L'armement des rebelles Houthis au Yémen

Une analyse d'O. Daillet.

 

En 2018, les rebelles Houthis, en lutte contre le gouvernement de Hadi depuis 2014, ont effectué en moyenne une frappe missile par semaine contre les forces de la coalition, principalement l’Arabie Saoudite et les forces loyalistes. Un tel fait est surprenant puisqu'il s’agit de rebelles autrefois considérés comme des combattants mal-équipés, mal-instruits face à une coalition puissante dotés d’arsenaux modernes, grâce aux Etats-Unis. En effet, les Houthis n’ont cessé d'étonner leurs ennemis en raison de la puissance des systèmes déployés et du savoir-faire nécessaire à leur mise en œuvre, sans doute avec l’aide d’acteurs étatiques ou non, tel que Hezbollah et l’Iran.

 

1. D’où viennent ces missiles ?

 

Un arsenal qui date d’avant 1990

Avant de pointer le doigt vers l’Iran, la Russie ou le Hezbollah, force est de constater que les arsenaux de missiles yéménites ne sont pas nouveaux et sont vieux de presque 20 ans. Avant 1990, le Sud-Yémen était dirigé par un régime communiste soutenu par l’URSS ; le Front de Libération nationale et le Parti Socialiste yéménite tenaient le pays en main. Le Sud-Yémen achetait des missiles de croisière SCUD B et C à l’URSS afin de pouvoir éventuellement frapper la République Nord-Yémen.

Lors de l’unification des deux pays en 1990 (en raison de l’effondrement des régimes communistes à travers le monde) en une seule république du Yémen, le gouvernement du Nord devenu gouvernement légal de tout le pays a donc pu mettre la main sur ces arsenaux, donc notamment les SCUD russes mais aussi des missiles Tochka (SS-21 SCARAB), aussi d’origine soviétique, ainsi que des engins d’origine nord-coréenne, Hwasong 5 et 6. Cet armement balistique relevait toutefois d’une technologie inférieure comparée aux puissants systèmes d’armes occidentaux ou américains, mais pouvait toutefois représenter  un énorme atout dans le début d’un conflit interne où les armes légères d’infanterie (ALI) dominent. Qui devait détenir ces arsenaux aurait donc une bonne longueur d’avance sur son adversaire.

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Missile Hwasong 6 nord-coréen. En 2002, un navire commercial nord-coréen a été arrêté dans le golfe Persique car il portait 15 missiles Hwasong, destinés à être vendus à l’armée yéménite. Le navire a été relâché et l’armée a reçu ses fusées balistiques.

 

Comment ces missiles terminent-ils dans les mains des Houthis ?

Lorsque le gouvernement de Hadi commence à cibler des forteresses houthies en 2014, l'ex-président Saleh revient sur la scène et s’allie aux Houthis qui l’avaient chassé trois ans auparavant. Saleh est suivi par de nombreux anciens généraux et militaires qui ont accès aux arsenaux de missiles balistiques. Ils se servent librement dans ces dépôts après avoir chassé Hadi de la capitale Sana’a. Les rebelles ont donc profité de cette alliance avec Saleh pour obtenir ces missiles d’origine soviétique mais ils ont aussi diversifié leur arsenal.

 

2. Des missiles d’origine étrangère

 

Les Iraniens à la rescousse

A part les engins SCUD B et C, les Hwasong coréens et les Tochka, les Houthis ont aussi acquis les missiles suivants : le Qaher-1, le missile balistique Zelzal-3 et le C-802, un engin sol-mer, qui se révèle peu efficace cependant contre les navires de guerre équipés de systèmes anti-missile antinavire comme le Phalanx américain. Ces derniers n’ont pas été acquis par le gouvernement yéménite lors des années 1990 et 2000, donc les Etats-Unis accusent l’Iran et ses groupes subordonnés comme le Hezbollah. L’Iran nie les avoir fournis, mais des experts des Nations Unies ont identifié des éléments de missiles, des débris et des drones d’origine iranienne utilisés par les Houthis. De plus, on accuse la garde révolutionnaire iranienne, très puissante dans la région, d’utiliser les eaux du Koweït pour les faire quitter les eaux iraniennes et faire parvenir toutes sortes d’armes aux rebelles.

 

Des missiles modifiés grâce à un savoir-faire étranger

Les Houthis avaient déjà montré qu’ils détenaient le missile Qaher-1, un missile russe S-75 modifié avec une charge de 195 kg de fragmentation et une portée de 250 km. Normalement tiré à partir de plateformes statiques, une vidéo des rebelles sur la chaîne Al-Masirah en décembre 2015 indique que certains sont tirés à partir de camions civils. Le savoir-faire requis est assez rare, il n’est donc pas à exclure que l’Iran fournisse de l’aide à travers l’envoi de véritables ingénieurs de la guerre qui savent contourner le manque de plateformes de tir.

Après le Qaher-1, les rebelles ont aussi déployé le Qaher-M2. D’après eux, il aurait une portée de 400 km et serait capable de porter une charge de 350 kg. Réaménager le S-75 pour porter une telle charge requiert un vrai savoir-faire technique. Il a été utilisé contre la base aérienne saoudienne King Khalid Air Base mais a été intercepté par les systèmes anti-missiles Patriot américains délivrés aux Saoudiens. Selon ces derniers, les rebelles Houthis tentent parfois des attaques de saturation avec de nombreux tirs successifs de ces missiles pour ainsi déborder le système de défense Patriot, sans succès.

Enfin, le dernier missile est le Burkhan-1, une version modifiée du SCUD, un missile de 12,5 m de long et de 8000 kg. Il peut porter une charge explosive de 500 kg. Cet engin aurait été utilisé pour la première fois en octobre 2016 lorsqu’un missile a visé King Fahd Air Base, à 525 km de la frontière yéménite. La coalition a confirmé cet incident. Selon des experts, une portée qui dépasse 500 km est due à l’aide iranienne.

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Burkhan-1, dévoilé sur la chaîne pro-rebelles Al-Masirah en 2016.

 

L’aide iranienne en matière sol-air

Tous les systèmes de défense aérienne récupérés par les Houthis en 2014 étaient assez obsolètes. Ainsi, ils ont innové dans ce domaine grâce aux Iraniens. Les missiles air-air russes, comme le AA-10 et le AA-11, normalement tirés à partir d’avions de chasse, ont été convertis en armement anti-aériens sol-air, donc tirés à partir de camions. Ces missiles sont utilisés dans des SAMbushes : embuscades d’avions de chasse de la coalition à courte distance lorsqu’ils volent au-dessus des montagnes yéménites.

Ces engins balistiques utilisent l’infrarouge au lieu d’un simple radar, et ont donc posé des problèmes à la coalition dès le début, en infligeant des pertes : des F-15 et F-16 ont été abattus ou endommagés.

Les iraniens auraient aussi aidé les Houthis dans le domaine du radar : des Virtual radar Receiver, sorte de radar virtuel, manufacturés par la compagnie iranienne Behine Pardazan Rizmojsanat (BP-RMS), récupèrent toutes les données de vol émises par des avions civils ou militaires ; ainsi, les radars classiques qui sont immédiatement repérés par les avions de la coalition sont remplacés par des radars virtuels invisibles. Les rebelles n’ont qu’à envoyer les missiles dans la direction d’un chasseur, son système de traque infrarouge s’allumant à la dernière minute, laissant peu de chance au chasseur saoudien ou émirati de s’échapper. En tout cas, ces radars virtuels sont une grande aide pour les fusées convertis sol-air.

 

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Une carte publiée par l’IHS : La plupart des engins tirés ont une portée de 500 km, donc ne menacent pas immédiatement la capitale Riyadh. Cependant un missile a été intercepté à 65 km de la Mecque, provoquant des tensions religieuses. Les zones de tir sont assez proches de la frontière pour une efficacité maximale, dans les montagnes pour se camoufler.

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Résumé des capacités des engins, dont les portées ne dépassent pas 600 km.

 

Conclusion

     Les rebelles houthis disposent de cet armement balistique grâce aux arsenaux du gouvernement d’avant 1990. Ces engins de l’ère soviétique sont cependant assez obsolètes comparés aux systèmes de défense saoudiens. Les rebelles ont donc innové grâce à l’aide iranienne en modifiant certains missiles pour augmenter leurs capacités, notamment la portée. Toujours est-il que ces missiles ne constituent pas un grand danger, la plupart d’entre eux sont interceptés. L’aide iranienne dans ce domaine est de toute façon limitée ; le seul port qui pourrait accueillir ces engins est celui de Hudeidah qui subit un embargo. L’aide iranienne est donc limitée à l’apport de certaines pièces et l’innovation sur de petis bateaux. Notamment,les rebelles bénéficient de l’aide iranienne dans le domaine du petit armement, plus facile à transporter : armes légères, drones et armement anti-char.

 

Sources

missiledefenseadvocacy.org

www.reuters.com/article/us-yemen-security-un/u-n-council-mulls-condemning-iran-over-yemens-houthis-getting-missiles

www.reuters.com/article/us-gulf-kuwait-iran-exclusive/exclusive-iran-revolutionary-guards-find-new-route-to-arm-yemen-rebels

www.janes.com

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