Autoritarisme et islamisme en Turquie

Une analyse de N. Guibert

 

Erdogan faisant le signe du Tamkine, ou la main des Frères musulmans : chaque doigt indique un objectif des Frères : la formation en islam, la sélection des membres, l'affrontement-spécialisation, la domination.

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La répression envers l’armée à la suite du coup d’Etat de juillet 2016 a placé le gouvernement d’Erdogan sous les projecteurs des médias, de nombreux pays critiquant son autoritarisme et craignant sa volonté d’islamisation de son pays et de ses voisins. Ainsi Erdogan est facilement assimilé à un dictateur qui a mis son pays sous le joug islamiste. Qu’en est-il réellement ? L’islam et l’autoritarisme ne sont-ils pas les fruits de l’histoire de ce pays ? 

 

1. Les racines laïques et autoritaires de la République
 

L’islam pénètre les territoires de la Turquie actuelle à partir du XIe siècle avec les Turcs Seljoukides. Depuis, l’islam est la religion dominante de l’empire ottoman, et de la Turquie par la suite. Cette religion fait partie de la culture de cette région et n’a pas pu être effacée, même sous la république kémaliste du XXe siècle pourtant laïque et méfiante envers le religieux. Kemal nationalise l’islam et le met sous la coupe de la République. Méfiant envers le spirituel, il cherche à le mettre à son profit. Kemal discute avec les savants musulmans, il accepte même la mise en place de la « Présidence des Affaires religieuses ». Pour éviter que l’islam soit un contre-pouvoir influent, le régime kémaliste l’adapte à la République laïque, les imams sont fonctionnarisés, et  l’appel à la prière se fait en turc. La société perd ainsi des repères traditionnels pour que les nouveaux repères deviennent ceux de la République kémaliste.  
La fin du kémalisme et du parti unique laisse place à l’émergence de l’islamisme en Turquie dès la sortie de la 2nde Guerre Mondiale. Parallèlement à l’apparition d’un certain pluralisme politique on assiste également à l’apparition de groupes qui mettent l’islam au centre de leurs revendications. Ismet Inönü, érigé en « chef national » en 1938 et chef du CHP (Parti Républicain du peuple) réduit les pressions sur le champ religieux : des cours coraniques se multiplient, des écoles de formation des imams ouvrent leurs portes, les confréries, pourtant interdites, possèdent une influence non négligeable.  
Dans les années 1980, le Premier Ministre Turgut Ozal cherche des voix dans les milieux conservateurs et met en place un climat relativement favorable à l’expression de la religion. Cela profite au Refah Partisi, successeur du MSP, lui-même héritier du mouvement Vision National de Erbakan. C’est à partir de ce mouvement que naît l’islamisme politique en Turquie, dont l’objectif est de faire de l’islam la source unique du droit et du fonctionnement de la société. Le Refah emporte la majorité absolue en 1995 et Erbakan devient Premier ministre. Le parti met en place le port du voile dans l’administration, finance le développement de médias islamistes et la construction de mosquées et cherche à se rapprocher des pays musulmans du Moyen-Orient, tout en critiquant l’Europe.  
Le Parti est dissout en 1998 car l’armée est traditionnellement opposée à l’islamisme, mais son successeur l’AKP, proche des Frères musulmans, arrive à s’imposer en 2002. Depuis lors, le parti n’a pas eu à gouverner avec d’autres mouvements, contrairement aux années 1990, caractérisées par des années de coalition instables. La victoire de l’AKP en 2002 résulte de l’épuisement du système sécuritaire dominé par l’armée qui a assujetti les partis politiques. Le parti islamiste a misé sur les classes moyennes, les classes populaires des villages et l’intégration d’une bourgeoisie provinciale. Aujourd’hui il compte sur un électorat d’au moins un tiers de sa population malgré les oppositions.  
Ainsi l’islamisme est le fruit d’un long processus dans l’histoire de la Turquie. De même, Erdogan n’a pas inventé l’autoritarisme, qui est une forme de pouvoir que la nation turque connaît depuis de nombreuses années. Au début du XXe siècle, les Jeunes Turcs proclament la liberté avec le Comité Union et Progrès en s’inspirant de la Révolution Française. Mais le gouvernement de ces officiers libéraux entraîne le passage progressif du culte des droits de l’homme à la nécessité de l’ordre, de la discipline, du devoir. L’autoritarisme turc prend forme. L’opposition est muselée et le Comité devient un parti unique, à la suite du coup d’Etat de 1913.  Dès lors, la Turquie connaît plusieurs décennies d’autoritarisme, dont elle ne sort jamais définitivement. 
Erdogan s’inscrit donc dans la continuité de l’histoire et de la culture turques. Toutefois il est véritablement le premier islamiste au pouvoir, et ses purges régulières envers l’armée et l’opposition montre qu’il use d’un régime autoritaire pour imposer son idéologie et sa politique. 

 

2. Un autoritarisme au service de l’islamisation du pays 

 

Une politique autoritaire au service d'une idéologie religieuse

Certains experts politiques voient dans les discours de Erdogan une volonté d’amener la Turquie à un islamisme « pur et dur », de façon progressive mais certaine, en s’appuyant sur l’autoritarisme propre à cette nation. Ainsi Erdogan compare la démocratie à un train qu’il faut « savoir descendre une fois arrivé à destination », ou alors il affiche son désir de faire en Turquie des « générations pieuses ».  
Le président met l’autoritarisme de son parti au service de l’islamisme, en neutralisant tous les adversaires historiques de ce courant. D’abord l’armée, qui historiquement a pour objectif la préservation des valeurs républicaines contre le religieux. Ainsi en 2007 le régime mène une longue enquête envers la cellule secrète Ergenekon qui aurait rassemblé des officiers, des militants d’extrême droite et des personnalités pro-kémalistes, enquête qui s’est soldée par 300 arrestations et 194 inculpations.  Plus récemment, après la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, Erdogan a répliqué en instaurant un contrôle plus efficace de l’armée, à travers le limogeage d’officiers, l’arrestation de plusieurs centaines de militaires de la garde présidentielle ou encore la mise sous tutelle de la gendarmerie, désormais dépendante du ministère de l’Intérieur.  Erdogan cherche également à museler les partis d’opposition. Ainsi en mai 2016, le président fait voter un amendement temporaire à la Constitution pour lever l’immunité parlementaire de certains députés. Ce vote, fortement anticonstitutionnel, concernait surtout le principal parti d’opposition, le HPD (Parti Démocratique des Peuples) qui avait privé le président de la majorité absolue au Parlement après les élections législatives de 2015. Il a permis de porter des accusations contre des députés pour des propos tenus en assemblée.  

 

Une politique qui se traduit de manière concrète dans la société turque

Parallèlement, les signes de l’islamisation de la société se multiplient : promotion du jeûne et de la prière par les responsables politiques, ségrégation sociale des sexes, construction de mosquées, développement du système éducatif religieux, montée en puissance de la Présidence des Affaires religieuses, qui a pour objectif d’éclairer la société sur la religion ou de gérer les lieux de culte, etc.  
Le chef de l’état turc défie ouvertement depuis quelques années les valeurs européennes, par exemple en annonçant qu’il envisage de rétablir la peine de mort ou en regrettant que son pays ait consenti à la dépénalisation de l’adultère pour se conformer aux exigences de l’Union européenne.  Dans la même logique, Erdogan incite les femmes à faire au moins 3 enfants, s’oppose à la contraception et condamne l’avortement. Cette volonté d’Erdogan peut renvoyer à la politique des Frères musulmans qui voient la démographie comme un moyen d’imposer l’islam. 
On constate donc à travers ces exemples que le gouvernement turc d’Erdogan utilise l’autoritarisme pour imposer progressivement l’islamisme dans la société. 

 

3. L’islamisme au service de l’autoritarisme 

 

Un islam qui répond aux demandes de la société et qui permet à Erdogan de s’imposer 

Le coup d’Etat de 1980 a entraîné au sein de la société turque une forte instabilité politique. Progressivement l’opinion publique se tourne vers l’islamisme qui semble être le seul courant politique capable de porter les exigences de la population, à savoir la justice sociale et la moralité. Ainsi l’islamisme "post coup d’Etat" attire aussi bien les défavorisés pour son programme social que les nouveaux riches pour l’importance accordée à la moralité et à la discipline.  L’islam ne devient plus seulement le remède pour les populations défavorisées, il est utilisé de telle façon à être approprié également par une élite musulmane qui se distingue du peuple par son insertion professionnelle mais également par son appropriation d’un islam qui diffère de l’islam « traditionnel » pratiqué par le « peuple ».  Erdogan assure la continuité de cet « islam bourgeois » en lançant une politique libérale sur le plan économique, qui est porté par l’émergence du patronat islamique qui s’est développé dans les années 1980 avec l’industrialisation des villes anatoliennes. Cette élite musulmane transforme le rapport au religieux en essayant d’articuler ferveur religieuse, mondialisation et libéralisme économique.  Dès lors la Turquie fait figure, au début des années 2000, d’une économie stable et développée, avec des produits d’une forte compétitivité. Cette politique libérale permet l’expansion d’une classe moyenne qui sera désormais une partie non négligeable de son soutien.

Ainsi c’est bien un islam adapté à la carte politique et économique du pays qui s’impose, et c’est de cela dont l’AKP d’Erdogan va profiter. En effet avant le coup d’Etat de 1980 on constate qu’il est possible de faire une sociologie électorale à partir de la taille des villes, le CHP s’affirmant dans les grands centres urbains, l’AP et le MHP s’imposant dans les petits. Or, dans les années 2000, la Turquie est majoritairement acquise à l’AKP quelle que soit la taille des villes. Cette évolution a permis à l’AKP de cesser d’être islamiste au sens djihadiste et révolutionnaire du terme, mais d’imposer un conservatisme qui lui permet d’attirer les électeurs.  
 

L’islamisme comme justification à la répression autoritaire 

L’islamisme en tant que volonté d’imposer l’islam comme mode de fonctionnement de la société ne peut accepter l’influence d’aucune autre religion ou aucun autre courant. Si Erdogan doit s’adapter à la diversité ethnique et identitaire de la nation turque, il ne peut imposer l’islamisme sans réduire le poids d’autres religions, courants ou confréries, ce qui légitime de fait l’autoritarisme. 
Ainsi l’AKP est parvenu à marginaliser les confréries, en s’appuyant sur la communauté de Fethullah Gülen dès son arrivé au pouvoir en 2002. Cette communauté se caractérise par un islam moderne, ouvert au dialogue interreligieux, et par un engagement humanitaire et dans l’éducation. Gülen apportait à Erdogan son immense réseau d’écoles, d’entreprises et d’ONG, ainsi que son importante couverture médiatique, afin que le leader turc puisse légitimer sa politique et asseoir son pouvoir.  Mais dès 2013, Erdogan se retourne contre cet immense réseau qui concurrence son propre pouvoir et qui n’est pas en parfaite adéquation avec l’islamisme qu’il veut imposer. La répression commence alors. Le président accuse Gülen de créer un Etat parallèle destiné à prendre le pouvoir, et classe son mouvement dans la catégorie des organisations terroristes.  Par la suite, le coup d’Etat de 2016 a permis à Erdogan de purger les organes de pouvoir des partisans güleniste. 
Ainsi l’islamisme d’Erdogan apparaît comme une justification pour le leader turc à l’exercice de l’autoritarisme. 

 

4. Un autoritarisme et un islamisme adaptés à la société turque, que l’on ne peut comprendre réellement qu’à travers le prisme d’Erdogan

 

Un islam malléable pour des raisons de domination économique et diplomatique

Dès son ascension au pouvoir, Erdogan souhaite s’assurer une domination régionale et de bonnes relations avec les pays les plus influents. Ainsi il opère un rapprochement avec les pays arabo-musulmans et avec ses voisins. Il développe l’influence turque en Afrique et en Asie, se rapproche de l’Europe occidentale avec la relance de la demande d’adhésion à l’UE, et essaye d’entretenir de bonnes relations avec les Américains. Sa diplomatie « zéro problème avec les voisins » le pousse à recevoir des représentants de nombreux pays en 2010 : irakiens, palestiniens, syriens, américains ou encore iraniens. Il fait preuve d’une implication régionale, avec le soutien au développement administratif, économique et social des pays voisins.  
L’objectif principal d’Erdogan est alors économique et non idéologique, il fait de la Turquie un « Etat commerçant ».  L’islamisme devient donc plutôt un moyen de se rapprocher de certains pays. 
En effet le président turc était allié des leaders qui se font chasser lors du « Printemps arabe », par exemple en Tunisie et en Egypte. Or, dans l’intérêt économique de la Turquie, il va s’adapter aux nouveaux gouvernements mis en place en créant des affinités idéologiques avec eux, notamment avec les Frères musulmans en Egypte ou avec le parti islamiste Ennhada en Tunisie.  Les Frères musulmans eux-mêmes s’inspiraient d’Erdogan, non pour des raisons religieuses, mais pour son succès électoral et sa capacité à rester au pouvoir.
Ce n’est donc pas par proximité idéologique qu’il s’est rapproché de ces pays mais pour des ambitions économiques et de leadership régional. Ainsi le leader turc lance des investissements directs dans ses deux pays, à hauteur de plusieurs millions de dollars. De même lorsque Erdogan justifie le crédit préférentiel accordé à l’Egypte en 2012, une première pour la Turquie, il le fait en évoquant les liens culturels et religieux entre les deux pays. Il se voit comme l’élément indispensable dans la démocratisation des pays arabes. Il se pose en référent du monde musulman, assurant les différents pays concernés qu’il peut leur montrer la voie de la démocratie, de la paix et du commerce. Des accords de coopération économique et commerciale sont ainsi signés avec les gouvernements libyen, égyptien, yéménite et tunisien. 

 

Un autoritarisme qui doit s’adapter aux spécificités de la nation turque

Erdogan doit composer avec les différentes identités ethniques et religieuses de la Turquie, ce pays étant depuis toujours très diversifié. Ainsi l’AKP accepte l’affirmation des différentes identités ethniques et religieuses, octroie des droits culturels aux Kurdes malgré la répression envers le PKK, et a même été plus ouvert dans la reconnaissance du génocide arménien. Erdogan arrive ainsi à attirer à ses débuts des intellectuels de centre-gauche, séduits par l’ouverture sociale et la lutte contre le pouvoir armé que semble mener l’APK. Plus largement, l’Etat en Turquie n’est pas un bloc monolithique et a toujours dû chercher à intégrer différents acteurs. Les milices rurales kurdes, les services de renseignement semi-autonomes ou encore les fondations privées des années 1990 en sont de bons exemples. 
Cette nécessité pour Erdogan de jouer sur tous les tableaux entraîne des divisions au sein même de son propre camp. Le point d’orgue se situe au lendemain du référendum de 2017 qui vise à donner au président turc un pouvoir plus important par rapport au Parlement, et à contrôler directement la justice. En effet le projet d’Erdogan l’emporte avec une faible majorité, ce qui crée un débat au sein du parti avec des positions internes différentes. Certains se trouvent en désaccord avec la montée de l’autoritarisme et se font les défenseurs d’une ligne plus modérée, remettant en cause la politique de répression et de purge envers l’opposition. On peut y trouver des islamistes comme l’ancien président de la république Abdullah Gül ou des partisans de la droite traditionnelle laïque et conservatrice. A l’inverse, certains se positionnent comme de fervents défenseurs d’Erdogan et de sa politique. Ils mettent alors l’accent sur la victoire du président au référendum et justifient la chute du nombre de voix par des conspirations, notamment occidentales.  

 

Conclusion

Le président de l’APK réalise un syncrétisme stratégique entre le kémalisme de la première moitié du XXe siècle qui s’appuie sur la laïcité et le pouvoir de l’armée ; le turquisme nationaliste qui rejette tout ce qui est non turc et s’oppose donc à l’ottomanisme et à l’islamisme ; le néo-ottomanisme islamiste qui s’oppose aux occidentaux et enfin les Frères Musulmans wahhabites. 
Erdogan puise dans l’autoritarisme que connaît la nation turque depuis le kémalisme, et le dépasse pour imposer sa propre vision de la politique intérieure et extérieure. Il impose son idéologie islamiste au sein de la société turque en faisant taire l’opposition. Cet islamisme lui permet de rester au pouvoir en s’assurant le soutien d’une partie de la population, et sert également de justification à sa politique autoritaire. Le leader turc rend cet islamisme malléable afin d’atteindre ses objectifs politiques de domination régionale. 

 

Sources

Hamit BOZARSLAN, Histoire de la Turquie

Revue Questions internationales N° 94 « Turquie Le grand écart »

Pierre Puchot, Les Frères musulmans et le pouvoir

Revue Orient XXI, N° 2038

 


 

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