Géopolitique de l’Iran, de l’empire confiné au retour de la puissance

Une fiche de lecture réalisée par G. Lefebvre

 

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Une citadelle au cœur des terres

L’Iran possède un territoire de 1,6 million de km2, soit 3 fois la superficie de la France, composé principalement d’un plateau continental et de plaines désertiques, et entouré par des chaines de hautes montagnes, rempart naturel contre un potentiel envahisseur, arabe, turc ou indien. La position géographique du pays, au cœur de l’Eurasie, est un atout considérable pour l’Iran, ce qui en fait aussi un territoire convoité.

Lieu de transit et de commerce, la Perse voit défiler depuis l’Antiquité les populations grecques, turques, mongoles, et tire profit de la route commerciale entre la Chine et la Méditerranée. Au XXe, avec la fin des empires coloniaux, l’Iran perd son influence commerciale mais devient une place stratégique des influences internationales durant la Guerre froide, lié notamment au contrôle des gisements d’hydrocarbures dans la région du Golfe persique.

Sa position centrale du Proche et Moyen-Orient fait de l’Iran un des pays avec le plus grands nombres de voisins : sept par la terre (Irak, Turquie, Arménie, Azerbaïdjan, Turkménistan, Afghanistan, Pakistan) ainsi que la Russie, et le Kazakhstan, et tous les pays arabes de la rive sud du Golfe persique, par la mer.

 

De la Perse à l’Iran : 5 000 ans d’histoire

L’empire perse, ou Achémide est fondé en VIe siècle av. J.-C. par Cyrus II le Grand. Conquis par Alexandre le Grand, la culture grecque marque profondément la Perse. L’empire Sassanide à partir de 224 retrouve l’étendue géographique du temps de Cyrus, avec un territoire allant de l’Egypte à l’Inde et de l’Arménie au Yémen. Mais l’empire sassanide s’écroule en 651 face à la conquête islamique des Arabes, facilitée par de graves crises internes. Marginalisés par les arabes Omeyyades, les Iraniens se réfugient dans la doctrine politico-religieuse dissidente qu’est le chiisme. Sous les abbassides, la culture iranienne irrigue l’art, la littérature et la langue arabe, jusqu’à créer une civilisation arabo-persane qui rayonne dans tout le monde islamique.

Aux alentours de l’an mil, l’Iran subit une invasion turque puis des Mongols saccagent le califat abbasside jusqu’à Bagdad (XIIIe siècle). Après un intermède sous domination mongole, l’Iran renaît sous l’empire des safavides, issu d’un mouvement de contestation de tribus turques converties au chiisme. L’Etat safavide émancipe l’Iran par la création d’institutions, le développement du commerce, le choix du persan sur l’arabe, du chiisme sur le sunnisme, ce qui ne va sans créer d’importantes tensions avec son voisin et ennemi, l’empire ottoman sunnite. Avec la mort d’Abbas Ier, l’empire safavide, alors à son apogée, devient le théâtre d’une guerre russo-turque.

Au cours de l’épopée coloniale, de part sa position stratégique, l’Iran devient la proie des appétits coloniaux. Russes et Anglais se partagent le gâteau, ce qui permet au pays et à son économie de se développer considérablement. Mais pour attirer ces capitaux, le Shah a cédé des concessions aux clauses léonines, ce qui nourrit le mécontentement du peuple à l’égard du pouvoir. Face à une contestation politique de libéraux, modérés et religieux, le Shah annonce la formation d’une assemblée nationale constituante qui rédige une nouvelle constitution en 1906.

Profitant de la chute du tsar, les Britanniques imposent en 1921 leur homme fort à la tête du pays : Reza Khan, fondateur de la dynastie des Pahlavi, et fasciné par les réformes d’occidentalisation d’Ataturk. L’armée et l’administration sont réformées, l’économie industrialisée et le pays profite des royalties tirées du pétrole. Les liens étroits tissés avec l’Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale, lui vaut d’être envahie par les Alliés et Reza Khan est exilé.

Si son jeune fils Mohammed Reza lui succède sur le trône, c’est le Parlement qui dirige véritablement le pays au sortir de la guerre. Quand le Premier ministre, le Dr Mossadegh, nationalise le pétrole (toujours sous contrôle britannique) en 1951, les Etats-Unis commencent à s’intéresser de près aux affaires iraniennes, avec pour perspective ne pas laisser tomber le pays dans le giron russe. La CIA confirme d’ailleurs en 2013 son rôle dans le renversement du Dr Mossadegh en 1953 afin de donner au Shah la réalité du pouvoir. S’appuyant sur le pouvoir religieux face aux nationalistes pro-Mossadegh, le Shah s'arroge progressivement les pleins pouvoirs : en 1957, c’est la création de la SAVEK, police politique formée avec le soutien américain et israélien.

Les revenus issus des ressources pétrolières permettent à l’Iran de développer considérablement son économie jusqu’à rejoindre les standards occidentaux. S’ajoute une aide américaine dans le but d’attacher le pays dans le camp anti-communiste qui aboutit à l’adhésion de l’Iran au pacte de Bagdad en 1955. Le « modernisme » est le terme qualifiant le mieux la décennie 1960-70 : la « Révolution blanche » du Shah impose une réforme agraire de redistribution au petits producteurs, développe l’éducation et ouvre le droit de vote aux femmes. En contrepartie, la corruption, l’opposition farouche du clergé (porté par un certain Khomeiny), des dépenses (militaires notamment) disproportionnées et une inflation galopante au cours des années 1970, nourrissent le mécontentement populaire. Après le choc pétrolier de 1971 et la chute du dollar, l’Iran doit revoir ses investissements à la baisse. Malgré la création d’une classe moyenne aisée, les soutiens du Shah, malade du cancer depuis 1974, s’effritent. Des manifestations étudiantes, mêlant marxisme, tiers-mondisme et islamisme, éclatent, tandis que la répression de la SAVAK se fait de plus en plus violente, créant des « martyrs » pour la cause de Khomeiny. Abandonné par les Occidentaux, le Shah doit fuir en Egypte et laisse place à l’ayatollah Khomeiny après son retour triomphant en 1979.

Agitateur islamiste remarqué pour sa contestation de la « révolution blanche », exilé pendant 15 ans, il revient en héros le 1er février 1979 après une insurrection populaire que ni la loi martiale ni les concessions politiques n’avaient su calmer. Très vite, le pouvoir est exercé par le Conseil de la révolution, aidé par le corps des gardiens de la Révolution islamique, les Pasdaran. La République islamique est massivement approuvée par les Iraniens le 1er avril 1979.

L’ère de l’Iran révolutionnaire s’ouvre par la crise des otages : à partir du 4 novembre 1979, les « étudiants de la ligne de l’imam » occupent l’ambassade américaine et prennent en otage ses 52 employés pendant 444 jours. D’autre part, tout mouvement d’opposition au Guide est muselé par l’instauration d’un régime de terreur. La guerre Iran-Irak (1980-1988) parvient à souder plus ou moins la jeune république islamiste. Devant la propagande islamiste de Khomeiny et profitant de la faiblesse supposée du régime, Sadam Hussein avait en effet tenté de s’emparer de zones pétrolifères iraniennes, non sans le soutien des Occidentaux. Mais l’armée iranienne résiste tant bien que mal et, exsangue, accepte l’accord de paix onusien de 1988. Jusqu’au début des années 2000, l’Iran souffre d’une économie au ralenti, plombé par l’endettement, le manque d’investissements étrangers et la chute du prix du pétrole. S’ouvre avec la présidence de Mohammad Khatami (1997-2005) une ère de réformes, tant sur le plan des droits sociaux que sur le plan économique, mais qui prend fin avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, résolument conservateur. Celui-ci mène une politique étrangère agressive envers les Etats-Unis et Israël qui ne lui apporte aucun soutien. La découverte d’un programme militaire nucléaire entraine le pays dans de longues années de sanctions économiques et commerciales étrangères par la communauté internationale. Issu de la gauche modéré, Hassan Rohani prend le contre-pied lorsqu’il est élu en 2013 en multipliant les gestes d’apaisant à l’égard des occidentaux, entrainant une levée progressive des sanctions internationales.

 

L’esprit d’Ispahan, voyage au cœur de l’être iranien

L’islam iranien est chiite, c’est-a-dire est fidèle à l’enseignement des douze imams descendants d’Ali. Ces imams ont laissé une interprétation spirituelle du Coran invitants les croyants à se tourner vers un univers spirituel intérieure, car c’est dans sa conscience que le fidèle trouvera la voix qui mène à la perfection. Le 12e imam ayant été « occulté » en 874, aucune autorité n’assure l’unité de la communauté. Cette dernière attend son retour marquant la fin du monde. Le chiisme nait en partie du refus de l’autorité du calife et de l’envahisseur. L’avènement des Safavides (1501-1732) fait du chiisme la religion de l’Etat.

Face à la question de l’incarnation d’un pouvoir effectif en l’absence de l’imam, deux grands courants naissent en Iran : celui des Akhbâr, qui suivent à la lettre les enseignements des imams et donc restreignent les compétences juridiques des docteurs de la loi ; et les Usûli qui au contraire suivent les réflexions des autorités religieuses au détriment des institutions politiques.

C’est dans la perspective de l’école des Usuli que la République islamique s’est présentée comme une solution politique concrète à l’attente du retour de l’Iman occulté. Khomeiny se proclame ainsi Guide suprême et entend gouverner au nom de l’Imam. Si les « mollâs » peuvent décider de la légitimité d’un acte, seuls les « mujtahids » (ayatollah) parlent au nom de l’imam caché et en tant qu’interprète infaillibles de la loi. Le pouvoir politique iranien est ainsi subordonné aux préceptes religieux. Et alors que les Occidentaux voyaient dans les débuts de la Révolution islamique de 1979 une forme de libération du pays, Khomeiny à l’inverse met à mal tout tentative démocratique. Emprisonnements, terreur, exécutions sommaires… les Gardiens de la Révolution (Pasdarans), organisation paramilitaire sous les ordres directs du Guide, étouffent les opposants et ont la main mise sur tous les lieux stratégiques du pays (entreprises, aéroports, télécommunications).

 

Comment peut-on être Iranien ? Les racines de la puissance

 

Le système politique iranien

Une partie des institutions iraniennes est élue au suffrage universel direct. Parmi elles, on compte le président de la république élu pour 4 ans : à la tête de l’exécutif et il a pour charge d’appliquer la constitution. 2e personnage de l’Etat, ses pouvoirs sont en fait limités par le clergé et c’est guide suprême qui prend les décisions militaires et de politique étrangère. Tous les candidats à la présidence doivent avoir été approuvée par le Conseil des Gardiens de la Révolution. Elu en 2013, c’est le « modéré » Hassan Rohani qui est actuellement président de la république islamique d’Iran.

Egalement élu pour 4 ans, les 290 membres du Parlement (Majlis) proposent et votent les lois, approuvent ou destituent les membres du conseil des ministres.  Quant à l’Assemblée des Experts, élu pour un mandat de 8 ans et constitués uniquement de religieux, elle a pour but d’élire le guide suprême et de contrôler son action. Elle se réunit 2 fois par an.

Le pendant religieux des institutions n’est pas soumis au vote. On retrouve le Guide suprême, véritable autorité politique et religieuse de l’Iran. Ce rôle prend racine dans la constitution  façonnée par Khomeiny en 1979 qui place le guide à la tête du système politique. C’est actuellement l’ayatollah Ali Khamenei, désigné par Khomeiny comme son successeur, qui occupe cette fonction depuis 1989, après avoir occupé les fonctions de président de 1981 à 1989. Dans ses prérogatives, il nomme le chef du pouvoir judiciare, 6 des 12 membres du Conseil des gardiens, ainsi que les chefs des armées et les responsables de la radio et de la télévision, et confirme l’election présidentielle.

Le conseil des gardiens de la Constitution est lui composé de 12 membres, dont 6 théologiens désignés par le guide suprême et 6 juristes élus par le Parlement, et ce pour un mandat de 6 ans. Il possède un droit de veto sur les lois si elles ne sont pas compatibles avec la loi islamique et assurent le contrôle et la surveillance de toutes les élections iraniennes.

Enfin, le Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime, créée en 1988 par l'ayatollah Khomeiny, s'apparente à un conseil d'État. Son but est d’élaborer pour le guide les grandes orientations politiques du pays.

 

Sciences et lettres persanes

Si la menace nucléaire iranienne est prise au sérieux par la communauté internationale, c’est que le pays regorge d’un vivier de scientifiques et de centres de formations de très haut niveau. Depuis l’Antiquité, le rôle des savants iraniens a été majeur dans les sciences dites « arabo-musulmanes ». Bien que s’exprimant en arabe, Avicienne, Razès ou Al-Khawarizmi étaient persans. A l’époque moderne, c’est la dynastie des Pahlavi qui a redonné son prestige aux scientifiques iraniens par une politique éducative et scientifique efficace. La révolution islamique a remplacé ce modèle éducatif laïc par un modèle réaffirmant la place du chiisme et de ses valeurs. Dans les faits, cela s’est traduit par la prescription du port du voile et de la prière, l’abandon de la mixité, et la réapparition de la langue arabe incontournable pour l’enseignement du Coran.

Toutefois, si la république islamique forme une jeunesse diplomée, elle n’en profite pas : ce seraient 150 000 diplômés qui quitteraient le pays chaque année. Cette fuite des cerveaux ne date pas d’hier : elle commence lors de la révolution de 1979 et se poursuit pour échapper à la conscription durant la guerre contre l’Irak. Même la paix revenue, le fort taux de chômage n’incite pas les jeunes à rester.

La recherche scientifique, financée au ¾ par le régime, est une vitrine de l’Etat. La qualité de ses scientifiques notamment dans le domaine médical, permet d’offrir une image positive du régime. Mais le budget consacré à la recherche est aussi sujet à de vives critiques par la population iranienne, confrontée aux pénuries et à la cherté des produits importés.

 

Une nation en quête d’indépendance : la puissance militaire iranienne

Modernisée sur le modèle occidental sous la dynastie des Pahlavi, l’armée régulière fut négligée par Khomeiny qui la jugeait trop proche du régime précédent. De vastes purges décimèrent les rangs des officiers. Désorganisée, le gros des troupes est tué lors de la guerre contre l’Irak. Aujourd’hui, l’armée s’est reconstruite et fait figure de puissance régionale (350 000 hommes en 2012).

Son équipement est fait de matériels hétéroclites, entre matériels occidentaux vieillissants issus de la période du Shah et nouveaux véhicules et armes achetés aux Russes, la Russie étant le principal fournisseur d’armes de l’Iran. L’Iran peine cependant à développer ses propres technologies, et les matériels dits « 100% iraniens » se révèlent généralement être des copies dépassées de modèles russes ou chinois.

Parallèlement à cette armée régulière, le régime a constitué une force paramilitaire assumant un rôle idéologique de garants des institutions islamiques : les pasdarans (« gardiens de la révolution »). Les deux entités militaires cohabitent depuis 1979. Mais les pasdarans sont totalement indépendants de l’armée et dispose d’un commandement qui leur est propre, dépendant directement du Guide suprême. Fort de 230 000 hommes, dont 130 000 militaires, leur but est défendre la Révolution contre ses ennemis, intérieurs ou extérieurs. Cette milice islamiste fanatisée par l’ayatollah et endoctriné par ses discours conservateurs et nationalistes, fut auréolée de gloire pendant la guerre contre l’Irak. Choyée par le régime, elle dispose de moyens parfois supérieurs à ceux de l’armée grâce à la manne financière issus des biens dont elle assure le contrôle (industries, immeubles, fondations). Cette double organisation ne va pas sans tensions récurrentes entre les pasdarans et l’armée régulière.

La doctrine militaire iranienne reste avant tout défensive : son budget militaire est limité à 3% du PIB, contre 8,5% pour l’Arabie saoudite, ce qui l’empêche d’avoir quelconques ambitions bellicistes. En revanche, l’Iran se révèle très efficace dans sa capacité de nuisance non-conventionnelle, autrement dit, dans la fourniture d’armes, de conseils et d’argents au minorités chiites régionales (Hamas palestinien, Hezbollah libanais, armée syrienne…). Par le biais du Hamas ou du Hezbollah, l’Iran est devenu ainsi un acteur incontournable de la guerre en Syrie.

 

La dissuasion nucléaire

L’histoire nucléaire iranienne remonte à Mohammed Reza, qui voulut doter son pays d’un programme civil avec l’aide des européens, bien que la fourniture d’électricité par l’hydrocarbure était suffisante. Dans le but de se défendre contre les Etats-Unis et Israël, la république islamique relance le programme et le militarise en 1988 avec l’aide des Russes. En 2002, elle proclame maîtriser l’enrichissement de l’uranium ce qui soulève les protestations américaine et israélienne craignant que d’autres pays de la région aient la même ambition. Le programme, relancé par le président Ahmadinedjad, est contraint par un embargo occidental sur les matériaux nucléaires à partir de 2006, tandis que le virus informatique Stuxnet paralyse les sites nucléaires soupçonnés.

La situation évolue avec l’élection de Hassan Rohani puisqu’un accord est signé à Vienne en 2015 autorisant l’Iran à un enrichissement limité, en contrepartie d’une transparence totale, d’inspection par l’AIEA et d’un démantèlement de 2/3 de ses centrifugeuses. Cet accord permet d’envisager un retour de l’Iran sur la scène internationale et suscite l’espoir de meilleures conditions de vie pour les iraniens. Mais l’annonce du retrait des Etats-Unis de l’accord par Donald Trump le 8 mai 2018 ont plongé l’Iran ainsi que les investisseurs étrangers dans l’incertitude.

 

Un colosse aux pieds d’argile : les relations économiques de l’Iran

Le principal partenaire de l’Iran est la Chine (45%) suivi de l’Inde (8,2%). En ce qui concerne les exportations, elles sont constitués avant tout de produits pétroliers (73% des exportations), puis viennent produits chimiques et les fruits et les légumes (pistaches). L’exportation de pétrole, dont elle dispose de 15% des réserves mondiales, rapporte entre 50 et 60% des recettes de l’Etat. L’économie iranienne est donc très dépendante des pays acheteurs, et de leur alignement ou non sur l’embargo occidental. Il faut également préciser que suite aux sanctions, la monnaie iranienne, le rial, n’a cessé de perdre de sa valeur est doit être maintenue artificiellement par le gouvernement ; la levée des sanctions de janvier 2016 a cependant permis à l’Iran d’attirer de nouveau les investisseurs.

L’embargo a eu un réel effet sur l’économie iranienne, transformant le pays en grand marché noir. Pour se fournir des biens de consommations étrangers dont les jeunes sont avides, l’Iran contournait l’embargo américain via les Emirats arabes unis. L’industrie quant à elle fut incapable de se moderniser : faute d’infrastructures, l’Iran est dans l’impossibilité d’exploiter ses immenses réserves de gaz, et doit importer du pétrole raffiné pour sa consommation intérieure, sa capacité de raffinage étant insuffisante.

D’autre part, le régime a choisi une politique de restriction des importations, dans une logique de protectionnisme. Si cette politique permet de réduire l’inflation, elle compromet la demande d’adhésion du pays à l’OMC en tant que membre à part entière, qui lui permettrait  de trouver de nouveaux partenaires.

En somme, l’économie iranienne nécessite la mise en œuvre de réformes structurelles afin de se stabiliser. Les ambitions du plan quinquennal (2016-2021), pariant sur une croissance de 8%, ont dû être revu à la baisse (la croissance ayant été de « seulement » 4,3% en 2016). L’ouverture du pays suite à l’élection de Rohani pourrait cependant profiter au pays, et permettre un renouvellement de ses infrastructures pétrolières voire le développement du secteur gazier, potentiel levier de croissance. Pour autant, ce plan est régulièrement critiqué par les autorités religieuses et le guide suprême Khamenei lui-même a dénoncé l’ouverture trop importante vers les occidentaux, ce dont le président Rohani devra prendre en compte.

 

Une nation entourée d’ennemis

Allié des Etats-Unis à partir de la Seconde guerre mondiale, l’Iran fut cité par G .W. Bush comme pays de l’ « axe du mal » en 2002 pour la poursuite de son programme nucléaire. Pourtant, l’Iran n’est jamais complètement ignoré par ses ennemis, de par son poids énergétique et politique dans la région notamment auprès des communautés chiites. Tel fut le cas pour les guerres d’Irak et d’Afghanistan, ou l’Iran et les US étaient de facto dans le même camp.

En ce qui concerne Israël, les relations n’ont pas toujours été mauvaises. Israël était même un proche allié de Téhéran sous le règne des Pahlavi, et une importante communauté juive en Iran est avérée depuis l’empire de Cyrus, et malgré un exode juif après la révolution islamique, elle reste la plus grande communauté juive du monde musulman. Aujourd’hui, les oppositions objectives qui les séparent, sont aussi un moyen pour ces 2 états-nations de fédérer leur peuple contre un ennemi commun.

Tout oppose l’Iran de l’Arabie saoudite : l’un wahhabite et l’autre chiite duodécimain, l’un allié historique de Washington et l’autre qualifiant les Etats-Unis de « grand Satan », les deux pays se disputent l’hégémonie du golfe persique. Ryad a cependant l’avantage de disposer des lieux saints sur son territoire ce qui a d’ailleurs pu conduire à la reprise des relations diplomatiques entre les deux ennemis, afin de permettre aux fidèles chiites de se rendre au pèlerinage à la Mecque, obligation commune aux chiites et sunnites. D’autre part, si l’Arabie saoudite domine la puissante organisation du Conseil de Coopération du Golfe, certaines pétromonarchies sunnite du Golfe comme le Qatar, Oman ou le Koweït entretiennent des relations plutôt cordiales avec l’Iran.

Avec la Turquie, l’Iran entretient des relations complexes. Tous deux ont choisi au XXe siècle la voie de l’occidentalisation, bien que ce processus s’arrête net pour l’Iran en 1979, et s’étiole pour la Turquie avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP islamiste en 2002. Cet éloignement progressif de la Turquie avec ses alliés occidentaux (méfiance vis-à-vis de l’OTAN et de l’UE), permet à l’Iran d’avoir un allié musulman non arabe dans la région, médiateur et soutien pour son programme nucléaire par exemple. Malgré une collaboration sur le dossier syrien, il convient de ne pas accorder une trop grande importance ce rapprochement : la Turquie reste, pour le moment, un membre de l’OTAN.  

La relation qu’unie l’Europe (et en particulier la France) et l’Iran est faite d’estime, de curiosité, d’échange mais aussi de méfiance. Allié de la France contre l’Empire ottoman, partenaire de la CEE à partir de 1963, l’Iran perd tout soutien européen après la révolution islamique. Bien que le dialogue ait repris sous la présidence de Khatami à partir de 1997, la découverte du programme nucléaire iranien entraine une rupture diplomatique immédiate et un embargo. Depuis, la position européenne a eu tendance à se conformer à celle des Etats-Unis, ce qui n’incite pas les iraniens à négocier avec les pays du vieux continent, pourtant plus enclins au dialogue que les Etats-Unis.

 

Des partenaires intéressés : les alliances de l’Iran
Septième associé économique de Téhéran, la Russie est un partenaire important en matière énergétique (entente pour le passage de gaz dans la région du Caucase) et d’armement (fourniture de matériels ainsi que soutien au programme nucléaire). Pour autant, les intérêts des deux pays ne concordent pas toujours. Si la Russie entend recréer un empire eurasiatique en consolidant ses partenaires périphériques et en s’offrant un débouché sur le Golfe persique, l’Iran conserve sa stratégie nationaliste et voit dans la Russie un allié dans sa lutte contre le bloc occidental.

S’alignant sur la détente américaine des années 1970 envers le bloc soviétique, l’Iran se rapproche de la Chine. Cette entente devient collaboration suite à la révolution islamique avec le début de la vente d’armements chinois au régime de Khomeiny. Pékin soutient également le programme nucléaire iranien, avant de se rétracter face à la pression américaine. Par ailleurs, la Chine est devenu le premier partenaire commercial de Téhéran par ses investissements (de l’ordre de 30 milliards de dollars par an depuis 2010), et son importation de pétrole (27 millions de tonnes de pétrole iranien par an). Néanmoins, la relation sino-iranienne n’a rien d’inconditionnelle, Téhéran n’étant qu’un pion diplomatique pour Pékin dans son jeu contre les Etats-Unis.

En bref, si Téhéran parvient à jouer à l’avenir une politique équilibrée entre l’Europe, la Chine, la Russie, l’Inde et la Turquie, elle sera sans aucune doute une puissance incontournable de la région dans les décennies à venir.

 

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