L'utilisation des drones armés au Yémen

Une analyse réalisée par G. Aslanian

 

C’est au Yémen, le 3 novembre 2002  que les États-Unis utilisèrent pour la première fois un drone tueur contre Al-Qaeda. C’est donc à cette date que débute la campagne d’assassinats ciblés par drones. Initiée par Bush, elle sera poursuivie, intensifiée et durcie par ses successeurs. Le ciel yéménite est resté un théâtre privilégié pour ces opérations clandestines, quand bien même les États Unis n’ont jamais déclaré la guerre au Yémen ou mené d’opération officielle sur son sol.

 

 

La genèse de l’utilisation des drones au Yémen

 

Les États-Unis depuis les années 1990 sont l’armée la mieux dotée en drones de surveillance et de combat. À la pointe de la technologie dans la recherche sur l’armement, les États-Unis le sont naturellement sur ces nouveaux systèmes d’armes et ont progressivement intégré ces systèmes dans la « guerre globale contre le terrorisme ».

 

Des premiers essais à l’utilisation des drones sur le terrain

Dans les années 1990, l’armée américaine commence à s’intéresser aux drones de combat qui ont le double intérêt de pouvoir opérer au plus loin sans mettre en danger l’opérateur du système d’armes et de réduire les risques de « casualties ».

Les drones utilisés au Yémen permettent aux États-Unis d’assurer leurs arrières dans la guerre en Afghanistan. G. W. Bush déclara : « And we will pursue nations that provide aid or safe haven to terrorism. Every nation, in every region, now has a decision to make. ». Le problème posé à l’administration fut de trouver le moyen de mener la « guerre globale » contre le terrorisme, une guerre à la localisation erratique par définition, sans pouvoir mener de guerre totale au sol sur plusieurs fronts à la fois.

Le Yémen présidé par Saleh se veut alors un pays officiellement en voie de démocratisation en lutte contre l’islamisme, il est donc politiquement impossible pour l’administration d’y ouvrir un front. De plus le Yémen n’est pas un sanctuaire d’importance comme l’Afghanistan talibane. Le drone rend alors possible la traque, la « chasse à l’homme » sur le territoire yéménite sans avoir à y déployer d’hommes. Le président Saleh refuse en effet à cette époque le survol continuel de son territoire par les drones, ceux-ci peuvent frapper à condition que des renseignements suffisants aient préalablement permis d’identifier une cible d’importance.

 

Le basculement vers l’utilisation massive de drones au Yémen, 2008 l’année charnière

"Le Yémen pourrait nous servir de refuge, si un jour al-Qaida devait abandonner l'Afghanistan." aurait confié Oussama Ben Laden à son garde du corps à la fin des années 1990 selon Georges Malbrunot. Après que l’Afghanistan a perdu son statut de sanctuaire pour Al-Qaeda un certain nombre de chefs de l’organisation ont trouvé refuge au Yémen. L’utilisation de drones tueurs par la CIA permet alors de tuer le 3 novembre 2002 6 terroristes dont un responsable présumé de l’attentat contre l’USS Cole à Aden, Qaed Senyan al-Harithi.

L’intensification des frappes de drones au Yémen n’a pourtant pas lieu. L’Agence sous l’administration BUSH n’effectuera qu’une unique frappe sur le sol yéménite, et qu’une cinquantaine au Pakistan. Les sticks de forces spéciales menant des opérations pour le compte de la CIA et du JSOC restent la norme en matière d’assassinats ciblés.

           

Le renouveau de l’utilisation des drones depuis Obama

 

Obama, une nouvelle politique de « dronage »

Pour Barack Obama, le drone apparait comme la solution idéale alliant efficacité militaire et light footprint face aux errements qu’il n’a eu de cesse de reprocher à son prédécesseur pendant la campagne de 2008. Obama décide néanmoins de déployer 30 000 hommes supplémentaires en Afghanistan. La stratégie d’utilisation massive de drones suit cette tendance à l’accroissement. De fait, le déploiement de ces hommes supplémentaires crée un véritable basculement dans la guerre en Afghanistan où la guérilla, qui avait pris une ampleur considérable de 2007 à 2009, se trouve dès lors en difficulté face à la coalition. Le sud du Yémen devient alors un véritable sanctuaire pour bon nombre de combattants et de leaders de l’organisation.

Selon Greg Miller, l’administration Obama a élargi la définition des cibles qui pouvaient être traitées par des drones. En effet, lorsque sous Bush les frappes permettaient dans un tiers des cas de tuer des leaders de l’organisation, ce chiffre est tombé à 13% sous l’administration Obama. L’utilisation des drones par Obama est donc élargie car elle vise de plus en plus des militants de second rang. Cela se traduit dans les faits par l’autorisation donnée à la CIA et au JSOC de procéder à des « signature strikes », des frappes décidées sur la seule base du comportement de l’individu et non pas selon des renseignements obtenus au préalable. Il est donc possible depuis 2012 de « droner » un individu sans connaître son identité, le renseignement par les airs suffisant à établir la culpabilité des individus. Naturellement, cet élargissement des cibles potentielles augmente le nombre d’assassinats ciblés au Yémen, passant de 1 sous Bush et oscillant entre 124 et 144 sous Obama.

Finalement la stratégie d’utilisation des drones d’Obama reste théoriquement similaire à la doctrine Bush : elle vise à assurer les arrières de la coalition en Afghanistan et à interdire l’accès au Yémen du Sud aux combattants d’Al-Qaeda. Cependant l’utilisation des drones est beaucoup plus permissive et relève d’une politique assumée. Dès 2009 la décision de « droner » est recentrée autour du président qui doit donner son aval au cours de réunions hebdomadaires, surnommées terror Tuesdays où lui est présentée un kill list mise à jour chaque semaine. Cette nouvelle doctrine d’emploi des drones au Yémen est donc différente en ce qu’elle ne vise plus à décapiter l’organisation mais véritablement à créer un climat de terreur dans le sanctuaire de l’ennemi, le moindre messager pouvant tout autant être victime d’un missile hellfire qu’un leader.

 

Trump : désacraliser l’utilisation des drones

Le 1er juillet 2016, l’administration Obama publiait un rapport concernant les activités d’assassinats ciblés menées par drones depuis le début du mandat du président en 2009. Selon ce rapport ces frappes auraient permis de tuer 2581 combattants. Ce rapport a aussi montré l’explosion du nombre de frappes sous l’ère Obama comme le montre l’infographie suivante :

En quittant la Maison Blanche Obama a par ailleurs signé un décret permettant de s’assurer d’une « utilisation éthique » des drones par son successeur en le forçant à publier un rapport équivalent annuellement.

Dès son arrivée à la Maison Blanche, le président Trump a assoupli ces règles d’engagement de manière drastique et considérablement augmenté le nombre de frappes au Yémen contre l’AQPA qui est considéré comme la branche d’Al Qaeda la plus dangereuse par les services gouvernementaux américains. Cependant l’administration Trump n’hésite plus désormais à attaquer l’État Islamique présent depuis novembre 2014 sur le territoire yéménite. Le commandant américain gérant les forces dans la zone a officiellement reconnu la destruction d’un bootcamp de l’EI le 16 octobre 2017. L’administration Obama a sans doute également frappé l’État islamique au Yémen mais c’est sous Trump que cette stratégie a été officialisée et s’est sans doute généralisée au vu du nombre de frappes réalisées depuis 2017 qui s’élève à 166 pour 212 à 277 morts selon le Bureau of Investigative Journalism. Cela démontre un usage accru des drones au Yémen avec 70 frappes de plus en 2017 qu’en 2016.

Durant la première année de mandat de Trump, les frappes de drones ont augmenté, tendance qui semble ne pas s’être poursuivie au cours de l’année 2018 pour ce qui est du Yémen. Trump a révisé et transformé la politique de « dronage » du président Obama – juriste de formation – en rendant aux officiers sur le terrain leur pouvoir de décision afin d’accroître la réactivité du système d’armes. Cela se traduit par une augmentation des frappes qui peuvent être validées à l’échelon hiérarchique opératif et non plus uniquement stratégique et politique. Par ailleurs ces frappes multiples sont rendues possibles par la suprématie mondiale que la flotte de 800 drones MALE américains (toutes armées confondues) confère aux États-Unis.

 

L’avenir des drones sur le terrain yéménite - prospective

 

Des frappes de drones qui vont sans doute s’accélérer

De l’actuel recul de l’État islamique, en passe d’être dépourvu de toute ancrage territorial en Irak et en Syrie résultera un déplacement des leaders et de certains combattants de l’organisation dans des zones sanctuaires loin des forces spéciales occidentales, des forces russes et du régime syrien. La situation actuelle au Yémen permettra aux combattants de l’EI de rejoindre les lignes de l’AQPA qui a su se renforcer à la faveur du chaos généré par l’offensive de la coalition menée par l’Arabie Saoudite en 2015.

Dès lors les frappes de drones risquent d’aller s’accroissant. D’autant que Trump semble peu enclin à voir des soldats américains mourir sur les théâtres d’opérations du Moyen-Orient mais ne renonce pas pour autant à la guerre globale contre le terrorisme. Les récentes annonces de retrait des troupes d’Afghanistan et de Syrie vont dans ce sens. Le « dronage » permet en effet d’ « occuper sans envahir » selon les termes de Jean-Christophe Noël. Dès lors il semble hautement improbable que les opérations de surveillance et de neutralisation menées par les drones américains voient leur nombre se réduire.

           

Des frappes qui mettront une population yéménite déjà exsangue un peu plus sous pression

D’aucuns pourraient penser que le récent émoi suscité par la bataille d’al-Hodeida et la situation humanitaire alarmante découlant de l’offensive saoudienne débutée en 2015 pourraient voir la communauté internationale condamner les violences sur le sol yéménite. Cette vague d’émoi ne fera cependant aucunement baisser le nombre des frappes par drones et n’infléchira nullement la politique américaine d’assassinats ciblés et ce pour au moins trois raisons.

Les États-Unis ne se laisseront pas dicter leur conduite sur la question du dronage. La politique américaine de « dronage » est largement assumée et considérée comme vitale par les États-Unis. Celle-ci a le double intérêt de pouvoir désorganiser les réseaux terroristes sans avoir ; ni à répondre aux injonctions et condamnations médiatiques en y opposant régulièrement la classification des éléments de preuve tandis que l’émoi suscité par les frappes de drones est minime en comparaison avec la mort de soldats nationaux sur des théâtres extérieurs.

Par ailleurs les frappes de drones ont commencé en 2002 et se sont accélérées de 2009 à aujourd’hui. La guerre contre AQPA menée par les drones américains a donc commencé il y a 17 ans, bien avant l’offensive saoudienne, et ne semble pas avoir été remise en question par l’entrée en guerre de la coalition. Ainsi deux guerres sont menées de conserve au Yémen avec des objectifs différents, la condamnation de l’une ne saura mettre en péril la poursuite de la seconde. 

Enfin le système d’armes que constitue le drone a, en dépit de sa mauvaise presse, le double intérêt politique de limiter les pertes civiles – s’il est bien employé – et de pouvoir continuer à mettre la pression sur les organisations avec un minimum de moyens comme nous l’avons vu avec Jean-Christophe Noël. Si l’on compare une campagne de surveillance et de neutralisation par une flotte de drones avec une intervention militaire au sol et tous les aspects logistiques, financiers et humains qu’elle impliquerait, il est évident que l’avenir des drones – dans un Yémen ou les rivalités se chevauchent et les fronts se multiplient – est assuré.

 

Un système d’armes qui commence à être utiliser par les différentes parties à la lutte

Le ciel yéménite reste sous la domination absolue des États-Unis, néanmoins le ciel devient progressivement la zone d’évolution de drones rebelles.

Le 10 janvier 2019, un drone – sans doute piégé à l’explosif – lancé par des rebelles Houthis sur des forces loyalistes a explosé au dessus d’une tribune faisant 6 morts et 12 blessés. Cela démontre la capacité des rebelles à utiliser les nouveaux systèmes d’armes à leur avantage. Sans commune comparaison avec les drones MQ-9 Reaper américains, les drones utilisés par les rebelles prouvent néanmoins leur organisation et leur détermination. Les Saoudiens ont d’ailleurs déclaré avoir détruit « sept cibles rebelles autour de Sanaa, dont des cibles utilisés pour fabriquer, stocker et faire décoller des drones » et accusé l’Iran de faire parvenir et de former les rebelles à l’utilisation de tels engins. De fait les drones utilisés par les rebelles Houthis sont, selon toute vraisemblance, des Ababil et des Qasef, des drones iraniens assez légers d’une envergure d’environ 3 mètres et au rayon d’action limité à environ 150 kilomètres  et à la capacité d’emport elle aussi relativement réduite (moins de 50 kg).

Il serait excessif de considérer que le ciel est un lieu de lutte au sens où la domination américaine est totale. Néanmoins les rebelles Houthis utilisent des drones et sont parvenus le 1er octobre 2017 à abattre un MQ-9 Reaper américain ce qui prouve leur intérêt pour ce nouveau système d’armes et plus largement confirme la tendance à l’utilisation de nouvelles technologies par les Houthis que l’on pense trop souvent acculés.

 

Conclusion
Le Yémen est un théâtre d’opération d’importance pour la politique américaine d’élimination par des engins sans pilote. Si cette importance est relative face à la prédominance des frappes sur le territoire pakistanais sous Bush et Obama, la tendance à un retour massif des drones au dessus du sol yéménite semble poindre. De fait, l’État Islamique exsangue en Irak et en Syrie commence peu à peu à prendre racine dans ce pays fortement troublé et déstabilisé suite à l’offensive saoudienne de 2015. Les drones sont d’autan plus d’actualité au Yémen qu’ils ne sont plus utilisés par les seuls américains dans leur guerre contre l’AQPA mais bien aussi par les rebelles Houthis dans le conflit débuté en 2015.

 

ANNEXE

Source : Bureau of Investigative Journalism           - Drone Warfare Projet (les données sont continuellement mises à jour en ligne à l’adresse suivante https://www.thebureauinvestigates.com/projects/drone-war)

BUSH

20/01/2001-20/01/2009

OBAMA

20/01/2009-20/01/2017

TRUMP

20/01/2017 - présent

Nombre de frappes minimum confirmées

1

328

165

Nombre de morts estimés

6

1019 à 1383

212 à 277

Nombre de blessés

0

155 à 303

12 à 16

 

 

Sources

George W. BUSH, President Bush's address to a joint session of Congress and the nation, 20/09/2001.

Grégoire CHAMAYOU, Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013.

Georges Malbrunot, « Le Yémen, dernier refuge des apprentis terroristes », Le Figaro, 28/12/2009.

Brian Whitaker&Duncan Campbell, « CIA missile kills al-Qaida suspects », The Guardian, 05/11/2002.

Stéphane Taillat, « Drones-tueurs et éliminations ciblées - Les Etats-Unis contre Al-Qaïda et ses affiliés », Focus stratégique - n°47, IFRI, Octobre 2013.

Greg Miller, « U.S. Drone Targets In Yemen Raise Questions », The Washington Post, 02/06/2012.

Meg Braun, « The Obama doctrine: Drones and just wars », Foreign Policy, 25 septembre 2012.

Maya Kandel, « Obama face au terrorisme: chronique d’un échec ? », Potomac Paper, n°28, septembre 2016.

Laurent Barthélémy, « Frappes de drones, un bilan inédit publié », lapresse.ca, 01/07/2016.

Charlie Savage & Eric Schmitt, « Trump Poised to Drop Some Limits on Drone Strikes and Commando Raids », The New York Times, 21/09/2017.

« Des dizaines de combattants de l’Etat islamique tués dans une attaque de drones au Yémen », Le Monde avec Agence France Presse, 17/10/2017.

Bureau of Investigative Journalism, Drone Warfare Project - Database, continuellement mis à jour.  https://www.thebureauinvestigates.com/projects/drone-war

Laurent Lagneau, « Contre-terrorisme : L’usage des drones s’est intensifié durant la première année de mandat de M. Trump », www.opex360.com 08/08/2018.

Cédric PERRINGilbert ROGERJean-Marie BOCKEL et Raymond VALL, Drones d'observation et drones armés : un enjeu de souveraineté - Rapport d’information n°559 (2016-2017), I.A.1.b) Un pays leader incontesté : les États-Unis, 23 mai 2017

Christophe Noël, « Occuper sans envahir : drones aériens et stratégie », Politique étrangère - 2013/3 Automne, IFRI, Automne 2013, pages 110-111.

« Yémen : spectaculaire et meurtrière attaque de drone contre l'armée loyaliste », France 24 avec Agence France Presse, 10/01/2019.

Agence France Presse, « La coalition menée par Ryad dit avoir «détruit» des sites de drones au Yémen », Libération, 20/01/2019.

Associated Press, « How Yemen's rebels are increasingly deploying drones », The Economic Times, 11/01/2019.

Shawn Snow, « US MQ-9 drone shot down in Yemen », Military Times, 02/10/2017.

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