Du nationalisme à l'islamisme

L’islamisme, après le nationalisme arabe

 

O. Hanne

 

 

Sche ma

Depuis les années 1970, les grandes heures du nationalisme arabe et du panarabisme sont passées : Nasser est mort (1970), l’Iran chiite a instauré le modèle attractif de la République islamique (1979), l’Irak et la Syrie, terres du nationalisme laïc, se sont effondrés, chacun à son tour, entre la guerre du Golfe (1991), l’occupation américaine (2003) et les révoltes arabes (2011).

À mesure que ce nationalisme perdait toute racine populaire pour n’être plus qu’une justification à l’autoritarisme, l’islamisme est apparu comme une idéologie rechange, plus authentique, moins inspirée par les théories politiques de l’Occident.

 

Des idéologies anciennes toujours disponibles

De fait, les racines de l’islamisme sont anciennes, puisque ce courant prend naissance dans l’école sunnite du hanbalisme. Fondée au ixe siècle par le savant Ibn Hanbal et renouvelée par Ibn Taymiyya au xive siècle, cette école juridique diffusa l’idéal d’un islam littéraliste, où le modèle social est la ville de Médine au viie siècle. Ce courant légaliste fut mis de côté par l’empire ottoman, qui soutenait le hanafisme, plus ouvert à une modernisation de l’islam. Mais l’idéal hanbalite fut restauré au cours du xviiie siècle par le salafisme, un mouvement réformateur visant à régénérer l’islam en revenant à la tradition des « Anciens » (al-salaf). Son incarnation la plus stricte fut initiée par le prédicateur Muhammad ibn Abd al-Wahhab dans la région désertique du Nejj. Ici, la présence des groupes wahhabites a maintenu vivant, tout au long du xixe siècle, l’idéal d’un gouvernement anti-occidental, dogmatique et jihadiste. Défendu par les émirs tribaux des Saoud, le wahhabisme espérait aussi faire renaître un califat digne, non ottoman. En effet, l’islam ne peut se passer de calife, comme le rappelle la formule du savant al-Mâwardî au xie siècle : « L’institution de l’Imâm-calife a pour raison d’être qu’il supplée le message prophétique pour la sauvegarde de la religion et l’administration des intérêts terrestres ».

Alors que le Moyen-Orient adoptait l’arabisme et l’idéal national, l’Arabie, elle, devenait officiellement en 1932 un royaume wahhabite sous contrôle des Saoud. Au même moment, naissait en Égypte un courant concurrent, les Frères musulmans, issu de l’école chaféite. Politiquement, les Frères ont confiance dans l’intelligence des masses et le système électoral, pour créer un État musulman. Ce faisant, ils acceptent le jeu politique, tandis que le wahhabisme s’en remet à la monarchie saoudite.

 

Le succès des islamismes

Dans les années 1960-1990, les combats dans les pays musulmans prenaient surtout la forme d’un terrorisme pro-palestinien de tendance marxiste. À partir de 1979, la République islamique d’Iran – bien que chiite – devint un nouveau modèle viable de l’islam politique. L’échec de l’arabisme ouvrait aussi la porte aux succès du wahhabisme et des Frères musulmans, qui avaient maintenu envers et contre tout l’idéal rigoriste. Sous la pression des partis islamistes, les pouvoirs politiques en mal de légitimité insistèrent sur la dimension religieuse de leur législation.

Le roi saoudien Fahd (1982-2005) fut l’un des principaux soutiens financiers au wahhabisme international, tout en bridant dans le royaume la propagande des Frères musulmans, jugés trop enclins à soutenir les révolutions populaires. Le parti islamiste turc, interdit en 1998, revint sous la forme de l’AKP (Parti pour la justice et le développement), fondé par Recep T. Erdogan, qui remporta les élections législatives de 2007. Prétendant s’inscrire dans un néo-ottomanisme visant à retrouver la puissance perdue, l’AKP disposait d’une solide base populaire afin de remettre en cause l’héritage kémaliste et le poids des militaires.

 

Des contextes locaux désespérés

Toutefois, l’islamisme n’est pas un projet isolé qui se maintiendrait partout à l’identique. Ce projet ancien est réactualisé périodiquement en fonction du contexte. Il prétend être une renaissance, mais il est d’abord une conséquence de la ruine des sociétés musulmanes. La lutte pour la Palestine, la haine contre Israël, contre les intérêts américains, le laïcisme, le nationalisme, l’autoritarisme, sont des facteurs clés qui nourrissent l’idéologie de remplacement qu’est l’islamisme.

            Ainsi, depuis les années 1990, la radicalisation islamique a touché tous les milieux et tous les pays, parce qu’elle faisait figure de socle identitaire et de voie authentique à un renouveau. Elle fut particulièrement forte en Jordanie, dont la cohésion sociale était ébranlée par le poids grandissant des Palestiniens (70 % de la population en 2015), et par les tribus, critiques envers la dynastie hachémite. Les Frères musulmans furent muselés et les élections de 2001 annulées, poussant les clientèles des Frères vers le salafisme pur et dur, et même le jihadisme. Dans les espaces urbains, une ghettoïsation volontaire se substitua à la cohabitation raisonnée.

 

Des courants qui meurent et s’adaptent rapidement

L’islamisme mute à chaque génération, c’est ce qui fait sa force. En 1991, la guerre du Golfe généra une fissure au sein des idéologies islamistes. L’Arabie saoudite, pays fondateur du wahhabisme, se retrouvait alliée des États-Unis contre l’Irak. Les années 1998-2011 consacrèrent alors la nébuleuse mondialiste d’Al-Qaeda. L’organisation terroriste de Ben Laden, dont la matrice idéologique est salafiste, cherchait à déstabiliser les nations infidèles par des attentats, qu’elles fussent musulmanes ou pas. Il fallait accélérer par le jihad le basculement du monde dans une communauté musulmane mythifiée, la Umma.

            Mais la stratégie d’Al-Qaeda fut débordée après 2012 par un nouveau projet, né en Irak à la faveur du départ des troupes américaines en 2011 : L’État islamique en Irak et au Levant (Daech). Abandonnant l’idée d’une révolution mondiale au profit d’une installation durable sur un territoire donné, Daech relança à la fois la dynamique jihadiste et l’espoir perdu du califat, que les wahhabites s’étaient refusé à proclamer pour garder la protection britannique puis américaine.

L’idéologie de Daech apporte une nouveauté qui dépasse Al-Qaeda : la conviction que les sujets du calife sont les annonciateurs du Jugement. Pourtant, là non plus, Daech ne peut prendre racine que dans des pays fracturés et dans des sociétés humiliées. Les anciens officiers de Saddam Hussein composant son appareil militaire veulent redonner aux sunnites d’Irak leur autonomie politique et financière. Ils pourraient s’accommoder d’objectifs plus limités que l’islamisation brutale du Moyen-Orient.

 

Qu’y a-t-il au-delà de l’islamisme ?

Malgré sa capacité de nuisance, Daech a échoué à transformer le Moyen-Orient, tout comme avait échoué Ben Laden auparavant. En s’étatisant, le jihadisme s’éloigne du terrorisme, sans pouvoir accéder à la respectabilité au sein même du salafisme. Daech se nourrit d’instabilité, tout en aspirant à la pérennité.

En dépit de l’aspect récent des constructions étatiques, la référence à la nation reste une réalité partagée par les opinions, tout comme l’identité tribale et clanique. En Syrie, Bachar al-Assad parvient encore à fidéliser une partie des populations autour du nationalisme. On meurt pour la Syrie, non pour le régime. Les chiites irakiens, qui ont longtemps contesté la nation irakienne, s’y sont désormais ralliés. En Iran, les revendications en faveur d’un État plus séculier grandissent, portées même par des religieux, opposés à l’ayatollah Khamenei.

            Daech sera donc bientôt remplacé par une nouvelle dynamique islamiste, comme il en naît tous les vingt ans. Celle-ci devrait profiter du délitement des États pour constituer de petites communautés salafistes, autonomes, atomisées, reliées par des réseaux de solidarité mouvants. Quoi qu’il en soit, les facteurs qui ont contribué à exaspérer les populations et à créer Daech sont encore tous réunis en Syrie, en Irak et au Yémen. La victoire militaire n’impliquera donc aucune solution pérenne pour la stabilisation de ces trois pays, à moins de l’installation de pouvoirs autoritaires, et donc injustes, comme en Égypte. La fragmentation sociale de l’Arabie saoudite devient inquiétante, d’autant que la monarchie tourne le dos au wahhabisme qui l’a fait naître. L’islamisme s’étant révélé incontrôlable avec Al-Qaeda puis Daech, les régimes sunnites du Golfe s’en inquiètent, sans parvenir à trouver un nouveau ferment idéologique pour unifier des pays marqués par le tribalisme, l’immigration massive et la monoproduction pétrolière.

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