Al-Arabiya versus Al-Jazeera

Une comparaison des contenus des deux chaînes d’information, par F. Gillis et I. Gellens (Belgique), coordination O. Hanne

 

321

 

Créée le 1er novembre 1996 au Qatar, Al-Jazeera est une chaîne de télévision devenue la plus importante dans son secteur au Moyen-Orient. Elle émet aussi bien en arabe, en anglais, en turc et en serbo-croate, ce qui la permet d’atteindre environ 25 millions de spectateurs. L’argent nécessaire pour lancer cette chaîne satellitaire vient directement du cheikh Hamab ben Khalifa Al-Thani, émir du Qatar depuis le 28 juin 1995. Bien que l’État du Qatar soit l’investisseur principal, Al-Jazeera n’est pas la chaîne nationale, et garde une certaine indépendance. À l’époque de sa création, Al-Jazeera essayait de contrer le pouvoir de l’Arabie Saoudite dans le monde médiatique international arabe. Elle voulait aussi briser le contrôle des gouvernements arabes sur l’information nationale et donc libéraliser les médias moyen-orientaux.

Al-Arabiya est une chaîne saoudienne appartenant au groupe Middle East Broadcasting Center. C’est dans un contexte de montée de l’intégrisme et où les conflits régionaux se multiplient qu’Al-Arabiya a vu le jour en 2003, huit ans après sa chaîne rivale Al-Jazeera. Al-Arabiya est diffusée dans les six pays, membres du Conseil de coopération du Golfe, en Asie pacifique, en Asie du Sud-Est, en Afrique du Nord et dans la grande majorité des pays du Moyen-Orient.

 

1. Al-Jazeera, une réelle indépendance ?

Bien qu’elle essaie d’informer sur des faits bruts, quelques points de vue politiques sont remarquables sur Al-Jazeera.

 

La situation en Syrie

La couverture par Al-Jazeera du départ des troupes américaines en Syrie (décembre 2018) est remarquable. Les troupes américaines ont combattu Daech pendant plusieurs années sur le sol syrien en appuyant les milices Kurdes du YPG, considérées comme terroristes par la Turquie, liés au PKK. Al-Jazeera met l’accent sur le fait que la Turquie considère les Kurdes comme des terroristes et que les Américains n’auraient jamais dû soutenir ces milices. La chaîne a tendance à souligner l’opposition entre la Turquie et les Etats-Unis, en reprenant fidèlement les déclarations officielles du gouvernement turc ou d’organisations internationales. Al-Jazeera ne critique pas ouvertement la Turquie en raison des bonnes relations entre le Qatar et Ankara. Ces deux pays soutiennent les Frères musulmans, raison qui explique l’embargo que subit le Qatar depuis juin 2017 à l’initiative de l’Arabie Saoudite.

 

Géopolitique du Qatar au Moyen-Orient

Al-Jazeera publie beaucoup d’articles sur ses pays voisins et leur politique internationale. La guerre civile en Syrie est le sujet le plus récurrent. Pourtant, la chaîne et son site ne publient pratiquement pas d’articles sur la politique étrangère du Qatar à ce sujet. L’article Qatar will not normalise relations with Syria montre que le pays ne changera pas d’avis en ce qui concerne le gouvernement de Bashar al-Assad, alors même que les Emirats arabes unis sont en train de faire évoluer leur position hostile envers Damas. Le 14 janvier 2019 le ministre d’affaires extérieures du Qatar, Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani, a confirmé que le Qatar ne changera pas de politique envers la Syrie, ne planifie pas de rouvrir une ambassade à Damas et refuserale retour de la dans la Ligue Arabe. Aucune argumentation ou explication ne vient appuyer cette déclaration.

 

Politique nationale du Qatar

La politique intérieure du Qatar est rarement évoquée par Al-Jazeera, alors que la chaîne est regardée dans tout le Moyen-Orient. Le budget de la chaîne dépendant de l’émir du Qatar, ses positions sont contraintes. On évoque surtout les aspects sociétaux, le sport et la situation économique liée à l’embargo. Les conséquences de l’embargo sont font d’ailleurs sentir dans le monde du sport, car les équipes ne savent pas se déplacer vers l’étranger.

 

2. Al-Arabiya, la voix de son maître

Une revue des publications de la première quinzaine de janvier 2019 sur Al-Arabiya montre que la chaîne suit fidèlement la géopolitique saoudienne sans montrer beaucoup d’originalité.

 

Les États-Unis

La chaîne accorde une importance particulière aux liens étroits entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, notamment afin de résoudre le conflit de « nos frères afghans ». Riyad accorde une importance cruciale aux élections américaines et à l’évolution de l’attitude du président Trump. Un contrat d’armement d’une valeur de 110 milliards de dollars et des négociations en terme d’énergie nucléaire ont vu le jour suite à l’élection du président Trump.

Lors d’une interview entre la chaîne de radio Al-Arabiya et Brian Hook, le conseiller en chef du secrétaire d’Etat américain mais aussi principal initiateur de la politique de Washington sur la question de l’Iran, ce dernier s’est prononcé sur le retrait des troupes américaines en Syrie et sur le régime en place en Iran. Sans surprise, la chaîne rapporte ses propos sur la “cleptocratie” du régime iranien et annonce que le départ américain en Syrie ne témoigne en aucun cas d’un désengagement de la lutte américaine contre Daech. La vision anti-iranienne des États-Unis est pleinement partagée par Al-Arabiya.

 

Le Canada

La chaîne assume les choix saoudiens dans la cxrise avec le Canada. Suite aux reproches sur Tweeter de l’ambassade canadienne à Riyad sur les vagues d’arrestation de militants des droits de l’homme, l’Arabie Saoudite a ordonné au mois d’août 2018 l’expulsion de l’ambassadeur. Le pays a aussi gelé toute nouvelle transaction commerciale avec le Canada, malgré la volonté de Riyad de s’ouvrir au monde et de montrer un nouveau visage social et politique.

 

L’Iran

Les articles publiés sur le site d’Al-Arabiya cherchent unanimement à décrédibiliser le régime islamique. Ainsi, depuis l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini en 1979, la consommation d’alcool est interdite, mais, contrairement à l’Arabie Saoudite qui fait respecter l’interdiction (sic), la chaîne montre que les cas de dépendance à l’alcool sont anormalement élevés en Iran, signe d’une hypocrisie religieuse.

Le site décrit les Rich Kids of Tehran, la jeunesse dorée du régime qui profite d’un style de vie somptueux en pleine crise économique.

Lors d’une interview entre Al-Arabiya et le secrétaire d’état des États-Unis, Mike Pompeo, celui-ci a souligné les trois objectifs majeurs de Washington au Moyen-Orient, à savoir : faire face à l’Iran et le contenir ; détruire Daech ; assurer la stabilité régionale. Pour ce faire, le gouvernement américain veut s’appuyer sur l’Arabie Saoudite à laquelle il renouvelle toute sa confiance, du moins d’après la chaîne.

 

Israël

Israël fut frappé le week-end du 11 janvier par des frappes aériennes provenant d’armes iraniennes implantées en Syrie. Dans les 36 heures suivant l’attaque, la force aérienne israélienne a engagé des frappes sur l’aéroport international de Damas où se trouvaient des armes iraniennes.

L’offensive israélienne à Gaza est un sujet qui montre les divergences politiques entre Al-Jazeera et Al-Arabiya et par extension entre le Qatar et l’Arabie Saoudite. Il existe non plus une mais deux Bandes de Gaza, selon l’une ou l’autre chaîne. Ainsi, le Qatar soutient les islamistes du Hamas dans la Bande de Gaza et aspire officiellement à une détente du conflit. La chaîne Al-Jazeera montre que les positions adoptées par les États-Unis, Israël et l’Arabie Saoudite sont une tentative de détourner l’attention du conflit “anticolonial” israélo-palestinien vers une conflagration entre les peuples arabes et l’Iran, opposition que la chaîne ne valide pas, tout comme le Qatar.

 

Le Qatar

L’ambassadeur qatari à Moscou a annoncé début janvier la position du Qatar vis-à-vis de l’occupation iranienne en Syrie. Selon lui, l’Iran a des intérêts « légitimes » en Syrie et son occupation est donc justifiée. Cette prise de position ne reflète qu’une nouvelle façade des contradictions du Qatar. En effet, Doha supporte d’une part des groupes qui combattent le régime de Bashar al-Assad et ses alliés iraniens, et d’autre part ferme les yeux sur la présence iranienne en Syrie. D’après Al-Arabiya le Qatar serait en quête d’une position qui lui confèrerait un avantage diplomatique dans la région. La chaîne diffuse l’idée que le jeu diplomatique qatari entretient le conflit et prolonge la guerre.

 

Conclusion

Un décalage flagrant existe entre les deux chaînes concernant des dossiers importants, sensibles et sujets à discussion tels que la Palestine, le Liban ou l’Iran. Contrairement à son concurrent, Al-Arabiya adopte une position catégorique de mépris vis-à-vis du Hezbollah et du Hamas, position conforme à Washington. Al-Arabiya s’impose au Moyen-Orient comme une chaîne proche des positions américaines, israéliennes et forcément saoudiennes. Al-Jazeera est une chaîne d’information plus diversifiée dans ses thématiques, en raison de son ambition panarabe. Un point particulier est le manque d’articles sur la situation interne au Qatar. Le média se veut donc essentiellement international et arabo-musulman. Cette stratégie permet d’éviter les sujets nationaux. L’opposition dans les analyses entre les deux chaînes est claire et sans ambiguïté.  

 

 

https://www.aljazeera.com/news/2019/01/turkey-launch-syria-attack-delays-troop-pullout-190110092123874.html

https://www.aljazeera.com/news/2019/01/children-tortured-iraqi-kurdistan-hrw-report-190108150435850.html

https://www.aljazeera.com/news/2019/01/qatar-normalise-relations-syria-foreign-minister-190114080234797.html

https://www.aljazeera.com/news/2019/01/qatar-saudi-arabia-football-blockade-piracy-asian-cup-190116145421321.html

Ajouter un commentaire