L'Iran confronté aux tendances centrifuges (22-9-18)

O. Hanne

Le 22 septembre 2018, huit iraniens ont été tués lors d’une attaque terroriste durant un défilé militaire à Ahvaz, dans la province du Khuzistan.

Cet attentat, que le gouvernement iranien a attribué à des séparatistes arabes avant d'être revendiqué par Daech, est révélateur du renforcement des tendances centrifuges que connaît le pays depuis 2014, tendances que le contexte international a pu accroître, alors même que l’Iran est en position de force au Moyen-Orient.

2018 iran

Le Kurdistan iranien

Durant l’entre-deux-guerres, les Kurdes d’Iran ne revendiquèrent pas un État, leur intégration à la Perse étant déjà ancienne. Ils firent pourtant bon accueil aux Kurdes turcs et irakiens, sous pression de leurs gouvernements. Après la Seconde guerre mondiale, ce fut au tour des Kurdes de Mahabad, près du lac d’Ourmia, en Iran, à se proclamer en république autonome, mouvement qui fut écrasé par le shah, avec la complicité des États-Unis. Saddam Hussein voulut lui aussi instrumentaliser les Kurdes d’Iran à son profit, tout en empêchant ceux d’Irak d’accéder à l’autonomie. En 1975, les deux pays signèrent les accords d’Alger, par lesquels ils renonçaient à tout ingérence dans les zones kurdes de leur voisin.

Depuis l’explosion de l’Irak en 1991 et surtout en 2003, le Kurdistan iranien ne peut plus faire l’objet des ambitions irakiennes. Pourtant, depuis 2015, le nombre d’attentats pro-kurde et anti-iranien dans la zone d’Ourmia s’est singulièrement accru. De fait, en 2014, des groupes de combattants kurdes d’Iran ont traversé la frontière pour venir aux secours de leurs cousins d’Irak, en butte aux terroristes de Daech, mais aussi à la répression turque. Depuis l’effondrement du « califat » en 2016-2017, une partie de ces combattants, désormais entraînés, aguerris, souvent armés par les États-Unis, ont repassé la frontière pour dynamiser la résistance kurde en Iran.

 

La question du Khuzistan

Le Khuzistan est une province perse depuis le traité de Zuhâb en 1639, passé avec l’empire ottoman. Elle est à majorité arabe et sunnite, alors que la république islamique d’Iran est officiellement chiite et que le pays est majoritairement persanophone. La situation particulière de cette province a pu faire craindre des révoltes lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), dont une grande partie des combats se sont déroulés dans cette région. En outre, celle-ci est l’une des plus riches du pays en raison des champs pétroliers découverts en 1908.

Durant la dictature de Saddam Hussein, les contestations territoriales entre l’Irak et l’Iran n’ont jamais vraiment cessé à propos du Khuzistan. Depuis que le gouvernement irakien est à majorité chiite depuis 2015, les tensions sont moindres et la coopération entre les deux pays s’est renforcée, notamment pour offrir un front commun face à Daech. L’Iran s’est très investi depuis 2014 en Irak à travers ses milices, présence grandissante qui déplaît à l’Arabie Saoudite, aux États-Unis, et même à une partie de la population chiite irakienne, pour laquelle la vieille frontière avec l’Iran ne saurait être remise en cause.

Si l’attentat d’Ahvaz est effectivement dû à un groupe terroriste arabe, il est assuré que celui-ci ne peut agir seul dans une province parfaitement tenue par le régime iranien et où les revendications autonomistes ont toujours été rares, ou étouffées. Il n’en fallait pas plus pour que le vice-gouverneur iranien accuse l’Arabie Saoudite d’être à l’origine de cette instabilité.

La revendication de l'Etat islamique (Daech) semble plus crédible que l'hypothèse d'un groupe arabe du Khuzistan : l'attentat a eu lieu durant les fêtes chiites de l'Achoura, considérées comme hérétiques par le groupe terroriste sunnite. Daech a déjà été capable de perpétrer des attaques à l'intérieur de l'Iran, malgré les difficultés logistiques. Cela implique que l'organisation a trouvé sur place des alliés ou qu'elle y a installé des cellules dormantes. Enfin, en commettant cet attentat, Daech applique en Iran sa stratégie de fragmentation des sociétés du Moyen-Orient : pousser le gouvernement iranien à réagir brutalement contre les Arabes sunnites de la région, lesquels n'auraient d'autre choix que de se tourner vers le jihadisme...

 

L’influence croissante de l’Iran au Moyen-Orient

Au-delà de la question des auteurs de l'attentat, ce dernier s'inscrit dans le contexte de la reconfiguration du Moyen-Orient initiée depuis 2011. La place que la République islamique a gagnée dans la région dès 2003 suscite bien des polémiques. Cette influence s’est accrue à la faveur de la lutte contre Daech :

-influence sur le gouvernement irakien, confirmée par les élections de juillet,

-sur les populations chiites du sud de l’Irak,

-sur les milices chiites de Syrie,

-sur le gouvernement de Bachar al-Assad,

-sur le Hezbollah au Liban,

-sur le gouvernement afghan, qui a besoin d’un allié militaire dans l’ouest du pays, menacé par Daech, Al-Qaeda et les Talibans,

-et enfin sur la milice houthie au Yémen.

 

Cette omniprésence iranienne, que veulent ouvertement combattre l’Arabie Saoudite et le président Trump, pourrait toutefois avoir sa contrepartie, car certains espaces peuvent potentiellement basculer :

-les zones arabes de l’Hormuzgan, face au golfe Persique, où se sont déjà produites de grandes manifestations en 2017 et 2018, et où le jeu saoudien pourrait trouver des alliés sur place,

-les zones azéries du nord-ouest du pays, avec des minorités arméniennes, populations qui, à l’extérieur, sont liées à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan, deux pays avec lesquels les États-Unis ont des accords de coopération militaire.

 

Conclusion

Si l’Iran est devenu incontournable au Moyen-Orient, sa stratégie d’implantation milicienne suscite les inquiétudes de Washington et de Riyad, qui pourraient en retour faciliter les tendances centrifuges des populations et des territoires iraniens, soit par des groupuscules autonomistes soit en facilitant l’entraînement et l’armement de groupes ethniques insatisfaits. L’attentat d’Ahvaz s’inscrit donc dans ce vaste processus d’internationalisation des tensions internes, processus dont l’Iran a été un des acteurs pour l’Irak et la Syrie…

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