Al-Qaïda au Yémen (AQPA)

Une analyse de L. Girard.

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Une attaque terroriste frappe Paris le 7 janvier 2015 ; les frères Kouachi vengent les caricatures faites par Charlie Hebdo au nom de l’islam et du Prophète. Le 9 janvier 2015, le groupe Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) revendique l’attaque. Alors que le groupe était considéré comme supplanté par l’État Islamique après l’exécution d’Oussama bin Laden en 2011, il a marqué son réveil d’une attaque sur l’Occident. La cellule yéménite a en effet entraîné et endoctriné les terroristes français ; elle reste ainsi forte de son influence et de ses moyens.

En réalité, AQPA ne se trouve qu’au Yémen. La nébuleuse djihadiste a en effet profité du conflit ambiant pour se forger un ancrage territorial et se réinsérer dans le réseau Al-Qaïda. Elle s’y est également réarticulée, a réaffirmé son influence sur le monde musulman. Malgré la lutte anti-terroriste américaine, elle s’étend jusqu’à prendre contrôle de provinces entières du Yémen et à les administrer. Les frappes de drones parviennent à peine à contenir son expansion.

 

La genèse d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique

Depuis sa création, en 1987, Al-Qaïda lorgne sur le territoire de l’Arabie Saoudite. En effet, la province du Hedjaz, forte de la Mecque et de Médine, constituera le berceau de l’Oumma.

Depuis désormais une vingtaine d’années, les divers groupes du réseau islamiste ont organisé des attentats afin de provoquer un départ des troupes américaines dans la péninsule américaine. Les attaques ciblaient aussi bien du matériel de guerre américain (USS Cole), que des expatriés (tours Khobar) et la nation américaine (11 septembre), attentats qui avaient pour objectif de provoquer un départ américain de la péninsule arabique afin de renverser le régime saoudien.

Le départ des forces de soutiens au pouvoir en place aurait permis le début d’un coup d’État. L’instabilité règne dans les années 2000 après les représailles menées dès 1995 contre la Sahwa – le Réveil Islamique. Ce mouvement salafiste protestataire connaît en effet un fort soutien populaire dans les années 1990, et conteste la prédominance du pouvoir royal sur la religion, ainsi que l’influence occidentale. Néanmoins, Abd Al-Rahman Al-Nashiri, fondateur d’Al-Qaïda en Arabie Saoudite – également impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 –, se heurta à la stabilité du régime saoudien. Alors que le co-fondateur du mouvement fut assassiné, Al-Nashiri fuit la monarchie pour s’établir à la frontière, le Yémen.

La branche d’Al-Qaïda au Yémen était alors déjà extrêmement active et efficace (centre d’élaboration de l’attentat contre l’USS Cole). Celle-ci est elle-même héritière de l’armée islamique d’Aden-Abyan et des anciens combattants la guerre d’Afghanistan.

En 2009, suite à l’annonce de fermeture de Guantanamo, d’anciens détenus du centre américain sont libérés et reprennent des responsabilités au sein de leur cellule Al-Qaïda. La cellule yéménite avait durant ce temps prospéré. En raison de la liberté octroyée par le général Saleh, Al-Qaïda est parvenu à s’implanter sur ce terreau sous-développé et défavorisé. Bien que le général Saleh ait rejoint dès le 11 septembre 2001 les États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme, celui-ci entame des négociations dès 2005 avec les groupes d’Al-Qaïda. La jeunesse yéménite a ainsi été l’un des grands bassins de recrutements de l’organisation. En 2009 fusionnent officiellement Al-Qaïda au Yémen et Al-Qaïda en Arabie Saoudite pour former Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique. L’objectif de l’organisation est ainsi étendu au pays l’ayant tenu en échec.

En 2011, AQPA saisit sa chance à la chute du gouvernement. L’organisation prend part à l’administration des provinces d’Abyan et Chabwah, et tente d’introduire la sharia dans la population. Soucieux de faire évoluer son image, AQPA se décline en Ansar Al-Sharia – composée de multiples milices djihadistes. Ses membres infiltrent progressivement les administrations et services publics afin de développer un pouvoir formel.

 

Les manifestations d’Al-Qaïda sur le territoire

Après les provinces de Chabwah et d’Abyan, Ansar Al-Sharia a tenu la ville portuaire d’Al-Mukalla. Toutefois, l’alliance saoudienne a contraint les 4 000 membres de l’organisation à son retrait en 2016. Malgré l’absence d’ancrage territorial fixe, l’organisation n’en reste pas moins bien implanté dans la société.

Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique a tiré leçon de l’échec vécu par leur réseau en Irak. L’implantation et le développement des activités était d’une grande difficulté pour la cellule terroriste ; elle ne parvenait à consolider ses territoires et se constituer une base de soutien en raison des guerres tribales. Rapidement, elle fut confrontée à un rejet de la population (le réveil d’Anbar). Ainsi, Ansar Al-Sharia cherche avant tout à fidéliser la population.

L’organisation adopte par conséquent une politique de développement, mise en place au travers d’actions sociales et de développement. En faisant preuve de moins de rigorisme (cf. tolérance de la consommation de khat) et en se substituant aux institutions en place, le régime djihadiste est parvenu à supplanter l’Etat sur place – mal perçu dans ces contrées défavorisées. Des vivres et biens, volés à l’Arabie Saoudite lors de largages humanitaires, ont été distribués à la population, les villes les plus isolées ont été raccordées en eau courante, en électricité et en ligne fixe, des dispensaires ont été établis ainsi qu’un système de ramassage des déchets. Ansar-Al-Shariah assure d’ailleurs même la justice, qui se voulait jusqu’alors tribale.

En sus de ses actions politiques locales, la politique de communication menée par la filiale d’AQPA a insisté sur son aspect humain. Des excuses publiques ont notamment été présentées à la population yéménite en décembre 2013 à la suite d’exactions passées. L’allocution du leader d’Al-Qaïda, Al-Zaïhiri en septembre 2013 constitue le message matriciant. Celui-ci soulignait alors la distinction que son groupe doit opérer avec ISIS en épargnant les populations civiles.

AQPA n’opère en revanche pas une réelle diversité en matière de financement. Tout comme les autres GAT (Etat Islamique, Boko Haram), le groupe obtient les ressources à ses actions au travers de dons, et de l’économie informelle – complémentaire. La revente de matières premières (gaz, pétrole) de zones occupées, la confiscation de biens et d’avoirs bancaires, la mise en place d’impôts traditionnels (zakat, jizya, sadaqah, hawala), les rançons, et les trafics permettent ainsi au groupe la poursuite de leur activité. À titre de comparaison, les revenus de Daesh se seraient élevés à 1 milliard de dollars par an entre 2014 et 2016.

 

Une cellule d’un réseau transnational

Grâce à l’influence de ses cadres et à sa réputation, Ansar Al-Sharia a pu tisser des liens avec Al-Shabab (Al-Qaïda en Somalie) [par l’intermédiaire de son chef Qasir Al-Raymi, estimé en Somalie]. Al-Shabab, a néanmoins également développé des relations avec ses homologues syriens et occidentaux. La cellule somalienne s’établirait a priori comme la plaque-tournante du groupe Al-Qaïda. En l’état, elle soutient actuellement les groupes djihadistes au Maghreb et au Yémen. Elle constitue donc une réserve opérationnelle.

De nombreux combattants somaliens auraient été envoyés au Yémen soutenir le combat d’AQPA. AAS a en effet besoin de combattants expérimentés et d’agents politiques, afin d’assurer le contrôle des zones et l’administration des nouveaux territoires.

 

Les objectifs d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique

Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique affiche ouvertement ses prétentions territoriales. En effet, l’action du groupe ne se limite à ce jour qu’au Yémen. AQPA souhaiterait notamment s’étendre à l’Arabie Saoudite.

À long terme, AQPA ne souhaite rien d’autre qu’appliquer la Fatwa énoncée par Oussama ben Laden le 23 février 1998. Le groupe terroriste deviendrait alors un incubateur, un soutien de taille national apte à attaquer l’Occident et à soutenir de telles attaques. Toutefois, à court terme, Ansar Al-Sharia a pour objectif de fédérer la population à sa cause. Se forme donc un objectif à moyen-terme, compatible avec son but ultime. AQPA tente d’établir un micro-Etat concurrent de l’État yéménite failli. L’administration de la région d’Abyen par Ansar Al-Shariah constituait un début de construction étatique.

 

Une opposition avec l’État Islamique ?

AQPA est généralement présenté comme le contrepied de l’État Islamique. En effet, leurs doctrines s’opposeraient violemment. Tandis qu’Al-Qaïda perçoit l’établissement d’un territoire islamique comme une conséquence finale, l’État Islamique n’y voit jamais rien d’autre qu’un point de départ. En effet, la nébuleuse islamique décompose  son action en expansion idéologique, qui aboutira finalement en la création d’un territoire unifié. À l’inverse, l’Etat Islamique d’après sa doctrine envisage la fondation d’un territoire comme le point de départ d’une guerre idéologique.

Toutefois, l’opposition idéologique et les tensions intergroupes ne prévalent pas au Yémen. La lutte qui se veut violente en Syrie et en Afghanistan s’allège avec la distance, l’écart idéologique devient flou au Yémen. En effet, en 2015, certaines cellules d’Ansar Al-Sharia ont souhaité se rapprocher de l’État Islamique.

Aucun réseau local ne souhaite d’une part entretenir de guerre intestine, ou perdre d’influence. Par conséquent, beaucoup de ces petites cellules tentent de se rattacher aux deux réseaux. D’autre part, les groupes semblent s’aident l’un l’autre. Après la reprise de Moukalla, alors aux mains d’AQPA, les insurgés ont trouvé refuge dans les zones d’influence de leur homologue, l’État Islamique.

En outre, l’ambivalence est renforcée par l’aspect tribal des guerres. AQPA puise fréquemment dans les conflits locaux et tribaux des combattants pour sa lutte, et des sujets de propagande. Néanmoins, cette alliance n’est pas réciproque – les tribus raisonnent en termes d’alliances de circonstance et non par idéologie. Ainsi, de nombreux chefs de tribus ont apporté leur soutien à Ansar Al Sharia en l’échange d’avantages en nature (puits, système d’irrigation, ressources alimentaires). L’alliance n’est en rien fixe.

La conquête de la ville de Rada au Yémen s’interprète suivant une lecture tribale comme une guerre de succession. Néanmoins, afin de préserver des vies et des biens matériels, les tribus impliquées négociaient simultanément avec les autorités locales. Il est pertinent de supposer que des tribus peuvent à certains moments s’allier à la fois à l’État Islamique et Ansar Al-Sharia par intérêt.

Les frontières sont donc floues, puisqu’elles dépendent des circonstances et de la conjoncture. Les zones d’influence de l’État Islamique et d’AQPA parfois se confondent, d’autres fois s’affrontent. Néanmoins, elles ne sont jamais figées.

 

Une lutte inefficace des puissances occidentales

Afin d’éviter un embourbement semblable à l’Irak, le gouvernement américain a mis une place une lutte contre le terrorisme au Yémen appuyée par les drones, les soutiens aux forces ou gouvernements locaux et par les opérations spéciales.

Néanmoins, l’efficacité des moyens employés est à nuancer. Malgré de lourds revers pour AQPA avec la perte de dirigeants et d’idéologues majeurs, les raids nourrissent l’anti-occidentalisme et la haine à l’égard de l’élite locale. Les attaques ne prennent en effet en compte le contexte politique locale, et frappent donc de nombreux civils. Malgré les dommages causés, elles ne parviennent à contenir la croissance du groupe, alors stimulée.

Par conséquent, les interventions américaines renforcent la propagande islamiste. Ils constituent une raison de se dresser contre l’État américain, et d’accuser les occidentaux d’être pro-gouvernement et pro-houthistes (ou notamment pro-Saleh – comme par exemple durant la bataille d’Al-Baïda).

Un exemple parlant de la politique menée contre le terrorisme est celui de la lutte contre les tribus. Le prisme d’analyse actuel suggère une guerre totale contre le djihadisme, afin de faire céder l’arrière. Cela implique donc une destruction du lien tribu/djihadisme (au travers des drones, du soutien au gouvernement en place, d’interventions armées), inefficiente. Au contraire, elle développe un anti-occidentalisme auprès de populations plus intéressées que radicalisées. Une médiation selon les coutumes locales serait bien plus fine, et bien que non parfaite limiterait à terme les destructions matérielles et humaines.

 

Des relations occidentales ambivalentes

Le djihadisme au Yémen se veut ambivalent dans les factions qui l’incarne, comme dans les camps qu’il sert. Diverses cellules ont ainsi tantôt été employées par le pouvoir en place, tantôt par les forces occidentales. Leur recours permet l’exécution de missions médiatiquement inacceptables ou inexplicables.

Ainsi, en août 2018, AQPA aurait conclu un accord avec les Etats-Unis. Les insurgés islamistes auraient alors quitté la ville de Mukalla et les provinces d’Abyan et Shabwa. Ils y auraient consenti en l’échange d’une suspension des frappes de drones américains, et de mannes d’argent et d’armes. De la même manière, le général Saleh aurait lui-même manœuvré contre les États-Unis en 2009 avec l’aide d’Al-Qaïda. De son côté, le gouvernement Hadi bénéficierait dans certaines zones de l’aide d’AQPA dans la lutte contre les rebelles houthis, chiites.

Dès 2015, lors de la plongée du Yémen dans la guerre civile, les terroristes sunnites ont rejoint la résistance populaire pro-gouvernementale contre les rebelles houthis. Des cadres d’AQPA se sont infiltrés au sein de ce mouvement afin de reformer leurs groupes. Le terrorisme est ainsi en certains points mêlé au conflit.

En outre, le général Ali Mohsen tient une position confuse à l’égard des groupes djihadistes.

 

Mais un soutien local à nuancer

La lutte contre AQPA est rendue difficile en raison de sa dissémination sur le terreau yéménite. En effet, le Yémen est un pays jeune avec une moyenne d’âge de 18,1 ans, où 54% de la population vit sous le seuil de pauvreté, et où 40% des actifs souffrent de chômage. Ainsi, des provinces jeunes comme Abyan ou Shabwa (où deux tiers de la population a un âge compris entre 16 et 28 ans) sont très favorables au développement d’Ansar Al-Sharia. La richesse d’Al-Qaïda permet plus généralement l’achat d’alliés – qu’il s’agisse de tribus Sud sunnites ou  de provinces délaissées par le gouvernement national.

Néanmoins, la population semble rejeter l’ancrage installé par AQPA. La population est devenue davantage réticente à soutenir la branche locale de la nébuleuse islamiste. Les frappes de drones, bien qu’elles attisent un sentiment de rejet de l’occident, développent aussi un sentiment de rejet de l’islamisme. Les populations craignent les frappes liées à la présence de terroristes dans la région.

En outre, le départ d’Ansar Al-Sharya de la région d’Abyan a donné à la population d’expérimenter la vie sous administration islamiste. Le support de la population se révèle in fine gracile après le régime de violence instauré – comme par exemple à Ja’ar.

 

Sources

Janne Novak, « Yemen : New terror camps as a city falls to jihadists », dans Long War Journal, 3 mars 2009 

David Rigoulet-Roze, « Géopolitique du Yémen à l’aube du xxie siècle », Hérodote, vol. 160-161, no. 1, 2016, pp. 159-176.

Robin SImcox, « Ansar al-Sharia and Governance in Southern Yemen » dans le rapport « Current trends in islamist ideology, vol. 14 » de l’Hudson Institue, 2013.

« Le nouvel axe AQMI-Al Shabab-AQPA » paru dans Liberté-Algérie le 12 février 2012.

Nicolas Hautemanière, « Qu’est-ce qu’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique ? » sur Les clés du Moyen-Orient, 19 janvier 2015

Rigoulet-Roze, David. « Géopolitique du Yémen à l’aube du xxie siècle », Hérodote, vol. 160-161, no. 1, 2016, pp. 159-176.

Laurent Lagneau, « Selon la CIA, al-Qaïda et l’État Islamique coopérent au Yémen » sur opex360, le 11 septembre 2016

Erwin van Veen, « Quand Al-Qaïda s’empare d’une ville au Yémen » sur orientxxi, le 31 janvier 2014.

April Longley Alley, « Les raids antiterroristes américains au Yémen, une arme aux mains d’Al-Qaida », le 20 février 2017

« Yémen : accords secrets entre la coalition saoudo-émiratie et al-Qaïda » paru sur MiddleEastEye le 6 août 2018

Arnaud Guittard, « El-Qaëda progresse dans l’ombre du conflit yéménite », L’Orient le jour, le 23 janier 2019

« Au Yémen, l’ennemi de mon ennemi est mon allié », paru sur MiddleEastEye le 14 novembre 2017

Robin SImcox, « Ansar al-Sharia and Governance in Southern Yemen » dans le rapport « Current trends in islamist ideology, vol. 14 » de l’Hudson Institue, 2013.

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