Les frontières du Moyen-Orient

Renaissance et pérennité des « seuils » du Moyen-Orient

 

O. Hanne

 

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Réalité juridique, fiscale, militaire, la frontière incarne toutes les dimensions de la vie politique. Mais au Moyen-Orient elle est encore plus que cela : elle est un rappel de l’histoire. La frontière ici est un « seuil », c’est-à-dire une faille historique et administrative surinvestie par les mémoires collectives, et que celles-ci ne cessent de ruminer même après leur disparition. Les lignes des accords Sykes-Picot sont un seuil, tout comme les limites de guerre de l’État islamique.

 

Les lieux-mémoire

Le Moyen-Orient est ponctué de sites qui constituent des seuils symboliques, enjeux de tensions internationales ou de focalisation des opinions publiques. C’est le cas de Deir al-Zor, l’une des « métropoles » de Daech : antique Doura-Europos qui veillait sur le limes romain face aux Parthes, villégiature abbaside au centre de la vallée de l’Euphrate, terminus des convois de civils arméniens, achevés en 1915 par les supplétifs kurdes au service des Turcs. Lorsque la diplomatie occidentale assure que les forces kurdes libèreront Deir al-Zor contre Daech, les chrétiens d’Orient entendent en écho le souvenir du génocide arménien. Toute prospective pour un Moyen-Orient apaisé doit prendre en compte le caractère anxiogène de certaines constructions politiques, et la mémoire qu’elles génèrent.

La culture juive a identifié dans l’État d’Israël la terre biblique de la promesse (Eretz Israel), et chacun des hauts lieux de l’histoire juive est chargé de valeur nationale : le Mur des Lamentations, le tombeau des patriarches à Hébron, ou encore la forteresse de Massada, où les derniers révoltés juifs tombèrent en 73 ap. J.-C. faux aux légions romaines. Les chrétiens ont fait de Jérusalem la cité sainte par excellence, lieu de la Passion du Christ, sépulture d’Adam, axe du ciel. Là s’emboîtent encore les espaces de l’islam, en raison du séjour miraculeux du Prophète à Jérusalem, al-Qods (« la [ville] sainte »), dont le Dôme du Rocher garde le souvenir. Les premiers musulmans voyaient dans la conquête de la ville un signe apocalyptique, et le Shâm (la Syrie-Palestine) une terre eschatologique, propice au salut. Une prière à Jérusalem en vaut 25 000 autres.

 

L’usage politique des seuils

Les pouvoirs ont toujours utilisé les lieux-mémoire pour leur propagande. En prenant le bourg de Dâbiq, dans le Nord de la Syrie, Daech avertit en 2014 que, selon la tradition, aurait lieu ici la bataille de la fin des temps, entre les armées sataniques et celles de Dieu. À l’inverse, les Turcs rappelèrent que Dâbiq fut en 1516 une victoire ottomane qui avait permis l’invasion de la Syrie.

La Jordanie, née de la Première Guerre mondiale, développa dans ses manuels scolaires une représentation de son histoire pour justifier la logique d’un territoire qui n’en avait pas. On utilisa le souvenir des Nabatéens opposés à Rome, et celui du califat prospère et tolérant en lutte contre les fanatiques croisés. Les programmes favorisaient ainsi une double fierté : envers la petite nation et la grande communauté arabo-musulmane. On stigmatisa les frontières coloniales, responsables de tous les maux, malgré l’alliance entre la monarchie hachémite et les États-Unis. Ce faisant, la Jordanie nourrissait la schizophrénie orientale envers l’Occident.

Dans une région aussi riche d’histoire, n’importe quel lieu peut être investi symboliquement pour servir une politique. Lorsque, en 1980, le parlement israélien déclare « Jérusalem, entière et unifiée, capitale d’Israël », il brave la décision de l’ONU d’internationaliser la ville en 1948. De « ville-frontière » où la cohabitation était encore envisageable, Jérusalem est devenue en 1967 une ville israélienne, puis après 2001 une cité juive en cours d’homogénéisation et d’extension grâce aux colonies périphériques. C’est la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade du Temple en 2001 qui relança l’Intifada. Nul doute que l’annonce d’un transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem déclenchera un séisme régional aux conséquences dramatiques.

 

Le milieu naturel, un créateur de frontières

Malgré les habitudes de la géographie européenne, qui rechigne à considérer les effets de l’environnement sur la géopolitique, le déterminisme naturel joue dans cette région. La steppe syro-irakienne, dont l’axe structurant est la vallée de l’Euphrate, et les montagnes arméno-kurdes ont été les principaux espaces convoités du Moyen-Orient. En revanche, dans les déserts arabiques, les frontières ont été tardives à se mettre en place – pas avant les années 1960-1970 –, incertitude qui facilitait l’implantation de groupes idéologiques violents : les qarmates aux Moyen Âge, puis les wahhabites au xviiie siècle.

Entre 2014 et 2016, l’implantation de Daech s’est produite dans la zone semi-aride entre l’Euphrate et le Tigre, peu peuplée, et son extension a été interrompue quand le groupe a atteint les espaces agricoles et urbanisés. C’était déjà dans cet espace que s’étaient épanouis l’empire assyrien, l’émirat hamadide au xie siècle, puis les territoires ayyoubides au xiie siècle.

Plus au Sud, au Yémen, l’actuelle révolte des Houthis n’a pu se maintenir en dehors des hautes terres, et le port d’Aden a été rapidement perdu par la rébellion en 2015. En revanche, la coalition sunnite ne parvient pas à réduire leurs espaces traditionnels dans les montagnes, tout comme l’empire ottoman lui-même n’avait pu briser la résistance des Imams zaydites durant l’époque moderne.

 

Des équilibres géopolitiques récurrents

Depuis l’Antiquité, le Moyen-Orient a vu se succéder quelques types d’équilibre géopolitique qui génèrent une orientation spécifique des frontières convoitées. En premier lieu, on repère une séparation Est-Ouest, ainsi sous l’Antiquité entre Rome et les Parthes, au Moyen Âge entre les terres d’Islam et Byzance, à l’époque moderne entre les Ottomans et les Safavides iraniens. La ligne de faille de ces partages méridiens suit immanquablement la vallée de l’Euphrate, le piémont des Zagros ou la ligne Erzurum-Nisibe.

L’autre équilibre oppose les puissances du Nord à celles du Sud de la région : l’Égypte face aux Hittites ; les populations sémites face aux indo-européens. Le partage latitudinal suit alors les monts Taurus, les lignes Antioche-Nisibe et Damas-Basra.

À ces systèmes bipolaires s’oppose la configuration récurrente en trois puissances politiques : Assyriens, Hittites et Égyptiens ; les califes fâtimides face aux califes abbasides et aux sultanats turcs.

Enfin, le dernier système est celui du chaos régional, souvent de courte durée et préfigurant un nouvel équilibre : l’invasion mongole aux xiiie-xive siècles ; la guerre 1914-1918. Depuis 2014, le Moyen-Orient est exactement dans cette dernière configuration, laquelle précède une nouvelle phase de statu quo, dominée par un vainqueur ou une puissance étrangère avec ses alliés.

 

Ingérence et intrusion extérieures

Les territoires et les identités ont toujours été remis en cause par des acteurs extérieurs. C’est une constante depuis la préhistoire et qui ne doit rien à Sykes-Picot… Car le Moyen-Orient fut un espace de parcours pour les peuples sémitiques du Sud, pour les migrations asiatiques (indo-européens, Turcs, Mongols), et une terre convoitée par les empires européens (hellénistique, romain, coloniaux). Même lorsqu’elle se veut pacificatrice, l’intervention extérieure transforme l’espace. Les résolutions onusiennes introduisent ainsi des conceptions juridiques européennes, défendent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avatar du nationalisme introduit en 1918, et instaurent des missions d’interposition qui pérennisent les frontières de guerre (Golan, Sinaï, Liban-Sud), refusant qu’il y ait un vainqueur et un vaincu.

L’originalité introduite par les Occidentaux dès la fin du xixe siècle n’est donc pas tant d’avoir voulu s’immiscer dans la région que d’avoir prétendu légitimer et pérenniser par le droit un état des forces acquis par la guerre et l’ingérence.

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