L'influence iranienne en Syrie

Une analyse de L. Cruz

 

Impliqué depuis 2011 en Syrie, l’Iran se présente comme le grand défenseur du régime de Bachar al-Assad face à l'Occident. Si son intervention a tout d’abord été légitimée par l’identité religieuse du régime syrien, tous les critères ne convergent pas vers cette idée. En effet, le chiisme alaouite est différent du chiisme duodécimain iranien. De plus, 70% de la population syrienne est sunnite. L’intervention iranienne ne peut donc pas uniquement se justifier par un critère religieux. La guerre de Syrie apparaît alors comme une autre marque de la volonté de l’Iran de s’opposer dans la région face aux Etats-Unis et, plus généralement, au monde occidental. L’objectif géopolitique devient donc primordial dans ce conflit.

Cependant, alors que le président Trump a annoncé en décembre 2018 la possibilité d’un retrait des forces américaines du théâtre syrien, l’Iran continue sur sa lancée qui est d’intensifier son influence et sa présence en Syrie. Cela témoigne bien d’une toute autre stratégie de cet acteur, qui n’est pas strictement religieuse ni même strictement politique. Il s’agit bel et bien pour l’Iran de tirer profit de la guerre de Syrie pour retrouver la puissance économique, militaire et culturelle d’avant l’embargo de 2006. Ainsi, il existe bien de nouveaux enjeux et obstacles en Syrie pour l’Iran qui réajuste sa stratégie.

 

1. Les raisons premières de l’intervention en Syrie

 

L’extension de la révolution islamique chiite

Dès le début du conflit, l’armée iranienne intervient de manière directe sur le territoire syrien mais son influence militaire existe également à travers les milices. On remarque l’arrivée, dès 2012, de nouveaux « comités populaires » en Syrie. Ils sont fondés sur le modèle du Basij iranien qui est directement lié à la révolution islamique. Forces paramilitaires, elles ont pour objectif, comme en Iran, d’épauler l’armée régulière syrienne. Leur poids idéologique ne doit pas être sous-estimé puisque ces forces sont composées de jeunes volontaires endoctrinés qui portent en eux l’image du soldat prêt à l’ultime sacrifice.

Un autre indice de cette exportation serait la présence des forces iraniennes sur le Golan qui, selon le général Hossein Hamedani, représentaient 130 000 combattants basij en 2014.  L’envoi de forces Pasdaran, les « Gardiens de la révolution », qui font office de forces spéciales, est significatif quant à l’intention d’exporter la révolution islamique chiite. C’est une armée parallèle qui a un fondement uniquement religieux puisqu’elle est directement rattachée aux chefs religieux sans passer par l’Etat major et dont l’objectif était de protéger la révolution. Ils seraient actuellement plus de 5 000 répartis sur le territoire afin de remplir un rôle de conseillers si ce n’est de guerriers. Leur présence en Syrie est donc révélatrice du fondement idéologique et religieuse de l’intervention iranienne.

 

Conserver le croissant chiite et le lien avec le Hezbollah

La théorie du croissant chiite désigne la volonté de l’Iran d’étendre son influence depuis le sud des pays du Golfe pour remonter plus au nord vers le Liban. Cette stratégie est portée par des facteurs religieux mais surtout géopolitiques, économiques et stratégiques puisqu’il s’agit en réalité de garder dans son giron une aire riche en ressources pétrolières. Pour cela l’Iran a rétabli des liens avec plusieurs groupes paramilitaires tels que le Hezbollah et plus marginalement le Hamas. L’Iran est à la tête d’une nouvelle organisation du Hezbollah en Syrie pour garder le controle de l’axe Iran / Sud-Liban. Cet axe surnommé « l’axe de la résistance » est un point crucial de la politique d’influence de l’Iran au Levant. L’activité récente du Hezbollah pour la sécurisation des villages et le développement social au Liban a permis de rendre plus positive son image et profite donc directement au gouvernement iranien qui cherche à étendre son modèle. Or la chute du régime de Bachar el-Assad signifierait le recul du Hezbollah au Liban et l’Iran perdrait alors un sérieux pied à terre dans cet espace.

Enfin, maintenir le lien avec le Hezbollah pendant la guerre répond aussi à une nécessité stratégique. L’Iran, pour des raisons matérielles et financières, ne peut se permettre de mener une guerre directe. Il est donc passé maître dans l’art de la guerre non-conventionnelle avec des milices dont l’influence idéologique est diffusée par les réseaux entretenus notamment par le Hezbollah. Sans la Syrie, impossible pour l’Iran de maintenir le flux d’armes qui fait vivre le Hezbollah.

 

Assurer la non-ingérence et l’indépendance stratégique par rapport aux Occidentaux

A l’origine, l’intervention américaine dans le conflit avait comme objectif de mettre à fin aux violences perpétrées par le régime de Bachar el-Assad dans le pays. Bien qu’il ait été décidé de soutenir les rebelles, la présence américaine s’est faite discrète dans un premier temps. La politique d'Obama sur la Syrie n’a cessé de basculer entre la volonté de mettre fin au régime de Bachar el-Assad et celle de passer des accords pour une gestion diplomatique du conflit. La priorité est restée centrée sur la lutte contre Daech. Il est clair cependant que l’intervention américaine est à replacer dans le contexte de l’exceptionalisme américain et de l’intention d’exporter universellement le modèle démocratique. La Syrie devient une autre base avancée pour étendre le modèle occidentale. Face à cela l’Iran n’a d’autre choix que de se faire plus présent, non pas pour exporter à proprement parler la révolution islamique, mais au moins pour protéger ses alliés. De fait, la Syrie a été le seul pays à soutenir ouvertement et immédiatement l’Iran dans la guerre contre l’Irak en 1980.

Si, contrairement à ce que les Etats-Unis ont été tentés de croire, l’Iran n’entend pas profiter de la guerre pour recréer un empire perse, le gouvernement garde tout de même les yeux rivés sur ses réseaux. Un effort a notamment été fait pour garnir ces réseaux de milices en provenance de tous les pays favorables au jihad chiite et au gouvernement iranien. En 2015, le Guide Suprême Ali Khamenei soulignait les liens extrêmement forts avec la Syrie en la définissant comme étant la « 35e province iranienne ». Il prouvait une fois de plus la volonté de garder la Syrie sous un controle serré sans franchir la ligne de l’expansion.

 

2. De nouveaux enjeux et des coopérations mouvantes

 

L’annonce du retrait américain

En septembre 2018, Donald Trump annonçait qu’il resterait présent en Syrie tant que l’Iran y serait présent militairement. Il pensait ainsi poursuivre la politique d’endiguement de l’Iran et l’empêcher de s’approcher de la Méditerranée qui serait une rampe de lancement de la révolution islamique vers l’Occident. L’annonce du retrait américain fin 2018 contraste donc avec la position affichée par Trump. Plus étonnant encore, le 3 janvier 2019 le président affirmait ne plus porter attention aux agissements de l’Iran en Syrie, son objectif de vaincre Daesh ayant été rempli.

On remarque cependant qu’aucune date n’a été officiellement déclarée quant au départ des troupes. En effet, lorsque les troupes seront complétement retirées, Donald Trump verra sa position affaiblie pour demander le retrait de l’Iran. Malgré sa dernière affirmation, le combat contre la République islamique reste l’axe central de sa politique au Moyen Orient.

 

La Russie : un allié principal mais des relations ambigües

L’Iran et la Russie sont des alliés des premières heures dans la guerre en Syrie. De part sa situation historique de fournisseur d’armes de l'Iran, mais également grâce à son soutien contre les Etats-Unis, la Russie faisait un allié de choix. Nonobstant, leurs motivations sont dès le départ divergentes. Si l’Iran tient absolument à consolider le régime de Bachar al-Assad, la Russie se contenterait du maintien d’un gouvernement proche des réseaux d'al-Assad. De plus, la collaboration avec les Américains et les dialogues avec Israël pour diminuer les frappes en échanges d’un glacis protecteur autour de la frontière font de la Russie un allié instable. Ainsi, elle ne se positionne jamais dans un camp, se présentant davantage comme une ressource utile pour les deux. L’alliance Russie-Iran est donc plus un jeu d’équilibre qu’une alliance pérenne.

Néanmoins, le retrait américain pourrait changer la donne dans cette relation. En effet, avec l’aide de l’Iran, la Russie envisage d'ores et déjà d’ajouter des troupes dans la vallée de l’Euphrates à l’Est de la Syrie. Cela se concrétise en janvier 2018 avec l’envoi d’unité de l’armée syrienne arabe (SAA) et de forces russes pour le contrôle de l’Euphrate et d’un espace riche en ressources pétrolières actuellement surveillé par la coalition américaine anti Etat islamique et l’armée de défense syrienne (SDF).

 

La perception mitigée de la présence iranienne

L’implication militaire iranienne s’est faite de plus en plus pressante au fur et à mesure de l’évolution du conflit. Portée majoritairement par des officiers Pasdarans des forces Qods (forces spéciales), elle tend à prendre le contrôle de la conduite des opérations. Or cette intrusion ne va pas pour plaire aux responsables militaires syriens dont nombre d’officiers supérieurs se plaignent de cette ingérence. Un nouveau mécontentement naîtrait également parmi les populations civiles qui doivent supporter une présence pesante au quotidien et le non respect de leurs biens.

De plus, la pratique très visible de la religion par les Pasdarans gêne une partie de la population sunnite. Ajoutons à cela l’omniprésence des conseillers iraniens dans le cercle proche de Bachar al-Assad qui a suffi à créer des inquiétudes parmi ses proches. Cependant Bachar continue à soutenir publiquement la présence iranienne qui reste son allié le plus fiable.

 

3. Vers une politique de soft power ?

 

Le relatif retrait de l’armée iranienne, une place nouvelle pour les milices

En août 2018, on assiste pour la première fois depuis 2011 à un retrait des forces iraniennes et des groupes chiites alliés du sud-ouest de la Syrie. Plusieurs facteurs interviennent dans cette dynamique: tout d’abord, ce retrait a lieu au lendemain de la fin de la campagne militaire syrienne pour le plateau du Golan d’où un recul des Iraniens qui sont davantage une cible pour Israël et donc un élément perturbateur. En outre, la Russie a un rôle important puisque sa stratégie est de limiter la présence américaine en limitant celle de l’Iran dans le secteur. Enfin, et surtout, l’Iran entrevoit la fin de la guerre et doit donc penser en premier lieu au maintien de ses intérêts. Ceux-ci passent désormais par une implication diplomatique plus poussée comme la participation à la création d’un comité constitutionnel syrien. Enfin, l’Iran affirme qu’une entente a été passée entre le ministre de la Défense iranien Amir Hatami et Bachar el-Assad dans le but de renforcer la coopération militaire. Cette entente incluerait également la présence d’un conseiller militaire.   

D’un autre côté, l’armée iranienne est de plus en plus mal perçue par le régime syrien et par l’armée. On voit donc des tensions se profiler à l’horizon d’autant que le retrait américain pourrait mener l’Iran et la Russie à remplir le vide laissé dans l’Est de la Syrie. Ces deux pays disposent déjà de forces miliciennes locales comme le Liwa al Baqir, milice créée et entrainée conjointement par l’Iran et la Russie. En juin 2018, une rencontre était organisée entre toutes les milices locales et Bachar al-Assad sous l’égide de l’Iran. Un nouveau groupe pro-Bachar, la Résistance populaire, s’est également formé dans l’Est où il s’oppose activement à la présence américaine et qui se tient prêt à prendre la relève.       

                                                   

Renforcement de l’influence régionale, un retour en Méditerranée?

Plus qu’un retour en Méditerranée, il faudrait parler d’un nouvel objectif. En effet, si les Perses dans l'Antiquité se sont tournés historiquement vers la Méditerranée, c’était pour avoir un accès à la mer, mais surtout pour se créer un réseau d’alliés chiites au Levant (désormais concrétisé) et un glacis défensif à l’Ouest. Pour autant, lorsque les puissances occidentales deviennent menaçantes pour l’Iran, la Méditerranée est largement laissée de côté ce qui prouve bien qu’il ne s’agissait pas d’un enjeu majeur à cette époque.

Le contexte actuel est très différent et on peut voir dans la stratégie iranienne de renforcement des liens vers l’Ouest une volonté de gagner les littoraux méditerranéens. Cette stratégie est une volonté propre aux intérêts de la République islamique. Khomeiny en 1980 décrivait la révolution comme un mouvement global qui devait toucher tous les pays musulmans. De plus, un corridor routier Iran-Méditerranée a un intérêt géostratégique certain. Il s’agit en plus d’une manne économique qui pourrait compenser le lourd coût de la guere syrienne qui s’élève pour l’instant à plus de 30 milliards de dollars. En dehors de cet axe, une avancée vers la Méditerranée permettrait à l’Iran d’imposer une présence économique dans le pays avec de nombreuses bases militaires dont on sait par ailleurs qu’elles essayent déjà d’obtenir des contrats pour la reconstruction voire des concessions pour l’exploitation de l’après-guerre. Plus largement, il ne faut pas écarter la possibilité de liens avec la Chine qui tente activement de recréer une « nouvelle route de la soie ». Si celle-ci passait par l’Iran, elle pourrait ensuite s’appuyer sur le corridor iranien jusqu’à la Méditerranée et donner à l’Iran un nouveau souffle économique.

Enfin, un point reste commun avec l’origine de la présence iranienne à l’Ouest. Assurer les littoraux méditerranéen permettrait de recréer un glacis protecteur et, une fois la guerre finie, sanctuariser définitivement un espace sous l’influence de la République islamique.

 

La question israélienne

Il est évident qu’à l’heure actuelle l’Iran souhaite s’implanter militairement et économiquement dans la longue durée en Syrie. Cependant le régime syrien n’a plus une position aussi favorable à la présence iranienne qu’en 2011. Au contraire, il semblerait que la nouvelle politisque soit davantage de limiter cette présence. Par exemple, il n’y a pas d’enracinement iranien à proximité d’Israël. De la même manière, la Russie avait également négocié un recul des positions à 80 km de la frontière (août 2018). La prochaine rencontre Iran/ Israël serait donc portée sur la poche d’Idlib. D’ici là, l’Iran continue à provoquer Israël pour mieux dessiner les contours des limites de ce dernier. En février 2018 Israël menait des frappes aériennes contre des bases russo-iraniennes quand, dans le même temps l’Iran abattait un F16 israëlien.

Israël se méfie encore davantage du changement d’attitude de l’Iran. La construction de bases avancées et de bases aériennes à proximité de chacun des bases aériennes syriennes ne lui a pas échappé. De même, le gouvernement israëlien, par la voix de son Premier Ministre, a annoncé publiquement être responsable des dernière frappes aériennes. Ces annonces publiques sont rares et dénotent de l’intention d’Israël de ne pas laisser l’Iran regrouper ses forces.  Selon le Premier Ministre des combattants venus d’Irak du Pakistan et d’Afghanistan se seraient regroupés formant une armée milicienne de plus de 100 000 hommes. Alors que la guerre syrienne touche à sa fin, on peut se demander quel est le but d’une telle présence si ce n’est pour mencaer Israël. Seule l’action de la Russie temporise cette rencontre qui s’annonce déjà comme la future guerre du Moyen-Orient.

 

Conclusion

La guerre de Syrie et son aboutissement entérinent une habitude de l’Iran d’utiliser des conflits pour faire avancer ses objectifs stratégiques. C’était le cas au Yémen et au Liban et l’avancée de l’axe Iran-Syrie-Liban ainsi que le récent changement de stratégie tendent à confirmer ce point de vue. Malgré le retrait américain et malgré le blocus sur les hydrocarbures qui met à mal le pays, il est peu probable que l’Iran se détache de la Syrie. Au contraire, le sentiment nationaliste très fort et la fierté historique de ce pays rendent peu probables un retrait à court ou long terme qui serait incohérent tant en politique intérieure que sur la scène internationale.

A l’inverse, certes la Syrie se montre parfois critique envers l’Iran, surtout parmi la population, mais le régime de Bachar al-Assad n’est pas non plus prêt à se séparer de cet allié. L’Iran devra tout de même relativiser sa place en Syrie si le gouvernement ne veut pas recréer les mêmes frustrations que ches les populations irakiennes.

 

Sources

Revue Conflit, numéro spécial septembre 2015, Le grand retour de l'Iran.

F. Pichon, « Les horizons de la géopolitique iranienne »

Institut for the study of war « Russia and Iran prepare for new Syria battlefield », 07/01/2019

Michel Makinsky « IRAN, SYRIE, LIBAN, ETAT ISLAMIQUE : LA QUADRATURE DU CERCLE ? »

Middle East Eye « Israël air strikes’s on Iran target », 13 janvier 2019

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