2018. Néanmoins, ce sont les djihadistes qui ont le plus profité en 2015 de cette première bataille d'Aden et qui ont pu s'étendre dans le sud-ouest du pays.

 

Sources

Géostratégiques Numéro 45 - Publication trimestrielle de l'Académie de Géopolitiques à Paris (http://www.geoculture.org/medias/files/ye-men.pdf),pages 8 et 9

Bonnefroy, Laurent; Continuité, réforme ou rupture dans l'état yéménite post 2011, paru dans Vers un Nouvel Orient? Etats arabes entre logiques de division et sociétés civiles, pages 305 et 306

Rigoulet-Rozé, David, Géopolitique du Yémen à l'aube du XXIe siècle, pages 166 à 171

Bonnefroy, Laurent; Continuité, réforme ou rupture dans l'état yéménite post 2011, paru dans Vers un Nouvel Orient? Etats arabes entre logiques de division et sociétés civiles

https://www.aljazeera.com/news/2015/04/yemen-aden-150404090350157.html

https://www.aljazeera.com/news/2015/03/fighting-grips-aden-houthis-continue-push-south-150329193145474.html

https://www.aljazeera.com/indepth/interactive/2015/03/timeline-yemen-houthis-150326163406556.html

https://www.aljazeera.com/news/2015/04/fighting-intensifies-streets-aden-150403221148819.html

https://www.rt.com/news/249633-iran-peace-plan-yemen/

https://www.rt.com/news/255237-yemen-ground-force-coalition/

https://www.rt.com/news/256309-yemen-un-letter-intervention/

https://www.rt.com/news/256693-saudi-yemen-ceasefire-harsh-action/ & https://www.rt.com/news/259485-yemen-ceasefire-saudi-airstrikes/

https://www.aljazeera.com/news/2015/07/yemen-exiled-government-declares-liberation-aden-150717080106888.html

https://www.rt.com/news/251085-yemen-houthis-struggle-saudis/

https://www.rt.com/news/251777-yemen-operation-end-saudi/

https://www.rt.com/news/249621-yemen-resolution-unsc-houthis/

https://www.rt.com/news/249633-iran-peace-plan-yemen/

https://www.rt.com/news/253185-yemen-rejects-talks-fighting/

https://www.rt.com/news/256309-yemen-un-letter-intervention/

https://www.rt.com/news/311492-yemen-houthi-saudi-coalition/

http://ultimaratio-blog.org/archives/8148

https://www.rt.com/news/313136-yemen-aden-al-qaeda-saudi/

https://www.aljazeera.com/news/2015/04/fighting-intensifies-streets-aden-150403221148819.html

 

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