Peut-on défendre Sykes-Picot ?

PEUT-ON DEFENDRE SYKES-PICOT ?

Olivier Hanne (tiré de son ouvrage Les Seuils du Moyen-Orient, 2017)

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Les accords de Sykes-Picot ont provoqué, dès les années 1920, des critiques virulentes. Le groupe Daech, qui conquit en 2014 en Irak et Syrie un vaste territoire de 8 millions d’habitants, prétendit abattre la frontière artificielle entre les deux pays, afin de recréer l’unité islamique, disloquée par les infidèles européens et les juifs (sic). Toutefois, on a pu établir que l’accord n’avait porté que sur 7, 5 % des 14 000 km de frontières actuelles dans la région.
La carte imaginée en 1916 était moins abérante qu’on a pu le dire. En effet, la frontière septentrionale obéissait au particularisme culturel arabe, vivement opposé à la domination turque. Vers l’Est, les limites étaient celles de la Perse, déjà établies depuis le XVIIe siècle, malgré des changements ponctuels. Vers le Levant, la séparation programmée entre la Syrie et les terres chrétiennes du Liban, voire de Phénicie, correspondait aux attentes des minorités, qu’elles fusse maronites ou alaouites, peu pressées d’être intégrées à un État hachémite ou musulman. Les accords répondaient en partie aux attentes des alliés locaux de l’Europe.
Reste la question de la frontière irako-syrienne qui aurait interrompu les liens traditionnels entre les deux pays et interdit les déplacements. C’est oublier que, dès l’Antiquité, l’Euphrate avait constitué une barrière sur laquelle des empires antagonistes avaient établi leurs limites, et que, au Moyen Âge, le Shâm des Umayyades fut une réalité concurrente de la Mésopotamie des ‘Abbâsides. Si le tracé précis de cette opposition spatiale ne cessa d’évoluer, la réalité historique et sociale de cette limite n’est pas douteuse, et a même un caractère linguistique (dialecte syro-libanais contre dialecte irakien). La frontière rectiligne du Sud de la Syrie rappelle celle de la province hellénistique et romaine. Vu à travers le temps long, l’accord ne créa donc pas un découpage absurde, même si la Syrie ainsi définie n’avait jamais existé. Quant aux déplacements qu’il interrompit, ceux-ci impliquaient d’abord des marchands et des oulémas, qui continuèrent leurs pérégrinations, et surtout des nomades, minoritaires dans la société, connus pour leur violence, objets de la méfiance générale et, quoi qu’il en soit, hostiles à toute structure étatique qui les contraindrait.
Toutefois, Sykes-Picot est critiquable sur la question du vilayet de Mossoul, attribué aux Français puis unifié au Bas-Irak britannique avec lequel les liens étaient ténus. Plus que sur les territoires eux-mêmes, l’accord était contestable sur son principe colonial et sur les idées politiques véhiculées. En important les définitions européennes de l’État, de la frontière et de la gestion publique des hommes, Sykes-Picot méprisait les complexes réalités de la région, lesquelles avaient toujours accepté plusieurs niveaux d’allégeance politique, et une appréhension de l’espace à géométrie variable. Les négociateurs – positivistes – crurent qu’en important le patriotisme exclusif et le cadre juridique européens, ils feraient oublier 4 000 ans d’Histoire. Là réside leur plus grande faute...

 

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