La guerre civile libanaise

La guerre civile au Liban (1975-1989)

O. Hanne

L'anniversaire de l'attentat du Drakkar, le 23 octobre 1983, est l'occasion de revenir sur la guerre civile libanaise, son historique et ses logiques.

 

Vers l’explosion (1969-1975)

En 1970, après la défaite des Palestiniens face aux troupes jordaniennes lors des événements de « Septembre noir » et leur expulsion du pays par le roi Hussein, le Liban demeurait le seul pays à partir duquel les organisations palestiniennes pouvaient opérer librement pour lancer des raids contre Israël. Les réfugiés palestiniens étaient en 1968 au nombre de 140 000. Ils vivaient entassés dans des camps qui formaient une ceinture encerclant la ville de Beyrouth.

En octobre 1970 eurent lieu des pourparlers secrets au Caire entre le chef de l’armée libanaise, le général Émile Boustany, et Yasser Arafat, chef de l’OLP. Deux principes contradictoires furent énoncés : le droit pour les Palestiniens de se servir du territoire libanais comme base contre Israël et celui du gouvernement de Beyrouth d’y exercer sa pleine autorité. Mais les camps palestiniens jouissaient d’un quasi privilège d’extraterritorialité, et il était impossible aux autorités libanaises de les contrôler.

Les élections présidentielles d’août 1970 virent la victoire de justesse de Soleiman Frangié, un grand féodal chrétien du nord du Liban, face à Élias Sarkis, le candidat des chehabistes, depuis que Fouad Chehab avait lui-même renoncé à un second mandat. L’élection se tint dans un climat de tension, les deux camps s’accusant mutuellement de fraudes.

Une question brûlante agitait la classe politique libanaise : le problème de la présence des combattants palestiniens au Liban, le soutien à la « résistance palestinienne » que les organisations de gauche appuyaient sans réserve, et de manière de plus en plus bruyante. Les incursions israéliennes se multiplièrent visant à briser l’appareil militaire de l’OLP au Liban. Un raid israélien avait déjà lieu sur l’aéroport de Beyrouth en 1968. Spectaculaires furent les assassinats de trois hauts responsables palestiniens perpétrés le 10 avril 1973 par un commando israélien en plein cœur de Beyrouth.

Saeb Salam, qui avait exigé le limogeage du chef de l’armée et ne l’avait point obtenu, démissionna. Les affrontements entre les Fedayins – les commandos palestiniens – et l’armée libanaise ne cessaient de se multiplier. Face à la dégradation de la situation, une rencontre eut lieu entre des officiers de l’armée libanaise et des responsables palestiniens à l’Hôtel Melkart en 1973. Ces accords dits de « l’Hôtel Melkart » tentaient une nouvelle fois d’encadrer la présence palestinienne au Liban. Les Fedayins palestiniens devaient circuler en tenue civile et les armes lourdes leur étaient interdites. On leur interdisait toute action militaire contre Israël à partir du territoire libanais. Ces accords furent aussitôt considérés par les Palestiniens comme un nouveau « chiffon de papier ».

L’arrivée des réfugiés palestiniens avait brutalement modifié la donne démographique en donnant aux musulmans une majorité évidente dans le pays. L’abolition du confessionnalisme politique et de la laïcisation de l’État étaient réclamées par des partis de gauche, en particulier le PSP de Kamal Joumblatt. Les maronites refusaient d’abandonner le confessionnalisme qui leur assurait le contrôle de la présidence de la République, tandis que les sunnites, pour des raisons religieuses, combattaient l’idée de laïcisation. Enfin, la question des inégalités économiques et sociales constitua un terreau fertile sur lequel la violence pouvait se développer. Le chômage touchait 10 % de la population active en 1970 et 15 % en 1975, et l’inflation était forte. En 1968, l’imam Moussa Sadr fonda le « Mouvement des déshérités », qui se mit à recruter dans le prolétariat des quartiers chiites de Beyrouth et des populations pauvres du sud du pays.

Le 24 février 1975, la ville de Saïda entra en rébellion contre l’État central. La population de cette localité manifestait contre le renchérissement du coût de la vie et le mouvement était fortement appuyé, voire récupéré par les partis de gauche et les organisations palestiniennes. L’armée libanaise réprima le mouvement et tira sur les manifestants. L’adage tant de fois répété selon lequel « ce qui fait la force du Liban, c’est sa faiblesse », ne suffisait plus pour maintenir longtemps la paix civile, la souveraineté et l’intégrité de l’État. 

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Les débuts de la guerre du Liban

L’année 1975 commença sous les pires auspices. En janvier, le chef des Phalanges libanaises, Pierre Gemayel, avait posé la question de la légitimité de la présence palestinienne au Liban et avait demandé que le gouvernement organisât un référendum sur la question. Le 13 avril 1975, des miliciens phalangistes ouvrirent le feu sur un autobus palestinien, faisant 27 morts. La veille, une église avait été mitraillée dans le quartier d’Ain al-Remmaneh et l’un des gardes du corps de Pierre Gemayel qui assistait à la cérémonie avait été tué. C’est de ce jour que l’on date les débuts de la guerre, même si depuis 1973 les affrontements interconfessionnels et politiques ne cessaient de se multiplier.

Les causes de ce conflit sont complexes et multiples. Il s’agit d’abord d’un conflit de nature religieuse. La raison de la création du Liban fut d’assurer la prééminence des chrétiens sur ce territoire. Or, le dynamisme démographique des musulmans vint progressivement rompre les fragiles équilibres établis entre les communautés. En revanche, la guerre du Liban ne fut pas du tout un conflit social alimenté par une « lutte des classes ». Certes, les chiites étaient beaucoup plus pauvres que les chrétiens. Mais le conflit n’opposa pas des « féodaux » chrétiens à des « opprimés » musulmans. Les grandes fortunes foncières et capitalistes étaient chiites, sunnites et grecs-orthodoxes. Quant aux maronites, ils formaient une vaste classe moyenne industrieuse. Les aspects idéologiques étaient évidemment très présents. La « droite chrétienne » libaniste et hostile aux organisations palestiniennes s’opposait aux « islamo-progressistes », favorables au nationalisme arabe et à la cause palestinienne.

En mars 1976 était formé le « Front de la liberté et de l’homme » qui devint le « Front libanais ». En étaient membres les Phalanges Libanaises de Pierre Gemayel, la Brigade Marada de Soleiman Frangié, les Gardiens du cèdre, l’Ordre des Moines libanais et le Tanzim. Le conseil de commandement se composait de Pierre Gemayel, Soleiman Frangié, Camille Chamoun et du Père Charbel Qassis, qui réclama dès janvier 1976 une réorganisation de l’État sur un mode fédéral. En face se structura le « Mouvement national » sous la houlette du druze Kamal Joumblatt, chef du PSP, auquel s’adjoignirent le Parti communiste libanais, le PPS, le Baas pro-irakien et diverses organisations sunnites nassériennes. Aux côtés du Mouvement national combattaient l’OLP de Yasser Arafat et la plupart des organisations armées palestiniennes. L’objectif de Kamal Joumblatt était la fin du confessionnalisme, système dans lequel les druzes ne pouvaient espérer occuper les postes clés en raison de leur faible poids démographique.

Les acteurs régionaux eurent leur part dans l’éclatement de la guerre. La question palestinienne, centrale, fut le détonateur du conflit. Mais la Syrie et l’État d’Israël, par leurs ingérences multiples, portent également une lourde responsabilité. Enfin, on ne saurait oublier que la guerre du Liban s’inscrit dans le contexte bipolaire de la Guerre froide opposant les États-Unis à l’URSS.

 

La Guerre des Deux Ans (1975-1976)

Phalangistes et Progressistes pro-palestiniens hérissèrent la ville de barricades. À partir d’octobre 1975 se déclencha sur le front de mer la « bataille des grands hôtels », qui fut définitivement perdue par les chrétiens au début de l’année 1976, tandis que les milices se livraient au pillage des banques. Les combattants progressistes s’emparèrent de la Tour Murr d’où ils tiraient sur leurs adversaires. Se succédèrent alors des massacres en série commis de part et d’autre en fonction de la mention de la religion, indiquée sur les cartes d’identité. Au « Jeudi noir » (30 mai 1975) pendant lequel des passants furent enlevés puis tués, répondit le « Samedi noir » (6 décembre) qui vit périr 200 personnes. S’ajouta rapidement la psychose des francs-tireurs qui, postés en embuscade, visaient les civils au hasard. La ville fut scindée en deux, entre Beyrouth-Est chrétienne, et Beyrouth-Ouest musulmane. Mais, la guerre civile embrasa le pays dans son ensemble.

Massacres et déplacements forcés de populations allaient déclencher un processus de cantonisation du pays sur des bases ethnico-confessionnelles. Pendant des années, la population allait vivre au rythme des combats entrecoupés de fragiles trêves, tandis que les médiations se succédaient, suscitant des espoirs rapidement évanouis.

L’armée libanaise se révéla incapable de juguler la violence, laissant proliférer les milices. Elle fut immédiatement soupçonnée de partialité, car les officiers étaient souvent chrétiens. L’aviation intervint pour se porter au secours des habitants de la ville assiégée de Zahlé. Ce fut l’ultime acte de l’armée avant sa désagrégation. Le major musulman Ahmed al-Khattib fit sécession en formant l’Armée du Liban arabe (ALA) alignée sur le régime syrien, tandis qu’au sud le major chrétien Saad Haddad créait l’Armée du Liban libre (ALL), qui allait ultérieurement s’allier à Israël.

En janvier 1976 se déclencha la « guerre des camps », c’est-à-dire les camps palestiniens qui ceinturaient la ville de Beyrouth et constituaient de véritables enclaves fortifiées. Les camps de Dbayé au nord et celui de La Quarantaine contrôlaient l’autoroute du littoral vers la ville chrétienne de Jounieh, les camps de Tell al-Zaatar et Jisr al-Bacha au sud-est gardaient l’axe Beyrouth / Damas, ceux de Mar Elias, Sabra, Chatila et Borj al-Barajneh au sud étaient situés sur la route conduisant à l’aéroport international et au palais présidentiel de Baabda.

Les Phalangistes s’emparèrent du camp de La Quarantaine pour desserrer l’étau et le rasèrent. L’encerclement palestinien était brisé. La ville chrétienne de Damour, au sud de Beyrouth, constituait un verrou sur la route du sud. Elle tomba aux mains des forces progressistes qui se livrèrent à un épouvantable massacre. Des enfants furent mutilés et des femmes violées. Les survivants chrétiens furent évacués par la mer.

En février 1976, le président Frangié présenta un document constitutionnel en dix-sept points qui se voulait une réponse aux revendications exposées dès le mois d’août 1975 par le Mouvement national. Il satisfaisait en partie les revendications des musulmans, même s’il ne revenait pas sur la répartition confessionnelle des plus hauts postes de l’État ; mais il ne put aboutir en raison de l’intransigeance de Kamal Joumblatt qui le rejeta en bloc. Frangié fut alors victime d’une tentative de putsch de la part du brigadier-général musulman Aziz Adhab qui commandait la place militaire de Beyrouth. En mars 1976, il s’empara du siège de la télévision et somma en vain Frangié de démissionner. C’était le début du processus de « libanisation », consistant en un effondrement de l’État, mais non sa disparition.

 

La Syrie entre en scène

Élias Sarkis fut élu président le 8 mai 1976, Frangié ayant été poussé à la démission. Technocrate compétent et intègre, ancien directeur de la banque du Liban, Sarkis avait été l’adversaire malheureux de Frangié lors des élections présidentielles de 1970. Il n’était pas issu des grandes familles du personnel politique libanais et n’avait pour l’appuyer ni milice ni force politique. Il ne désespérait pourtant pas de faire taire les armes en se plaçant au-dessus des factions. Il négocia le soutien de Damas. La politique du président syrien al-Assad, qui avait affirmé que la solution au drame libanais était « politique », consistait à intervenir tour à tour afin qu’aucun des deux camps ne l’emporte, afin de légitimer la présence permanente puis la mainmise de la Syrie sur le Liban.

Dans un premier temps, la Syrie avait soutenu les Palestino-progressistes par l’entremise de la Saïka (« La Foudre »), organisation palestinienne inféodée à Damas, et de l’Armée du Liban arabe. Mais les victoires du camp progressiste commençaient à inquiéter Hafez al-Assad, qui craignait de perdre le contrôle des organisations palestiniennes. « L’offensive de la Montagne » conduisit, aux mois de mars et d’avril 1976, les troupes de Joumblatt et de ses alliés dans les régions chrétiennes du Metn et du Kesrouan. Un responsable palestinien, Abû Ayad, lança alors la fameuse formule appelée à devenir célèbre : « Le chemin de Jérusalem passe par Jounieh » ; le retour en Palestine exigeait la soumission de la ville côtière maronite.

Les troupes syriennes envahirent le territoire libanais, dégageant les forces chrétiennes. Les Phalangistes donnèrent l’assaut à Beyrouth-Est et au camp palestinien de Tell al-Zaatar, qui finit par se rendre après 52 jours de siège. Avec la chute du camp, les enclaves palestiniennes qui enserraient Beyrouth-Est étaient réduites. En octobre 1976, se tint une conférence des pays arabes en Arabie Saoudite qui décida la mise en place de la Force arabe de Dissuasion (FAD). Al-Assad proposa aussitôt d’y participer, si bien que la Syrie assurait à elle seule 90 % du contingent de 30 000 hommes. Les soldats syriens allaient continuer d’agir à leur guise au Liban, mais sous « casque vert ».

En 1977, Hafez al-Assad fit de nouveau volte-face. Suite aux accords de Camp David et à la visite historique du président égyptien Sadate à Jérusalem, la Syrie rejoignait le « front du refus » des pays arabes face à Israël. Au Liban, l’unité apparemment indestructible du Front Libanais de mars 1976 n’allait pas tarder à se fissurer. Soleiman Frangié désapprouvait la politique anti-syrienne des Phalangistes et il se retira du Front Libanais. Parallèlement, le personnage de Béchir Gemayel prenait de plus en plus de place dans le camp chrétien, et souhaitait asseoir son hégémonie politique et militaire sur toutes les composantes de la résistance.

Des accrochages sporadiques opposèrent les Kataebs – commandos phalangistes – et les partisans de Soleiman Frangié au nord du Liban. Mais l’opération tourna mal et, dans la fusillade qui s’ensuivit, 33 partisans du clan Frangié furent tués, dont le propre fils de Soleiman, Tony, ainsi que l’épouse et la fille de ce dernier. Fou de douleur, Frangié adressa un ultimatum aux Phalangistes, exigeant qu’ils renoncent aux combats ou quittent la région. Beaucoup s’exécutèrent par peur des représailles.

Mais en juillet 1980, les Phalangistes s’emparèrent par surprise de toutes les permanences du Parti national libéral (PNL) de leur allié Camille Chamoun. À la différence de Frangié, Chamoun, conscient des rapports de force et ne voulant pas affaiblir le camp chrétien par une nouvelle guerre fratricide, se soumit et entérina le coup de force.

Entre décembre 1980 et juin 1981, la Syrie, aidée par l’OLP, organisa le siège de la ville de Zahlé, située dans la Bekaa et à majorité grecque catholique, défendue par les Forces libanaises de Béchir Gemayel. Malgré les destructions subies, la cité résista si bien que la Syrie dut faire machine arrière, notamment aussi en raison des pressions internationales, émues par la violence du siège. En septembre 1981, l’assassinat à Beyrouth de l’ambassadeur français Louis Delamare, probablement par les services secrets syriens, avait placé le régime de Damas sur la liste noire des gouvernements terroristes.

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L’intervention israélienne

L’activisme des Fedayins avait provoqué dans les années 1970 de nombreuses opérations des troupes israéliennes en territoire libanais. En mars 1978, une opération près de Tel Aviv, qui avait causé la mort de 32 personnes, provoqua une première invasion israélienne du Sud-Liban. Les forces de Tsahal – l’armée israélienne – pénétrèrent dans une bande de territoire de 10 à 25 km. Une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU intima aussitôt à Israël l’ordre de se retirer. Pour assurer l’exécution de cette décision, l’ONU créa la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) formée de contingents français et scandinaves. Israël obtempéra mais laissa un territoire de 10 km de profondeur entre les mains de ses alliés de l’Armée du Liban Sud (ALS), qui déclara même en 1979 l’indépendance de ce territoire de 40 000 habitants.

En Israël, la droite du Likoud avait gagné les élections de 1977 et son chef Menahem Begin était devenu Premier Ministre. Ses objectifs étaient multiples : en finir avec le sanctuaire palestinien du Liban, détruire les missiles syriens et installer un gouvernement qui signerait peut-être une paix avec Israël. Comme le déclara le Ministre de la Défense, Ariel Sharon, il fallait « remodeler la carte politique du Liban ». En mai 1982, Raphaël Eytan, chef d’État-major de Tsahal, renchérit : « Le seul moyen de venir à bout des Palestiniens est de leur faire payer un prix qu’ils ne peuvent supporter ».

Prétextant un attentat contre leur ambassadeur à Londres, les Israéliens déclenchèrent le 6 mars 1982 l’opération Paix en Galilée. Cette invasion était sans commune mesure avec la précédente, puisqu’elle mobilisait 60 000 hommes et 600 blindés avec un appui aérien et naval important. Les soldats de Tsahal occupèrent le château de Beaufort dont les Palestiniens avaient fait un de leurs QG, et bousculèrent les milices druzes dans le Chouf. À Tyr et Saïda, ils rencontrèrent une résistance aussi forte qu’imprévue. Contre les troupes syriennes, les combats furent limités. En quelques jours, les Syriens perdirent 300 chars et 85 Mig, soit le quart de leur aviation. Les missiles SAM en place dans la plaine de la Bekaa furent intégralement détruits par l’aviation israélienne. Puis Tsahal encercla Beyrouth en opérant sa jonction avec les Forces libanaises.

Yasser Arafat, qui avait imprudemment déclaré que « Beyrouth serait un Stalingrad », fut contraint d’accepter le plan de l’envoyé spécial américain Philippe Habib. 15 000 Fedayins furent évacués sous protection onusienne. Arafat partit pour la Grèce, préférant ignorer le conseil du colonel libyen Kadhafi qui avait appelé les combattants palestiniens à se suicider plutôt qu’à se rendre. C’était la fin de l’État palestinien dans l’État libanais, et la victoire du camp phalangiste.

Le 23 août 1982, Béchir Gemayel était élu président de la République. Adulé par les maronites, il avait fini par gagner le respect sinon l’estime de nombreux musulmans. Son élection suscita d’immenses espoirs chez les Libanais. Pour les Occidentaux, il était la garantie que le Liban continuerait à entretenir des rapports cordiaux avec l’Europe et les États-Unis. Pour Israël, il représentait la possibilité d’une cohabitation pacifique future entre le Liban et l’État hébreu. Mais pour la Syrie, parce qu’il voulait restaurer la souveraineté libanaise, il était devenu l’homme à abattre. Le 14 septembre 1982, Béchir était tué à Beyrouth dans un attentat à la bombe. Son assassin, Habib Tanios Chartouni, était un chrétien libanais membre du PPS, formation qui était l’exécutrice des basses œuvres du régime de Damas au Liban. Comme l’a écrit son biographe Sélim Abû : « La mort de Béchir Gemayel fut une catastrophe nationale. Mais les instigateurs de son assassinat n’en n’ont peut-être pas fini avec lui. En tuant l’homme, ils l’ont transformé en héros national. Mort, il a envahi la conscience collective et le cœur de chacun ».

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Une guerre sans fin ?

Le frère aîné de Béchir, Amine Gemayel, fut élu sans difficulté le 21 septembre 1982. Mais, quelques jours plus tôt, les milices chrétiennes, devenues incontrôlables et chauffées à blanc par l’assassinat de Béchir, avaient pénétré à l’intérieur des camps palestiniens de Sabra et Chatila, encerclés par l’armée israélienne, et avaient commis près d’un millier de morts parmi les réfugiés et les combattants palestiniens. L’émotion fut très vive dans la communauté internationale et les chrétiens libanais accusés en bloc. En Israël même, une commission d’enquête fut constituée et accula le Ministre de la Défense Ariel Sharon, accusé d’avoir laissé faire, à présenter sa démission. Mais les massacres de chrétiens, à Damour et plus tard dans le Chouf, ne suscitèrent pas la même émotion internationale.

Le fait majeur de ces années est la montée en force de la communauté chiite sur la scène libanaise. Les chiites étaient principalement représentés par le Mouvement Amal (en arabe « espoir », et acronyme pour « Détachements de la résistance libanaise »), qui disposait d’une milice, et avait été fondé par l’avocat Nabih Berri, proche de Damas. D’autres organisations chiites en furent issues, dont le mouvement Amal islamique du cheikh Hussein Moussaoui, qui se lança dans des attaques suicides et des enlèvements d’otages occidentaux.

Des attentats furent commis contre les troupes israéliennes et européennes présentes au Liban. Les plus spectaculaires visèrent à Beyrouth les troupes américaines et françaises au poste du Drakkar, le 23 octobre 1983. Le 12 novembre 1982, le QG des Israéliens à Tyr avait déjà été victime d’une attaque similaire qui occasionna 75 morts, dont 30 Israéliens. Ces événements poussèrent la Force multinationale de l’ONU à amorcer son retrait qui s’acheva en février 1984.

Les Français ne furent pas épargnés par les prises d’otages, avec l’enlèvement en 1985 des diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine, du journaliste Jean-Paul Kaufmann et du chercheur Michel Seurat, qui devait mourir en captivité. Toutes les personnes libérées l’ont été aux prix de longues et laborieuses tractations impliquant Téhéran.

Amine Gemayel fut pris entre les exigences israéliennes et les pressions syriennes. Le 17 mai 1983, il signa un accord avec Israël afin d’en finir avec l’occupation de Tsahal :

Les parties s’accordent et s’engagent à respecter la souveraineté, l’indépendance politique et l’intégrité territoriale l’une de l’autre. Elles considèrent que la frontière internationale existante entre le Liban et Israël est inviolable.

Les parties confirment que l’état de guerre entre le Liban et Israël a pris fin et n’existe plus.

Tenant compte des dispositions [précédentes], Israël s’engage à retirer toutes ses forces armées du Liban (…).

Mais le Liban autorisait le transfert du sud du pays sous contrôle de la milice pro-israélienne ALS. Une fois de plus, l’État renonçait à sa souveraineté sur une partie de son territoire. Cet accord et la perspective d’un traité de paix avec l’État hébreu provoquèrent une levée de boucliers au Liban. Walid Joumblatt prit la tête de l’opposition avec Rachid Karamé et Soleiman Frangié. Pour apaiser la colère syrienne, Amine Gemayel se rendit à Damas en février 1984 pour rencontrer al-Assad, avec lequel il se réconcilia de manière spectaculaire. La perspective d’une paix avec Israël s’éloignait.

Pendant ce temps s’était déclenchée la « guerre de la Montagne ». Les miliciens phalangistes s’étaient implantés dans le Chouf, région traditionnellement druze. Ce conflit fut instrumentalisé à la fois par Israël et la Syrie, afin de pousser le Liban à accepter ou à rejeter l’accord de mai 1983. Israël retira alors son soutien militaire aux milices chrétiennes. Les druzes de Walid Joumblatt, appuyés par les troupes de Damas, s’attaquèrent aux villages chrétiens. Le bilan fut désastreux pour les chrétiens : 1 500 à 2 000 maronites, grecs catholiques et grecs orthodoxes, furent massacrés, 145 000 chrétiens s’enfuirent, 111 villages furent rasés et 85 églises brûlées. Les survivants des massacres se réfugièrent à Beyrouth-Est. Les druzes de Joumblatt bombardèrent la ville, mais leur offensive fut arrêtée par l’armée libanaise. Les affrontements n’épargnèrent pas les forces musulmanes qui s’entre-déchirèrent. Ces combats apparaissent particulièrement confus, mais ils obéissaient à des conflits de pouvoir à l’intérieur de certains territoires. D’autre part, la Syrie avait intérêt à jouer les milices les unes contre les autres pour conserver son rôle d’arbitre. Cette anarchie permettait de discréditer l’État libanais et de faire fuir les Occidentaux.

Un premier conflit opposa le reliquat des combattants palestiniens et les milices sunnites aux Syriens et à leurs alliés. Il avait pour but le contrôle de Tripoli, qui revint en 1985 aux Syriens. Le deuxième affrontement mit aux prises les milices chiites aux Palestiniens. Cette longue et sanglante « guerre des camps » commença en 1985 et ne s’acheva qu’en 1988. Un troisième conflit mobilisa à partir de 1985 les druzes de Walid Joumblatt qui souhaitaient reprendre pied à Beyrouth-Ouest. Un quatrième conflit opposa dans les banlieues sud de Beyrouth les milices chiites entre elles, Amal contre Hezbollah, qui réussit à prendre 95 % du terrain à sa rivale. À chaque fois, ces affrontements avaient permis à Damas de pousser ses pions et de redéployer son armée à Beyrouth-Ouest entre février 1987 et juin 1988.

Amine Gemayel acheva son mandat en septembre 1988. Il prit une décision lourde de conséquences pour l’avenir en désignant comme chef du gouvernement le général chrétien, commandant en chef de l’armée libanaise, Michel Aoun, explicitement anti-syrien. Contre lui, un gouvernement rival s’était formé à Beyrouth-Ouest, sous l’égide du sunnite Selim Hoss qui avait remplacé Rachid Karamé, assassiné en 1987. En mai 1989 fut à son tour assassiné le mufti sunnite Hassan Khaled qui soutenait le général Aoun et qui s’était prononcé contre la présence syrienne au Liban.

 

La pax syriana

Le général Aoun présenta en janvier 1989 devant la Ligue arabe un mémorandum accusant Damas :

La présence syrienne revêt d’autant plus le caractère d’une occupation que les forces syriennes ne se contentent plus de se trouver sur le territoire libanais, mais s’emploient à s’immiscer dans les affaires des différentes institutions de l’État et des services publics, ce qui a provoqué leur paralysie et les a vidées de leur raison d’être (…). Cette occupation a également provoqué la partition de l’armée, des forces de sécurité intérieure et de la sûreté générale, ainsi que d’autres administrations publiques, de même qu’elle a imposé une tutelle sur la banque centrale.

Soutenu par d’importantes manifestations populaires, Aoun déclencha le 14 mars 1989 une « guerre de libération » contre la Syrie, dont le coût humain fut exorbitant. Mais le général fut contraint d’accepter un cessez-le-feu le 23 septembre sous l’égide de la Ligue arabe. Cette aventure avait coûté 1 000 morts, 5 000 blessés et 1 milliard de dollars de dégâts. Plus personne n’ayant la volonté ni les moyens de s’opposer à la puissance syrienne, il était temps de prendre acte de la mise sous tutelle du Liban et d’achever la guerre commencée en 1975.

Le 22 octobre 1989, furent signés les accords de Taëf, en Arabie Saoudite. Le document adopté prévoyait une redistribution des pouvoirs en faveur du président du Conseil qui était toujours issu de la communauté musulmane sunnite, aux dépens du président de la République chrétien maronite, ainsi qu’une pleine égalité entre chrétiens et musulmans à la chambre des députés. La présence militaire syrienne au Liban était entérinée. L’identité arabe du Liban était réaffirmée et l’abolition du communautarisme était considérée comme un objectif à atteindre.

Le Liban, qui est arabe d’appartenance et d’identité, est lié par des relations fraternelles et sincères à l’ensemble des États arabes. Entre lui et la Syrie existent des relations privilégiées qui tirent leur force des racines de la parenté, de l’Histoire et des intérêts fraternels communs. Sur ce concept reposent la coordination et la coopération entre les deux pays.

Le général Aoun dénonça vigoureusement ces accords qui étaient à ses yeux attentatoires à la souveraineté libanaise et inspirés par Damas.

Le député René Moawad fut élu président de la République le 5 novembre 1989, mais assassiné quinze jours plus tard. Damas accusa immédiatement le général Aoun d’être responsable de ce forfait, alors que l’attentat avait eu lieu dans un quartier sous protection de l’armée syrienne. Il semblerait que Moawad ait voulu utiliser sa fonction pour desserrer l’étau syrien et que Damas s’en soit aperçu trop tard. Les députés élurent alors le chrétien Élias Hraoui, homme-lige d’al-Assad. Un traité d’amitié fut aussitôt signé entre Beyrouth et Damas. Sous couvert de normaliser et d’harmoniser les relations entre les deux États dans tous les domaines, il s’agissait d’un véritable pacte de sujétion du Liban envers son puissant voisin. Élias Hraoui démit le général Michel Aoun de toutes ses fonctions et lui adressa un ultimatum, lui laissant deux semaines pour quitter le palais de Baabda dans lequel il s’était retranché.

À ce conflit de pouvoirs s’ajouta une guerre interchrétienne. Un premier affrontement eut lieu en février 1989 pour le contrôle des ports entre les Forces libanaises de Samir Geagea et le général Aoun. Ce confit illustra de manière évidente les deux choix qui avaient toujours divisé la communauté maronite depuis le début du conflit : la partition territoriale du Liban ou le maintien de l’État unitaire, ce qui supposait que l’on trouvât un modus vivendi avec une partie des musulmans. Ce conflit était logique dans la mesure où le général Aoun estimait qu’il représentait l’État et ne pouvait accepter la concurrence de l’ordre milicien, même chrétien. D’autre part, Samir Geagea ne s’était pas prononcé sur l’accord de Taëf que combattait Aoun. La Syrie souffla sur les braises de cette nouvelle guerre, qui fut destructrice pour le moral des chrétiens et détériora profondément l’image de la « résistance chrétienne » à l’étranger. Elle fut ensuite suicidaire, car nul ne pouvait espérer l’emporter sur les ruines de son propre camp. Les médiations tentées par le patriarche maronite et le Vatican ne parvinrent pas à réconcilier les frères ennemis. Le président Hraoui décida d’en finir avec Aoun. Un blocus sévère fut imposé à la zone chrétienne, puis les forces syriennes et libanaises, appuyées par l’aviation, donnèrent l’assaut final au camp retranché du général Aoun, qui se réfugia le 13 octobre 1990 à l’ambassade de France. Une centaine de ses partisans furent sommairement abattus. Convaincu que la paix était enfin advenue, Élias Hraoui proclama alors la naissance de la Seconde République libanaise.

 

Le bilan

Le Liban sortit dévasté par quinze années de conflit. Les équilibres communautaires étaient bouleversés. Les massacres et les combats avaient provoqué des déplacements de populations qui avaient contribué à la formation de zones homogènes sur le plan confessionnel. Les morts se situaient entre 150 000 et 200 000, ce qui représentait 7 % de la population, et les blessés au nombre de 300 000. Les milices avaient toutes été désarmées, sauf le Hezbollah, sous le prétexte qu’il continuait le combat au sud contre l’occupation israélienne. Les chrétiens sont incontestablement les grands perdants de la guerre. Présents sur 10 000 km2 à la veille du conflit, ils n’en occupent que 1 000 km2 à la fin, ce que l’on appelle le « réduit chrétien ». Les principaux chefs chrétiens ont été assassinés ou se sont exilés. Seul le patriarche maronite Pierre Nasrallah Sfeir gardait un grand prestige et demeurait un guide spirituel pour sa communauté.

 

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