La Déclaration Balfour (1917) : le sionisme dans la guerre

La Déclaration Balfour (1917) : le sionisme dans la guerre

Olivier Hanne

 

La guerre au Moyen-Orient

En juin 1914, l’Europe bascule dans la guerre, entraînant bientôt avec elle l’Empire ottoman et tout le Moyen-Orient, en raison du traité d’alliance signé en août entre Istanbul et Berlin. Entré officiellement en guerre contre les Alliés, le sultan ottoman proclame le djihad le 23 novembre. Aussitôt, Londres sollicite le chérif Hussein de La Mecque pour le pousser à attaquer les troupes turques et le chemin de fer reliant Istanbul à la ville sainte, offensive qui permettrait d’ouvrir un nouveau front en Orient. Mais, indécis, le chérif reste sur la défensive.

Le moyen orient en 1914

Le Moyen-Orient en 1914

 

Des promesses qui n’engagent pas

En 1915, les belligérants ne parviennent pas à s’imposer au Moyen-Orient : les opérations alliées dans le détroit des Dardanelles se soldent par un échec en février, tout comme la tentative turque de Djemal Pacha de s’emparer du canal de Suez. Il faut convaincre Hussein de s’engager, et pour cela lui faire des promesses quant à l’avenir. Commence alors un échange de lettres entre le chérif et le Haut Commissaire britannique au Caire, Mac Mahon. Cette fameuse correspondance, pleine d’ambiguïtés, allait être à la source des graves désillusions pour les Arabes.

Le chérif Hussein proposait d’entrer en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne contre la constitution d’un large « Royaume arabe ». Mais Mac Mahon se montra volontairement très vague sur les limites de ce territoire. Aux yeux des Britanniques devait en être exclue la ville de Jérusalem, ainsi que les régions comportant une forte population chrétienne, très liées à la France (Liban, Syrie). La ville sainte était une pomme de discorde potentielle qu’il ne fallait céder à un émir tribal.

L’année 1916 commence sous les pires auspices pour les Alliés, puisque les troupes britanniques sont défaites en avril à la bataille de Kut al-Amara, en Mésopotamie. En juin est enfin lancée la « révolte arabe », promise par le chérif Hussein contre les Turcs, mais les opérations militaires piétinent encore toute l’année. Malgré le soutien de la mission militaire française du colonel Brémond, et celle de Thomas E. Lawrence (« Lawrence d’Arabie »), la révolte ne parvient pas à quitter la région de La Mecque.

C’est alors que sont signés, en mai 1916, à l’insu du chérif Hussein, les accords Sykes-Picot, du nom du négociateur britannique Mark Sykes et de l’ancien consul français à Beyrouth, Georges Picot. Ce texte divise le Moyen-Orient en territoires sous administration directe des puissances européennes et en zones d’influence. Il fait vaguement mention d’« un État arabe ou d’une fédération d’États arabes », mais rien n’est précisé quant à sa nature, son territoire et son souverain.

D’après cet accord secret, la Palestine, dite « zone brune », trop sensible à cause des Lieux saints et des minorités juives, doit être internationalisée de concert entre la Grande-Bretagne, la France et la Russie, protectrice des orthodoxes. De toute évidence, Londres souhaite éviter toute souveraineté musulmane ou arabe sur cette zone et garantir une certaine liberté de manœuvre au mouvement sioniste.

 

La question sioniste

En effet, les Anglais, puis les Américains après 1917, sont sensibles à l’opinion juive et à l’influence des banques juives dans le financement de la guerre. Or, les communautés juives d’Europe, qui étaient en cours d’assimilation – voire de disparition complète – dans la première moitié du XIXe siècle, connaissent à la fin du siècle un retour de conscience identitaire. Ce phénomène, nourri par les pogroms en Europe de l’Est, est à l’origine de la naissance du sionisme : le désir de retourner à Sion (Jérusalem), et d’y fixer une petite implantation de juifs européens. En 1864 est fondée l’Alliance israélienne universelle, qui crée bientôt une école agricole à Jaffa, puis finance l’installation de modestes colons.

La montée de l’antisémitisme en Europe renforce la logique migratoire du mouvement sioniste, qui trouve un écho favorable en Grande-Bretagne et chez certaines élites juives, dont la puissante famille Rothschild. Theodore Herzl, qui a conceptualisé le sionisme, organise le mouvement lors du congrès de Bâle (août 1897), et lui donne une dimension politique en formulant l’idée de créer un « foyer juif » en Palestine : ni un État, ni une nation, ni une colonie, mais une entité autonome, protégée par le droit et les puissances internationales. Or, Chaïm Weizmann, président de la Fédération sioniste de Grande-Bretagne, exerce une forte influence sur les industries d’armement en raison de son brevet de synthèse de l’acétone, utilisé dans la fabrication d’explosifs. Pourtant, les responsables sionistes hésitent à faire appel au gouvernement britannique, craignant qu’on limite leurs ambitions territoriales, qui sont celles d’un « Grand Israël », copié sur les frontières mythiques du royaume de Salomon.

Le projet sioniste ne rencontre pas que des oreilles complaisantes, ainsi au sein des courants juifs pieux, qui jugent ce projet trop marqué par les idéaux laïques, le nationalisme, le socialisme, et rompt avec la tradition de la Diaspora juive, soudée autour du rabbinat et de l’étude de la Torah. Les populations arabes de Palestine sont bien sûr hostiles à toute implantation agricole juive, et dès 1908 éclatent des émeutes à Jaffa contre les colons juifs.

 

1917, vers la victoire

En 1917, la guerre s’accélère au Moyen-Orient au bénéfice des Alliés. En mars, Bagdad est prise par les forces britanniques ; en juillet, Fayçal, le fils du chérif Hussein, s’empare du port d’Aqaba sur le littoral de la mer Rouge, privant ainsi la Turquie d’un accès stratégique. En décembre, les Britanniques entrent à Jérusalem. La « zone brune » prévue en 1916 peut donc être organisée sous contrôle britannique.

Dans la perspective de la victoire et pour sauvegarder leurs intérêts, les belligérants doivent d’ores et déjà imposer leur vision stratégique et leurs frontières de guerre, avant d’ouvrir d’éventuelles discussions de paix. C’est dire que les accords secrets, dont ceux de Sykes-Picot, étaient perçus comme renégociables en fonction de l’issue des combats.

Les Français n’ayant pu s’imposer militairement en 1917 au Proche-Orient, Londres revient sur l’accord Sykes-Picot et sur la promesse d’une internationalisation de la Palestine. On s’achemine ici vers une colonisation britannique souple, sous forme de protectorat. Dès lors que Paris est hors du jeu diplomatique, le Foreign Office multiplie les contacts avec les organisations sionistes qui pourraient servir de relais à l’influence britannique dans la future colonie…

Mais Londres doit compter avec les forces arabes, qui prennent de plus en plus d’autonomie par rapport à leurs directives stratégiques. Les auxiliaires arabes aux ordres du chérif Hussein souhaitent libérer la Syrie les premiers afin d’être en position de force pour négocier avec Londres et Paris. Les Britanniques réaffirment solennellement à Hussein les promesses qui lui ont été faites, tout en encourageant en parallèle les projets sionistes en Palestine. Mais en 1917 ce jeu de dupes ne trompe plus personne.

En Mésopotamie, la situation est totalement instable. Ce sont des groupes chiites, et non l’armée britannique, qui libèrent Najaf en 1917. Les soldats anglais et indiens font usage de la force contre les civils d’Irak. À peine libérées du joug ottoman, les tribus chiites se soulèvent, malgré l’appui de certains chefs traditionnels envers les Britanniques.

Partout, la confiance entre Européens et Arabes s’effrite.

 

La Déclaration Balfour

Le 2 novembre 1917, le secrétaire d’État britannique au Foreign Office, lord James Balfour, écrit à lord James de Rothschild, financier influent à la City et proche des milieux sionistes d’Angleterre, et lui transmet officiellement une « déclaration de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes » :

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national (a national home) pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.

Londres, qui cherche des relais à sa politique moyen-orientale, répond donc positivement aux demandes du mouvement sioniste, devenu un acteur incontournable en cette fin de conflit. Les sionistes sont assurés d’être protégés par la Grande-Bretagne. La France se rallie à la déclaration en février, tandis que les États-Unis préfèrent rester en retrait. Hussein n’est même pas mentionné, ni les revendications des Arabes, qui n’apparaissent indirectement dans le texte que sous la périphrase : « collectivités non-juives ». Balfour joue sur l’ambiguïté des termes : d’un côté, il prétend garantir les promesses faites aux populations arabes, de l’autre, l’expression de « foyer national » laisse en suspens la réalité juridique du territoire concédé, puisqu’il ne s’agit ni d’un État, au sens européen du terme, ni même d’une zone autonome. De fait, Londres souhaite établir sur la Palestine un protectorat, et non un État laissé aux juifs. Il est pourtant sous-entendu que le « foyer » est appelé à devenir un jour ou l’autre une « nation ».

Le texte constitue pourtant une victoire pour le sionisme politique, lequel dispose désormais d’une déclaration officielle, validée par les grandes puissances européennes. Reste toutefois à obtenir son application concrète.

 

Les création de la Palestine mandataire

En mars 1918, les forces arabes libèrent Damas, tandis que les Français rejettent les troupes turques de Beyrouth. Le 30 octobre 1918, Istanbul signe avec les forces alliées l’armistice de Moudros, qui officialise l’éviction de la Turquie du Proche-Orient.

Cinq mandats sont définis en avril 1920 et confiés à la France et à la Grande-Bretagne, 18 mois après la fin de la guerre, signe des tâtonnements européens. Comme convenu, la Palestine ne sera pas internationalisée ni cédée au chérif Hussein, mais confiée à la Grande-Bretagne. Celle-ci préserve le mouvement sioniste, défendu par Weizmann, sans donner suite à la vague promesse d’un État juif. Même Washington est inquiet des demandes sionistes, et le rapport américain King-Crane craint que les exigences juives ne nuisent aux musulmans : « Il est clair que les sionistes cherchent à les déposséder presque complètement ».

Dès 1920, la Galilée puis Jérusalem sont ébranlées par les nationalistes arabes qui fomentent des troubles contre les colons juifs. En mai 1921, c’est au tour de Jaffa de se soulever contre le sionisme. Se sentant floués par le règlement politique, les Arabes palestiniens boycottent les élections organisées par les Anglais et, sans élus, ne peuvent peser sur la gestion du mandat. Al-Husseini, grand mufti de Jérusalem, devient le porte-parole des Palestiniens arabes – chrétiens et musulmans – auprès de la Grande-Bretagne, empêchant ainsi la constitution d’une citoyenneté commune avec les juifs.

En revanche, le cadre territorial palestinien est défini en mars 1923 par un accord avec la France. Les Britanniques, qui, pour l’occasion, s’appuient sur les revendications sionistes, désirent étendre vers le nord les frontières du mandat, jusqu’au Litani et au Golan, et donc bien au-delà de la « zone brune » de Sykes-Picot, qui devait s’arrêter à l’ouest du Lac de Tibériade. Les Français refusent de céder le Litani, mais laissent aux Anglais le nord du Jourdain. Si les frontières septentrionales ne sont plus débattues, en revanche la création de la Transjordanie mécontente les courants sionistes, qui voient la colonisation juive bloquée à l’est.

La palestine mandataire

La Palestine mandataire

 

Les illusions de l’Entre-deux-guerres

Le mandat en Palestine est une faillite complète. Outre les revendications des nationalistes palestiniens, l’arrivée des colons juifs, organisée par l’Agence juive, fondée en 1929, suscite régulièrement des émeutes. Alors que le pouvoir britannique était initialement plutôt favorable à la présence juive, et évitait d’attribuer des responsabilités aux Palestiniens, leur politique évolue dans les années 1930. Ils tentent alors de réduire le nombre de migrants, ceux-ci passant de quelques milliers par an à 60 000 en 1935, en raison de la situation en Allemagne. En août 1929, une émeute éclate autour du Mur des Lamentations ; les Arabes, soutenus par des bédouins transjordaniens, s’attaquent aux juifs et aux casernes britanniques. Le grand mufti de Jérusalem mobilise l’opinion internationale contre ce qu’il juge être une dépossession.

En 1936, l’insécurité est totale et débouche sur la grande révolte de 1937-1938, au cours de laquelle des bandes armées s’n prennent aux colonies juives. Les communautés s’arment et entrent dans un processus milicien, avec la mise en place de la Haganah et de l’Irgoun chez les juifs. La société implose avant d’avoir existé.

Plusieurs commissions britanniques cherchent alors une solution de sortie pour le mandat, mais elles échouent à trouver un système de cohabitation. Toutes les options sont envisagées : la fédération, la partition et même les déplacements de population. En janvier 1937, le Haut Comité arabe, présidé par le grand mufti, accuse les sionistes dans un mémorandum, au nom d’une « identité arabe » non définie :

La principale raison des troubles se ramène aux deux causes suivantes :

1. La privation des droits naturels et politiques des Arabes de Palestine.

2. L’insistance du gouvernement britannique à poursuivre la politique de construction du Foyer national juif, qui menace de détruire l’identité arabe de ce pays.

Le Plan Peel (juillet 1937) s’oriente vers un partage du pays en deux entités. La conférence de Saint-James (février 1939) se refuse à parler de deux États – les deux parties réclamant l’intégralité du territoire –, et propose un système de double véto : véto palestinien sur l’immigration juive, véto juif sur l’indépendance de la Palestine. Mais l’idée échoue et les violences se poursuivent. Face aux attermoiements britanniques, les mouvements juifs se radicalisent, notamment l’Irgoun qui décide d’attaquer les sites militaires britanniques. La Seconde guerre mondiale met en suspens le problème palestinien, mais le mandat est voué à l’échec. La virulence des positions juive et arabe ne laisse pas d’autre choix que d’imposer ici des frontières de guerre et une séparation brutale des communautés.

 

Conclusion

La Déclaration Balfour est un document important du déroulement de la guerre au Moyen-Orient, mais sa portée a souvent été surévaluée par la suite. En effet, les pays arabes l’ont utilisé comme preuve d’un plan secret des Européens en faveur des juifs, et cela bien avant le génocide de la Seconde guerre mondiale.

Pourtant, Londres ne s’est jamais ralliée sincèrement et totalement à la cause sioniste, et a conservé son propre agenda diplomatique. Les Britanniques cherchaient sur place et à l’international des relais à l’installation de leur protectorat, or les Arabes s’avéraient trop ingérables, comme l’avait montré le chérif Hussein. Après 1920, Londres prit ses distances avec le sionisme. La France, quant à elle, se méfia toujours de ce mouvement, préférant s’appuyer sur les chrétiens d’Orient, et notamment sur les maronites au Liban.

Le plan peel 1937

Le Plan Peel (1937)

 

 

 

Bibliographie

Hanne O., Les Seuils du Moyen-Orient, histoire des frontières et des territoires, Monaco, Le Rocher, 2017.

Vareilles G., Les frontières de la Palestine, 1914-1947, Paris, L’Harmattan, 2010.

Kauffer R., La saga des Hachémites, la tragédie du Moyen-Orient, 1909-1999, Paris, Perrin, 2009

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