Le territoire syrien

Le territoire syrien : évolution historique et situation géopolitique

 

Olivier Hanne

 

« La Syrie ? Que savons-nous d’elle ? Avouons-le sans faux orgueil : quelques réminiscences sur les croisades, quelques pages célèbres, les beaux noms de Damas, de Palmyre, de l’Euphrate, voilà tout notre bagage pour une grande et féconde contrée placée sous le mandat français. Mais qui discerne l’importance de ce mandat ? Qui – à part de très rares spécialistes – pourrait tracer la physionomie politique de ce pays ? Qui expliquerait pourquoi l’on s’y bat et qui se bat ? »

Joseph Kessel, En Syrie (1926), Folio Gallimard, Paris, 2015, p. 13-15.

 

Le territoire syrien est un produit d’importation. La chose est entendue. Sa déliquescence prolongée depuis le début des émeutes en 2011 semble confirmer la fragilité de l’espace national, due principalement à l’intervention des puissances européennes au cours de la Première Guerre mondiale.

Mais le caractère a priori artificiel du cadre syrien est une explication commode au chaos et au surgissement des groupes terroristes, et légitimerait par contre-coup les projets de reconstruction des frontières, autour de nouvelles entités. Si la Syrie est une nation fabriquée, si elle ne peut se maintenir que par l’autoritarisme, alors il conviendrait d’en refonder les bases afin d’éviter le prolongement de la guerre.

Or, par bien des aspects, la réalité syrienne est solide et enracinée dans les mentalités, tout autant que le régime de Damas, que les chancelleries occidentales avaient cru – un peu trop vite – condamné après 2011…

 

Un territoire imaginé ?

 

Les provinces ottomanes

L’espace syrien recoupait au XIXe siècle six provinces ottomanes (ou vilayet), sans compter le Mont Liban, qui avait obtenu un statut spécial en 1861 au profit des chrétiens maronites, et Jérusalem qui était un sanjak dépendant directement d’Istanbul.

Déjà, à l’époque, le découpage administratif ne correspondait que vaguement à la complexité des identités syriennes : dans le vilayet de Maras, les Arméniens étaient majoritaires ; les Kurdes l’emportaient dans celui de Diyarbekir ; la province de Ruhâ correspondait à la vieille Jézireh médiévale, steppe incontrôlable, terrain de parcours des bédouins, prompts à désobéir au pouvoir central ; dans la province de Homs vivaient les minorités chrétienne, alaouite et chiite ; les vilayets d’Alep et de Damas étaient majoritairement arabes et sunnites.

Dans le détail, les mélanges communautaires étaient innombrables, et aucune province n’avait isolément de raison d’être économique ou culturelle. Les tensions étaient fréquentes entre tous ces groupes, qui, à la fin du XIXe siècle, subirent l’autoritarisme grandissant de l’empire ottoman. L’émancipation sociale des chrétiens et leur enrichissement aggravèrent leurs relations avec les Druzes et les sunnites ; les Alaouites descendirent de la montagne vers les plaines littorales pour profiter de l’essor économique. Déclassés, les Druzes migrèrent en masse vers le mont Hauran, qui devint alors le « Jebel Druze », aux dépens des bédouins arabes. L’absence de véritable frontière intérieure à la Syrie ottomane créait une interdépendance entre chaque groupe, sous l’autorité d’un pouvoir turc de plus en plus jaloux de ses prérogatives administratives.

L’arabisme, un siècle avant la domination des al-Assad, pouvait faire figure de conscience commune, bien que fragile et souvent limitée aux bourgeoisies urbaines. À Damas, le courant nationaliste arabe fut vivace, rêvant d’une patrie pour tous les Arabes, militant pour le constitutionnalisme et contre la présence turque.

La Syrie ottomane n’existait pas en tant qu’entité politique cohérente, et à peine comme système administratif. Dire que les puissances européennes ont sacrifié un espace de stabilité au profit de leurs ambitions est donc une ineptie historique…

 

Carte 1 : Les provinces syriennes de l’empire ottoman au milieu du XIXe siècle

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La main de l’étranger

La Première Guerre mondiale éclata dans un climat d’exaspération et de violences, fournissant aux Européens une occasion unique pour rebattre la carte des territoires.

Les accords Grey-Cambon (9 mai 1916), issus du mémorandum Sykes-Picot du 4 janvier 1916, envisagèrent de diviser le Moyen-Orient ottoman en espaces sous administration directe des puissances européennes et en zones d’influence. La France, qui défendait l’idée d’une « Syrie intégrale », liant ses intérêts commerciaux et la protection des minorités, obtiendrait le littoral syro-libanais, auquel seraient rattachés les vilayets de Maras et Mossoul (« zone bleue »). La Palestine (dite « zone brune ») était détachée du Cham, le « Levant » ou la grande Syrie traditionnelle, pour être internationalisée.

Le découpage ottoman fut respecté dans le cas des provinces de Maras et Mossoul, mais pas pour le vilayet de Damas, qui fut coupé en deux, le nord à la France, le sud à la « zone brune ». La frontière septentrionale de la zone française obéissait au particularisme culturel arabe, vivement opposé à la domination turque. La séparation entre la Syrie et les terres chrétiennes du Liban n’était pas encore programmée.

Pourtant, la différence de nature dans les types d’occupation correspondait aux attentes des minorités, qu’elles fussent maronites ou alaouites, peu pressées d’être intégrées à un État sunnite. Les accords répondaient donc en partie aux attentes des alliés locaux de l’Europe.

Reste la question de la frontière irako-syrienne qui aurait interrompu les liens traditionnels entre les deux pays et interdit les déplacements. C’est oublier que, dès l’Antiquité, l’Euphrate avait constitué une barrière sur laquelle des empires antagonistes avaient établi leurs limites, et que, au Moyen Âge, le Cham des Omeyyades fut une réalité concurrente de la Mésopotamie des Abbassides. Si le tracé précis de cette opposition spatiale ne cessa d’évoluer, la réalité historique et sociale de cette limite n’est pas douteuse, et a même un caractère linguistique (dialecte syro-libanais contre dialecte irakien). Vu à travers le temps long, l’accord ne créa donc pas un découpage absurde, même si la Syrie ainsi définie n’avait jamais existé.

Le plus grand reproche que l’on puisse faire à Sykes-Picot n’est pas d’avoir prévu un découpage pensé depuis l’étranger, car le Moyen-Orient en avait connus d’autres, mais d’avoir plaqué les conceptions européennes du territoire. Ainsi, la frontière sud du vilayet de Damas avait été laissée dans le flou par les autorités ottomanes afin de mieux s’étendre vers la steppe et le désert. En traçant une « ligne dans le sable » (cf. James Barr, 2017), les Européens fixaient une limite politique à leur zone de contrôle. Ils exportaient donc leur approche de la frontière, vue comme une séparation délimitable entre deux États-nations. Or, de toute évidence, il n’y avait nul État-nation en devenir dans la région.

 

Comment définir la Syrie ?

Toutefois, malgré l’artificialité des découpages prévus, les Français et les nationalistes arabes eux-mêmes investirent aussitôt le nouveau territoire syro-libanais, et lui donnèrent une réalité mentale et politique. En octobre 1918, Fayçal, fils de Hussein, chérif de La Mecque, et protégé des Britanniques, fut accueilli en libérateur par la population de Damas, et les nationalistes misèrent immédiatement sur lui comme futur monarque, malgré ses origines arabiques. En décembre 1918, la France, qui venait de débarquer à Beyrouth et se trouvait en position de faiblesse face à Londres, renonça au vilayet de Mossoul au profit des Britanniques.

Le 7 mars 1920, le Congrès national syrien désigna Fayçal comme souverain du « Royaume arabe de Syrie », lequel était donc volontairement distingué d’une éventuelle Fédération arabe, pourtant promise au chérif Hussein. C’est dire que les nationalistes à Damas faisaient une différence nette entre leur future nation et celle des Arabes bédouins de Médine et La Mecque.

Pour conserver son influence, la France écarta Fayçal, écrasa ses troupes à Maysaloun, en juillet 1920, puis reprit Damas. Au même moment, Paris obtenait un vaste mandat lors de la conférence de San Remo (avril 1920) et préservait le Liban en déclarant son indépendance et en le détachant de la nouvelle Syrie (septembre 1920).

Ainsi, la formation du territoire syrien est le produit d’une multitude de compromis et de circonstances. Les acteurs opportunistes n’en ont pas été les seuls Européens, mais aussi les Hachémites de Fayçal et de son père Hussein, l’un et l’autre suivant leurs propres objectifs, les nationalistes syriens, proclamant l’unité arabe mais travaillant d’abord à celle d’une Grande Syrie ayant le Liban sous la main, et enfin les maronites du Mont Liban, soutenant les projets français pour éviter d’être les captifs des nationalistes de Damas. Si ceux-ci ont vécu comme une déchirure la séparation syro-libanaise, imposée de l’extérieur, en revanche la naissance d’une Syrie autonome face à Médine et la perte du vilayet de Mossoul n’ont pas suscité de traumatisme. La naissance de l’espace politique syrien répondait donc à des logiques locales, sur lesquelles la France a maladroitement essayé de jouer.

 

Des frontières stabilisées

 

Le mandat français

Mandatée par la Société des Nations, la France exerça son contrôle sur la nouvelle Syrie, « dans des frontières à fixer par lesdites puissances », et se trouva « chargée de conseiller, d’aider et de guider les populations dans leur administration ». Le mandat était un compromis incertain entre le colonialisme, les volontés nationales arabes et le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Mais il n’y avait toujours pas en 1921 de réalité du territoire syrien, même sous mandat, puisqu’il fut partagé dès 1921 en quatre petits États : ceux de Damas, d’Alep, du Jebel Druze et le Territoire des Alaouites. Le « Grand Liban » menait une existence totalement indépendante depuis le 1er septembre 1920. Les buts d’un tel découpage étaient à la fois de réduire les revendications nationalistes et de protéger les minorités d’un pouvoir sunnite fort, qui pourrait se rallier aux Hachémites, et donc aux Britanniques. Pourtant, d’une certaine manière, la France n’a pas divisé pour régner, « elle a divisé pour isoler, et, partout, atténuer les fanatismes » (Raymond O'Zoux, 1931).

Si les deux États d’Alep et de Damas étaient majoritairement sunnites, et donc potentiellement ralliés au nationalisme, la création des entités alaouites et druzes auraient dû contenter ces deux minorités. Or, la révolte syrienne de 1925 éclata dans le Jebel Druze avant de se répandre dans l’ensemble du pays. Contre les idéaux du président Wilson, la constitution de petits États à dimension ethnico-nationale n’était nullement une garantie de paix.

 

Carte 2 : La définition du territoire syrien après 1919

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Fin des limites intérieures et fixation des frontières extérieures

Après la brutale répression de l’insurrection par la France, les notables et les nationalistes du Bloc national réclamèrent le retour à l’unité territoriale syrienne et l’indépendance du pays. Paris revint en 1925 sur le morcellement en petits États, et unifia les zones d’Alep et de Damas, donnant aux sunnites l’ascendant en Syrie, ce qu’elle avait voulu éviter. Elle conserva jusqu’en 1936 l’identité de l’État des Druzes et du Gouvernement de Lattaquié (ancien Territoire des Alaouites).

Dans les années 1920 et 1930, Paris s’opposa à la Grande-Bretagne pour fixer définitivement la frontière dans l’est de la Syrie, contestation issue de la cession du vilayet de Mossoul après la guerre.

Au nord, les Turcs, redevenus maîtres de leur destin après le traité de Lausanne (24 juillet 1923), multiplièrent les empiètements sur le mandat français, afin d’élargir leur zone de contrôle et surtout bloquer les velléités d’autonomie kurde. Par les conventions d’Ankara de 1926 et 1929, la France céda aux demandes turques et décida que le tracé de la frontière longerait au sud le Bagdadbahn, le chemin de fer Istanbul-Bagdad. Si un axe de communication devenait le critère de délimitation de l’espace politique, c’est que ce dernier était indéfinissable dans l’absolu et que la Syrie restait à imaginer, du moins dès qu’on s’éloignait de son cœur historique et identitaire situé entre le littoral et l’Euphrate.

Paris perdit un peu plus son crédit auprès des nationalistes arabes en acceptant de négocier avec la Turquie le sanjak d’Alexandrette en 1936, afin de gagner la neutralité du pays dans la guerre. Le mandat, déjà divisé, était amputé d’une partie de son territoire. La Turquie organisa dans le sanjak des élections qui confirmèrent son rattachement à Ankara en juin 1939, alors que les Turcs ne représentaient que 40 % des habitants.

Plus on allait vers l’est, vers la steppe, moins la densité était forte, plus la Syrie rencontrait le monde des tribus bédouines, notamment Châwiya, peu enclines à se sédentariser politiquement dans un État. Vers le nord, le mandat buttait sur l’affrontement turco-kurde, auquel participaient avant la guerre les Arméniens, désormais vidés de la région. Vers le sud, la frontière n’était encore qu’une fiction linéaire dans la steppe, qui attendrait le lent établissement de la Transjordanie pour se fixer. Seule la frontière occidentale, avec le Liban, était assurée et se renforça après la Seconde Guerre mondiale.

Pour des raisons démographiques et agricoles, le cœur du territoire était cette « Syrie utile », limitée à l’ouest du pays, auquel se rattachait la vallée de l’Euphrate ; 60 % du pays était – et l’est encore – quasiment inoccupé, ce qui lui donnait une profondeur stratégique, mais qui le détournait de l’est, mal considéré par les pouvoirs, espace privilégié des contestations.

Ainsi, entre 1920 et 1936, le pays reçut sa physionomie territoriale contemporaine, produit des équilibres géopolitiques opposant la France, la Grande-Bretagne, la Turquie, et des contradictions propres à la société politique syrienne. Tel qu’il fut constitué, il ne pouvait satisfaire aucune communauté, si bien qu’on parlait même de le confier à Ibn Séoud ou de le rediviser. L’autre solution, qui fut appliquée après la guerre, était d’imposer une unité nationale volontariste et autoritaire.

 

Carte 3 : Partition et unification du mandat français

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Le patriotisme à défaut de nation

 

De l’arabisme international à l’autoritarisme national

Après le départ des troupes européennes en 1946, les débats politiques se focalisèrent sur le retour à l’intégrité territoriale perdue, l’unité du monde arabe et la lutte contre Israël. Mais le rêve panarabe échoua lors de l’expérience malheureuse de la République Arabe Unie (1958-1961). En Syrie, l’union avec l’Égypte fut dans un premier temps accueillie avec enthousiasme, et ratifiée par référendum à plus de 90 %. Mais son échec en 1961, qui était aussi celui du panarabisme transfrontalier, renforça la réalité nationale syrienne. La grande patrie arabe fit place à la petite patrie, et donc au patriotisme, levier pratique de l’autoritarisme. Les pouvoirs nationalistes constatèrent que les frontières, qu’ils dénonçaient comme coloniales et injustes, étaient acceptées par la masse, que les trafics et les hommes les traversaient bon gré mal gré.

Le parti Baas occupa progressivement tous les leviers de commande de l’État à partir de 1963. Cette domination du courant séculier et nationaliste fut complété après 1970 par l’omniprésence des militaires en raison de la prise du pouvoir par Hafez al-Assad. Ne pouvant gouverner uniquement par les Alaouites, trop minoritaires, il favorisa un État surdéveloppé, centralisateur et policier, et un fonctionnariat pléthorique. La seule force qui refusa de participer à cette idéologie collective fut l’association sunnite des Frères musulmans, qui s’opposèrent au pouvoir d’al-Assad dans leurs bastions d’Alep, de Hama et Lattaquié, jusqu’à la terrible répression de Hama, en février 1982. La mosaïque syrienne était donc préservée derrière le sécularisme et la peur du régime.

 

Enraciner l’État et le territoire dans les mentalités

Le discours officiel fit l’apologie de la « syrianité », une identité arabe propre à la Syrie, mais héritage de son histoire antique et islamique. Al-Assad se présenta comme le garant d’un nationalisme intransigeant, qui pénétra dans toute la société et justifia dans les écoles la réalité du territoire, nourrissant le regret de la perte du Liban et du Sanjak.

Même si tous les Syriens, quelle que soit leur communauté, étaient officiellement membres de la même nation, l’aménagement du territoire, domaine privilégié de l’État, fut un instrument de ses stratégies de contrôle, générant de fortes fractures : entre les villes-centres et les banlieues pauvres, entre l’ouest du pays et le grand est bédouin, entre les zones arabes et les zones kurdes, victimes de la répression politique et de la colonisation agricole arabe.

Au-delà des discours officiels volontaristes, la nature répressive du régime empêcha une adhésion populaire qui aurait permis de transcender les clivages communautaires. Seules les élites voulaient bien croire à l’État, parce qu’elles profitaient de son clientélisme.

 

Repenser la frontière

Dans les années 1970-1980, les frontières avec les voisins arabes ne furent pas contestées, contrairement à celles avec Israël et la Turquie, véritables obsessions syriennes. L’existence même du Liban était jugée incompatible avec le rêve panarabe, qui n’était pourtant plus qu’une illusion. Le régime jugea que la construction territoriale était inachevée, générant dans la région un climat d’hostilité constant.

À l’égard de l’État d’Israël, la Syrie refusa toute concession envers l’« ennemi sioniste », d’où la participation calamiteuse à la guerre d’octobre 1973, qui vit la perte de la région stratégique du Golan. Cette perte renforça d’autant plus l’antisionisme, le sentiment national et l’amertume sur l’inachèvement du territoire.

Un tel climat encouragé dans l’opinion autorisa Damas à intervenir dès 1976 au Liban lors de la guerre civile. Hafez al-Assad utilisa ce conflit interne au Liban pour renforcer son contrôle en Syrie, militariser la population, sous prétexte de retrouver les frontières d’une Grande Syrie qui intègrerait le voisin, transformé en quasi-protectorat lors des accords de Taëf en octobre 1989. L’identité arabe du Liban fut réaffirmée, tout comme ses liens « historiques » avec la Syrie :

« Le Liban, qui est arabe d’appartenance et d’identité, est lié par des relations fraternelles et sincères à l’ensemble des États arabes. Entre lui et la Syrie existent des relations privilégiées qui tirent leur force des racines de la parenté, de l’Histoire et des intérêts fraternels communs. Sur ce concept reposent la coordination et la coopération entre les deux pays. »

Cette victoire de Hafez al-Assad était celle du nationalisme syrien des années 1920, puisqu’il abolissait la rupture entre les deux pays, tout en préservant l’artifice juridique de l’indépendance libanaise. La frontière légale était maintenue, mais dans les faits elle avait disparu.

 

La guerre, creuset d’une nouvelle Syrie (2011-2018)

 

Le fractionnement intérieur du pays, indicateur des fragilités territoriales

Le contrôle syrien sur le Liban fut remis en cause en 2005, à la faveur de l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafiq Hariri, dont fut accusé le président Bachar al-Assad. Sous pression de l’opinion internationale, l’armée syrienne quitta le pays, ce qui contraignit Damas à intervenir par proxy interposé, et notamment à travers le Hezbollah. Le fragile équilibre territorial autour de la Syrie était à nouveau menacé.

Face aux revendications de la société civile et aux risques de coup d’État, le jeune Bachar al-Assad, arrivé au pouvoir en juillet 2000, se replia sur le clan alaouite, auquel il réserva l’essentiel des postes à responsabilité. Ce faisant, il limitait les menaces de complot dans l’appareil de l’État, mais ne répondait nullement aux insatisfactions croissantes.

À partir de 2011, à la faveur des soulèvements arabes, le régime fut ébranlé dans un grand nombre de villes (mars 2012). Le caractère du mouvement fut, dès le départ, fortement confessionnel, puisque l’on se soulevait contre la violence du régime mais aussi contre le monopole politique des alaouites. Les territoires les plus mobilisés étaient tous sunnites et relevaient d’espaces périphériques souffrant de « mal-développement » par rapport aux villes-centre : le grand est, les banlieues de Damas et d’Alep, la zone de Deraa dans l’extrême sud du pays.

 

Carte 4 : L’implosion syrienne (2011-2013)

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La nation existe

Pourtant, les révoltés ne s’insurgeaient pas contre la nation syrienne, mais contre un système politique et économique particulier. L’Armée syrienne libre (ASL), constituée d’anciens officiers du régime et soutenue par les Occidentaux, luttait contre le régime et non pour une fragmentation du pays. La plupart des milices fondées dans les zones tenues par les Frères musulmans et financées par le Qatar avaient certes une coloration islamiste, mais nullement anti-nationale. Leurs dénominations affichaient tour à tour les appels à la liberté, à la Syrie, voire au Cham pour les plus religieuses (Par exemple : Mouvement islamique des hommes libres du Châm, Les Défenseurs du Levant, Brigade des Martyrs syriens, Faction des hommes libres de Syrie, etc.). C’est d’ailleurs pour retrouver cet attachement à la Syrie et gagner en respectabilité que le groupe Jabhat al-Nosra (Front de la Victoire) rompit ses liens officiels avec Al-Qaeda et adopta en juillet 2016 pour nom Fatah al-Cham (Conquête du Levant), puis Hayat Tahrir al-Cham (Organisation de Libération du Levant) en janvier 2017. Seul le groupe État islamique (Daech) continua de réclamer la fin des territoires issus de Sykes-Picot au profit d’un califat transnational.

 

Un émiettement à toutes les échelles

Alors que le sentiment national perdurait dans la plupart des couches de la société, le pays entra dans un processus de délitement généralisé, et ce à toutes les échelles, si bien que, après 2012, l’existence même de la Syrie semblait devenue caduque.

En 2014, trois systèmes féodaux antagonistes cohabitaient : le régime, les deux confédérations jihadistes de Jabhat al-Nosra et Daech, chacun fonctionnant selon des allégeances de type vassalique, à la tête desquelles se trouvent les émirs jihadistes du côté des rebelles, Bachar al-Assad du côté du régime, sans oublier les Kurdes au nord, dans les cantons d’Afrin, Kobané et Qamechli. Mais les territoires ainsi découpés, aux frontières de guerre mouvantes, ne tenaient que par des liens clientélistes et mercantiles.

Les médias occidentaux n’ont généralement retenu que ce partage du pays en grandes entités antagoniste, proposant ainsi au public une géographie militaire et politique à peu près claire. Mais cette cartographie négligeait une réalité : chaque katiba (groupe combattant), chaque quartier, chaque village et même chaque individu, obéissait à plusieurs allégeances à la fois et à plusieurs intérêts. Sur le terrain, les jihadistes de tout bord fermaient les yeux sur leur idéologie et se faisaient payer pour laisser passer du matériel, des camions ou des gens, même armés. Des soldats et des officiers de l’armée syrienne, foncièrement patriotes, passaient d’un camp à l’autre pour protéger leur famille, sans être des fidèles du régime ni du parti Baas. Les zones  rebelles que l’on classait sous la même étiquette correspondaient à des nébuleuses infinies de brigands, de jihadistes, de mercenaires, parfois liés à Jabhat al-Nosra, parfois aux Frères musulmans, parfois à des milices autonomes, certaines formées par l’armée américaine et ayant aussitôt collaboré avec d’autres milices en leur fournissant des munitions occidentales.

 

Le cadre syrien face aux forces extérieures

L’émiettement territorial, contre lequel luttait Bachar al-Assad, est peu à peu devenu inévitable étant donné la multitude des acteurs impliqués sur place :

-Dès 2012, l’ASL fut totalement débordée par les mouvements rebelles jihadistes recrutant à l’étranger, et financés depuis l’Arabie Séoudite ou le Qatar. Or, l’arrivée massive de ces combattants, peu sensibles aux discours patriotiques locaux, a mis la survie de la nation syrienne au second plan des objectifs rebelles. Le cadre territorial pouvait être sacrifié en même temps que le régime.

-La Turquie participait à la décomposition du pays pour reconquérir les marges de l’ancien empire ottoman et renverser la famille al-Assad à Damas, qui avait aidé la rébellion kurde en Turquie. En 2014, le président Erdogan plaida pour la mise en place de zones-tampon sur sa frontière avec la Syrie, afin de sécuriser ces zones et mieux prendre en charge les réfugiés. Mais cet objectif humanitaire autorisait l’armée turque à intervenir de l’autre côté de sa frontière et à y fortifier ses positions, créant ainsi une enclave turque. Celle-ci fut peu à peu renforcée : en 2016 à la faveur de la fin de la bataille d’Alep, et en janvier 2018 en déployant des troupes dans le nord contre les Kurdes et le PYD (Parti de l’Union démocratique, organisation kurde du Rojava). Istanbul s’est appuyé pour ce faire sur des milices proches des Frères musulmans et d’autres peuplées de Turkmènes.

-En appelant à l’aide la Russie durant l’été 2015, le régime syrien provoqua l’inquiétude américaine qui vit le retour en force des Russes dans une région d’où ils avaient été évincés quarante ans plus tôt. Incapables de réinvestir le Moyen-Orient ou de faire céder Damas, Washington a été tenté de mener sur place la guerre contre Daech sans coopérer avec les autres ennemis du groupe terroriste, à savoir la Russie, l’Iran et al-Assad. Les États-Unis ont donc sollicité la formation d’un groupe rebelle composé de Kurdes et d’Arabes, les FDS (Forces démocratiques syriennes). L’aviation et les forces spéciales américaines sont intervenues au nord de l’Euphrate pour écraser l’État islamique jusqu’à Raqqa et Deir al-Zor. En juin 2017, les deux coalitions anti-Daech se sont retrouvées face à face le long du fleuve, inaugurant une nouvelle partition de facto du pays.

 

Conclusion : Vers une nouvelle architecture ?

L’effondrement de l’espace syrien est le produit de facteurs intérieurs et d’une internationalisation des questions territoriales. Son avenir est donc lié à ces deux problématiques.

Sur le plan intérieur, seul un new deal politique et économique peut éviter la fragmentation du pays. Car la victoire militaire de Bachar al-Assad et de la Russie est incomplète : les groupes islamistes et les rebelles contrôlent au début de l’année 2018 encore de vastes pans du territoire, tout comme les forces kurdes du PYD, la Turquie est fortement implantée dans le nord et il ne sera pas facile de l’en déloger, tout comme les forces américaines et leurs alliés des FDS dans l’est.

Quand bien même Damas rétablissait rapidement son contrôle sur ces espaces et brisait l’enracinement des katibas jihadistes, il restera à désarmer et à déloger les centaines de milices qui ont soutenu le régime, qu’elles soient chiites, libanaises, irakiennes ou iraniennes. Or, nombre d’entre elles se sont installées, gèrent leurs trafics et occupent des fiefs locaux, Damas s’y étant résolu bon gré mal gré.

Sur le plan extérieur, le territoire syrien est devenu, comme autrefois le Liban, une caisse de résonnance aux ambitions des acteurs régionaux et des puissances internationales. L’idée d’un découpage pacificateur a été envisagée à plusieurs reprises, ainsi en 2015 et 2017, avant d’être abandonné, Washington n’ignorant pas les risques de tels projets. L’objectif est plutôt que le nord de l’Euphrate se maintienne sous influence militaire américaine, à travers les FDS et le PYD, sans forcément inscrire un processus autonomiste sur lequel les États-Unis n’auraient que peu de prise. La Turquie va dans le même sens : intervenir directement au nord, mais sans remettre en cause la nation syrienne, quitte à installer des zones-tampon extensibles.

La Syrie a donc survécu – et devrait survivre – au chaos de la guerre depuis 2012. Même si cette réalité politique n’a pas plus d’un siècle, le territoire est enraciné dans les mentalités. Si l’État et ses élites sont contestées, la nation existe et a traversé la pire épreuve de son histoire. C’est dire que, contrairement à ce qui a pu se produire en Irak après 2003, l’identité syrienne pourra, à terme, se renforcer. De ce patriotisme issu de la souffrance peut naître une nouvelle idée de la nation, dont pourrait profiter le pouvoir en place, si, comme l’y pousse le président russe Vladimir Poutine, il accepte de concéder des ressources et des responsabilités politiques, voire un peu d’autonomie administrative, aux populations kurdes, aux tribus bédouines et aux leaders sunnites. Mais comment acheter la paix, lorsque le pays entier est à reconstruire et quand 6,3 millions de Syriens sont encore réfugiés en dehors des frontières ?

 

Carte 5 : Une Syrie partagée (2017)

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Carte 6 : Milices et fragmentation du territoire : le cas du nord de Hama

Cette carte simplifiée montre que, dans les zones de guerre proches des territoires tenus par les rebelles, le régime de Damas a laissé se déployer une multitude de milices étrangères, souvent chiites, pour participer à la sécurisation des marges. En échange, on leur a octroyé des check-points, sources de trafics, ainsi que des zones de contrôle intérieur.

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