Généraux, gangsters et jihadistes

Une fiche de lecture sur l'ouvrage de Jean-Pierre Filiu, Généraux, gangsters et jihadistes, La Découverte, 2018, réalisée par A. Chalmin.

9782707197078

 

Sept ans après le  Printemps arabe, ces événements apparaissent étouffés par le retour à la stabilité par des régimes autoritaires. Mais il s’agit pour l’auteur d’une solution de court terme préjudiciable puisqu’elle continue de bloquer les aspirations à la liberté des populations et constitue le terreau du jihadisme le plus violent. Ainsi, l’Etat Islamique a pu se développer en Syrie et en Irak malgré les cliques autoritaires au pouvoir. La thèse de l’auteur peut se résumer à cette phrase de K. Daoud citée en préambule : « Les jihadistes sont les enfants des dictatures, pas des révolutions. »  

Pour l’auteur, il convient d’analyser cette résistance des cliques autoritaires au pouvoir, leurs moyens et façon d’agir pour comprendre qu’elles sont bien le vrai terreau du jihadisme.

 

1. L’Etat profond

C’est en Turquie que l’auteur voit l’extraordinaire capacité des élites dirigeantes à s’attacher au pouvoir au mépris de leur propre peuple. Le concept d’Etat profond aujourd’hui en opposition au régime d’Erdogan est une notion primordiale. Elle renvoie à une alliance effective datant des années 1990 entre l’armée, les milices anti-PKK d’extrême droite et le crime organisé. Ils sont hostiles à la fois à l’islamisme politique progressivement ostracisé mais aussi à l’indépendantisme kurde qui est vu comme l’ennemi à abattre. Cette politique obtient des résultats grâce à l’extrême violence de la répression mais au prix de la peur chez les démocrates turcs. Filiu y voit le dernier avatar du militarisme turc. Erdogan et son parti l’AKP déclarent la guerre à l’Etat profond et démantèlent ces réseaux paramilitaires et mafieux. Le procès du Ergenekon est ainsi une résurgence de ce concept contre le pouvoir d’Erdogan. Le bilan de cette lutte a montré l’autoritarisme du régime. Pourtant, le modèle qui se répand à partir de 2013 dans le monde arabe n’est pas celui de l’AKP mais celui de l’Etat profond qui lutterait pour les vrais intérêts du peuple contre l’islamisme d’Erdogan. Mais trop de différences subsistent entre le concept d’Etat profond turc et les dictatures militaires du monde arabe. S’il est éclairant il n’est pas exhaustif et il faut revenir à l’histoire pour comprendre toutes les spécificités de ces dictatures arabes.

 

2. Le mythe des « pères de la Nation »

L’Etat profond peut se résumer en une volonté militariste de faire ce que l’Etat officiel ne peut entreprendre au nom du bien commun. C’est donc une notion paternaliste qui a ses propres mythes : la période des indépendances au Moyen-Orient et la volonté de tendre vers le modèle de M. Kemal. Depuis son accession au pouvoir, Erdogan refuse cet héritage et il est repris à son compte par les pays arabes qui ont une évolution inverse.

Le processus d’indépendance dure de 1922 à 1971 et il est lié à celui des prises de pouvoir des militaires dans presque tous les Etats de 1949 (en Syrie) à 1969 (Libye). Les cliques militaires prennent le pouvoir sous différents prétextes : en Syrie ce serait une répercussion du traumatisme de la défaite de 1948, en Irak en 1958 une révolution contre le pouvoir monarchique ou encore en Algérie un coup d’Etat dû à des rivalités entre deux factions indépendantistes. On a donc un processus généralisé de reprise du pouvoir par des militaires ou des services de renseignements qui vient freiner la démocratisation. Tous se réclament d’une lutte originelle pour l’indépendance et voudraient le titre de père de la Nation alors qu’ils n’en sont que des maillons (Saleh au Yémen) sinon totalement absents. J. P. Filiu rappelle d’ailleurs qu’il n’y a que Ibn Saoud et Kemal qui puissent réellement porter ce titre de père de la nation au Moyen-Orient. Les autres sont plutôt comparables aux Mamelouks médiévaux.

 

3. Les Mamelouks de notre temps

Ce terme qui signifie 'possédé par un autre' en arabe fait référence à une violence exacerbée. Il s’agissait d’esclaves aux origines diverses instruits et islamisés puis affranchis dans le but d’en faire des soldats. Très présents en Egypte et Syrie ils ont combattu les Mongols et les croisés au XIIIe siècle. Après la victoire de Ayn Jalout face aux Mongols en 1260, ils prirent le pouvoir en Egypte en tuant le sultan ayyoubide et mettant en place un calife fantoche. L’accès au pouvoir se faisait uniquement par des logiques de prédation (pas de dynastie) et les guerres entre clans étaient fréquentes. Leur aura vient donc d’une gloire militaire passée mais qui périclite vite : battus en Syrie par les Ottomans, ils sont tolérés en Egypte jusqu’au XIXe siècle. Tout comme cette ancienne caste, les cliques militaires contemporaines ne sont pas nées au pouvoir mais l’ont conquis. Elles placent la force au-dessus du droit, sont issues de classes défavorisés et ont une rage révolutionnaire contre les dirigeants qu’ils renversent.

L’exemple de Nasser est peut-être le plus illustratif : d’origine modeste, c’est un militaire qui participe au renversement du roi Farouk en 1952, il lutte ensuite durant des années avec Amer, l’un de ses anciens camarades des Officiers libres avec qui il a pris le pouvoir. Il créé de nombreux services de renseignement pour asseoir son pouvoir. Nasser, comme les autres Mamelouks modernes, tient à demander l’approbation de son peuple pour valider sa présidence et sa nouvelle Constitution. En 1956 il recueillera ainsi 99,9 % des suffrages. Tous les autres Mamelouks auront aussi à cœur de se faire élire avec de tels scores. Nasser tire en outre sa gloire de victoires militaires. Pour lui ce sera la crise de Suez nommée « agression tripartite » (la France, le Royaume Uni et Israël) durant laquelle les chefs militaires et spécialement son viral Amer se feront balayer, mais de laquelle il tirera un immense profit auprès de son peuple et des autres pays arabes. La lutte fratricide entre Nasser et Amer au sommet de l’Etat égyptien prendra un nouveau tournant avec l’envoi d’Amer en Syrie comme gouverneur de la province au temps de l’éphémère République Arabe Unie (RAU 1958-1961) regroupant les deux pays. Il s’agit là comme au temps des Mamelouks d’une éviction pour des raisons de rivalités entre les deux chefs. 

Filiu donne pour caractéristique des Mamelouks une gloire militaire qui périclite avec les années. Ce trait est bien commun avec le régime de Nasser puisque ses armées sont battues en 1967 dans le Sinaï tandis qu’Amer qui avait envoyé un corps expéditionnaire au Yémen depuis 1962 pour soutenir les forces rebelles s’empêtre dans une guerre longue et désastreuse. Durant ses années de pouvoir Nasser met sur pied une dizaine d’agences de renseignement et de sécurité toutes en lutte les unes contre les autres pour prévenir de tout coup d’Etat. C’est par cette peur maladive que s’explique la politique de lutte contre l’islamisme incarné en Egypte par les frères musulmans de Qutb. Suite à un attentat des frères dont il fit l’objet en 1954, Nasser interdit les autres partis puis persécute à nouveau les islamistes en 1963 avec des milliers d’empoisonnement. Les services de sécurité avaient en effet dénoncé un coup d’Etat islamiste et il s’agit donc tout autant de limoger les chefs d’autres agences jugées incompétentes que d’éliminer les islamistes. Qutb est pendu en 1966.

Nasser instrumentalise la défaite de 1967 en feignant de renoncer au pouvoir pour mieux y revenir, seul et suite aux supplications de son peuple. Son ennemi Amer est vaincu. Le successeur de Nasser, Sadate, utilise lui-aussi le conflit avec Israël pour arriver à ses fins. Il mise avant 1973 sur une médiation des Etats-Unis sur le cas du Sinaï afin de le récupérer. Sadate feint ensuite de prolonger le contentieux avec les Israéliens pour tirer une manne de Washington (1,3 milliards de dollar d’aide militaire par an à partir de 1979) en contrepartie de la paix.

Cette somme de traits : dirigeants militaires, issus de la classe moyenne, en révolte contre l’ordre établi, instaurant un régime autoritaire une fois au pouvoir, instrumentalisant leurs luttes extérieures (contre Israël) ou intérieur (contre les islamistes) pour faire croître leur pouvoir et éliminer leurs opposants est la caractéristique de ces nouveaux Mamelouks.

On retrouve ce modèle en Syrie : un groupe d’officiers baasistes parmi lesquels se trouvait Hafez el-Assad prirent le pouvoir en 1963. Des dissensions menèrent à un nouveau putsch en 1966 par une frange de ce groupe, toujours accompagné de purges des opposants militaires. Ils se lancèrent tout de même dans le désastre de la guerre des six jours qui aboutit à la perte du Golan mais qui ne fragilisa pas le régime. Un bouc émissaire fut trouvé (Hatoum, complice des dirigeants depuis leur putsch de 1963, fusillé pour avoir prôné la guerre) et Assad pu continuer sa course vers le pouvoir contre le dernier de ses complices : Jedid. Il utilisa le prétexte du soutien de celui-ci à l’OLP en Jordanie en 1970. Cette crise dite Septembre noir vit s’affronter réfugiés palestinien et Etat jordanien. Jedid partit soutenir l’OLP en intervenant militairement mais fut détruit par l’aviation jordanienne (Assad avait bloqué le soutien aérien syrien). Il utilisa ensuite le fiasco de son adversaire pour l’éliminer puis se faire élire avec 99,2% des suffrages. Assad instrumentalisa aussi le conflit israélien en se déclarant ennemi de l’impérialisme et avoir le soutien de l’URSS.

En Algérie, les Mamelouks tirèrent leur gloire de la guerre contre la France. En 1963, Ben Bella chef du FLN fut élu président mais fut renversé l’année suivante par Boumediene qui s’évertua à se débarrasser des chefs historiques du parti grâce au soutien de la Sécurité Militaire (SM) une agence de renseignement surpuissante devenue le pilier de son pouvoir. Boumediene développa le pays grâce à la manne pétrolière mais toujours en étroite collaboration avec la SM. A sa mort en 1978, le colonel Bendjedid arriva au pouvoir avec un soutien populaire de 99,4%. Le nouvel homme fort du FLN instaura quelque changement comme un nouveau scrutin tous les cinq ans pour le confirmer à sa place mais aussi une restructuration de la SM pour la démanteler.

Ces exemples de régimes illustrent le concept décrit par l’auteur. Pour survivre ceux-ci doivent lutter constamment et veiller grâce à leurs agences de sécurités omniprésentes contre les contestations, islamistes ou non. C’est la raison pour laquelle Assad détruisit impitoyablement la révolte d’Alep en 1980 menée par les Frères musulmans.

 

4. La matrice algérienne

Pour survivre, les régimes mamelouks doivent lutter contre les aspirations à la liberté de leur peuple au détriment de ce dernier. Bien avant les Printemps arabes des révoltes avaient ainsi secoué l’Algérie en 1988. La manière d’y répondre des Mamelouks algériens illustre leur formidable volonté de rester au pouvoir. Ces révoltes avaient conduit Bendjedid à relativement démocratiser le pays en instaurant des élections. Celles-ci avaient vu le parti islamiste FIS remporter quelques sièges et les autres dirigeants militaires prirent peur et déclenchèrent un coup d’état. Cela fit entrer le pays dans la guerre civile des années de plomb des années 1990 suite au soulèvement du GIA. Le FIS et le GIA s’opposèrent aux forces gouvernementales par la guérilla et des attentats. Le bilan fut terrible avec presque 100.000 morts. Suite à des pourparlers le FIS déposa les armes en 1997 et les Mamelouks mirent Bouteflika au pouvoir dans une logique d’apaisement. Celui-ci, réfugié à l’étranger depuis l’indépendance, avait l’avantage d’être civil et d’incarner un semblant d’indépendance par rapport à l’armée. Bouteflika commença son mandat par amnistier les anciens révoltés mais se vit essuyer le refus des Mamelouks quant à la création d’un parti islamiste. Ils gardaient donc un pouvoir immense. Le GIA devenu GSPC puis AQMI suite à son allégeance à Al-Qaïda se réfugiea dans ses bastions de Kabylie et du Sahara pour continuer les nuisances. Le « président momie » Bouteflika désormais en chaise roulante est maintenu artificiellement au pouvoir par les Mamelouks algériens qui sont devenus la référence pour leurs homologues arabes. En effet, ils ont su se maintenir coûte que coûte contre le verdict des urnes et ont utilisé la force armée de manière disproportionnée. Ils n’ont pas personnalisé le régime ce qui leur permet de rester dans l’ombre et de réussir en une trentaine d’années une transition générationnelle. Pour l’auteur, ce maintien au prix de milliers de morts et d’une émigration massive est un modèle type de la résistance des dictatures militaires, au mépris de leur peuple.

 

5. Les rentiers de la violence

Ces juntes au pouvoir ont entretenu partout une caste privilégiée issue de leur rang, mondialisée et riche, en opposition complète avec les masses de leur population maintenu dans la pauvreté. S’ils venaient de milieux modestes avant leur révolution et ont d’abord pu entretenir une illusion progressiste (parfois sincère : nationalisation, redistribution des terres) les Mamelouks ont vite basculé dans la corruption et l’enrichissement personnel. Ils ont alors bloqué l’ascension sociale créant un club très fermé. La violence y joue un rôle prépondérant. Pour Filiu : « Les guerres civiles font et renforcent l’Etat profond ». Nous pouvons citer l’exemple de la contrebande syrienne mise en place au moment de l’occupation du Liban ou celle entre le Maroc et l’Algérie suite à la fermeture de leur frontière. On retrouve partout ces moyens de financement dignes des mafias et entre les mains des cliques au pouvoir. Le pétrole devient aussi une manne irremplaçable pour les dictatures. Il permet de centrer l’économie de leur pays dans l’exploitation et de pouvoir facilement en confisquer les profits.

Les Mamelouks tirent aussi profit des relations internationales pour consolider leur pouvoir et leur portefeuille. Nous avons vu comment la guerre contre le sionisme était instrumentalisé par les mamelouks syriens et égyptiens pour s’attirer le soutien des deux blocs, la guerre du Golfe découle de la même logique. Les Mamelouks ont massivement soutenu les monarchies du Golfe contre l’Irak, envoyant même des troupes pour l’Egypte et la Syrie. Ils en retirèrent un soutien financier saoudien et la complicité des Etats occidentaux. Le soutien des démocraties occidentales ne va dès lors plus cesser de s’intensifier au fur et à mesure de la montée de la menace jihadiste.

 

6. A chacun sa terreur globale

Les Mamelouks combattent partout l’islamisme car ils le voient comme un ennemi mortel. Celui-ci le leur rend bien (ex : assassinat de Sadate par des jihadistes en 1981). En 2001, l’Egypte et l’Algérie, en guerre depuis dix ans contre le jihadisme dans leurs pays respectifs, instrumentalisèrent cette menace pour recevoir l’aide de Washington dans sa guerre globale contre la terreur en échange de renseignements. Le Yémen tira parti de la présence locale d’Al-Qaïda pour recevoir des conseillers et fonds des Etats-Unis après le 11 septembre. Saleh se trouvait renforcé par cette conjoncture et renforça son emprise sur le pays et ses forces de sécurité. Saleh réussit son pari de faire amalgamer la rébellion zaydite du Nord à AQPA (Al-Qaïda Péninsule Arabique) à ses alliés occidentaux. Pour Filiu, la guerre globale contre la terreur a permis aux Mamelouks de remplacer la manne pétrolière par une autre source de revenus. Le jeu syrien des années 2000 fut plus fourbe encore. Assad argua lui aussi de son vieux combat contre l’islamisme pour gagner des conseillers de la CIA prêts à éliminer des cibles liées ou non à Al-Qaïda. Il soutint ensuite en sous-main la guérilla sunnite en Irak via sa frontière Est, tout en demandant plus de soutien américain pour protéger cette même frontière. Cette logique du pompier pyromane permet aux régimes de bloquer les contestations démocratiques en jouant sur la fibre nationaliste et la peur du chaos jihadiste. Ces mafias sécuritaires ont su tirer profit de la guerre contre la terreur de Washington. Cette manne s’épuisa avec l’accession au pouvoir d’Obama et la crise économique menaça les économies trop tournées vers les matières premières.

 

7. Deux fers au feu en Syrie et au Yémen

Les révolutions arabes ont bousculé les régimes de Ben Ali et Moubarak, elles prirent le visage du jihadisme car l’alternative légaliste islamiste et démocratique avait partout été sabotée par les Mamelouks. Leur but était de maintenir la menace jihadiste crédible pour recevoir l’aide occidentale tout en évitant qu’elle ne bouscule le régime. Pour tous les Mamelouks, les intérêts du régime surpassent ceux de la nation et, comme en Algérie, les dirigeants syriens et yéménites ne vont pas hésiter à brûler leur pays pour se maintenir.

Le Yémen fut soulevé par des manifestations puis révoltes à partir du printemps 2011. Saleh voulu se maintenir par-dessus tout mais les pressions des Etats du Golfe et les troubles intérieurs le poussèrent à abdiquer en décembre au profit de Hadi, sunnite du Sud. Saleh gardant des soutiens familiaux dans l’armée aurait ensuite aider des attentats d’AQPA qui fragilisèrent le nouveau régime. Hadi resta en place ce qui poussa Saleh à s’allier aux Houthis (rebelles zaydites du Nord). Cette alliance parvint à prendre la capitale en septembre 2014 puis même à s’emparer de territoires sunnites au Sud. Ce chaos fut favorable à AQPA qui put à nouveau perpétrer des attentats. Le cas yéménite montre bien la capacité de nuisance d’un régime mamelouk aux abois, prêt à s’allier à ses ennemis d’hier ou soutenir des groupes terroristes. Il montre aussi qu’un despote ne peut être remplacé tout en gardant ses réseaux d’influence au sommet de l’Etat. Il n’y a pas de transition douce possible vers la démocratie.

En Syrie le régime d’Assad a commencé par nier les révoltes populaires de 2011 avant de tenter de les discréditer en amnistiant des jihadistes qui purent aller noyauter les oppositions pacifiques. Al-Jolani est un de ces exemples de cadres jihadistes gracié qui partit rejoindre Bagdadi en Irak dans ce qui deviendra l’EI. Il fut le protégé de celui-ci dans le combat contre Assad et Al-Qaïda à la tête du front Nosra en Syrie, même s'il trahit Bagdadi en 2013 pour revenir dans le giron d’Al-Qaïda. Ces groupes jihadistes furent laissés relativement tranquilles par les forces de Assad car elles étaient la caution d’une non-intervention occidentale et cela laissait l’opportunité de vaincre l’Armée syrienne libre bien moins puissante que ces réseaux terroristes. Durant ce premier acte de la guerre civile, Assad gardait le soutien de tous les autres Mamelouks arabes, de la Russie et de l’Iran. La rébellion laïque était prise en otage entre Assad et l’Etat Islamique tout en considérant Daech (qui s’imposait comme la seule force réellement victorieuse) comme un moindre mal. Daech profitait en outre de ses succès en Irak pour apparaître comme une alternative crédible pour les populations sunnites des deux pays. Le 29 juin 2014 le califat fut proclamé par Bagdadi mais il fallut la chute de Mossoul deux mois plus tard pour amorcer une première réaction internationale. Les Etats-Unis pouvaient alors commencer leurs frappes aériennes sur le califat en lien avec les forces kurdes tout en laissant Assad au pouvoir. Daech utilisa ensuite ses réseaux en Europe pour frapper les Etats soutenant cette coalition par des attentats. Les Etats européens intensifièrent les frappes aériennes et le soutien aux forces kurdes. Un des coups les plus osés de manipulation de la menace jihadiste par Assad fut sans doute la prise de Palmyre par l’EI en 2015 : Il laissa les jihadistes prendre la ville en se repliant alors qu’il aurait pu aisément les détruire. Cela émut la communauté internationale grâce aux images de destruction des ruines par le califat. Aidées par la Russie, les forces syriennes reprirent la ville en mai 2016 et ils médiatisèrent cette victoire. La ville fut reprise par l’Etat islamique quelques mois plus tard, les forces syriennes se concentrant alors sur la réduction du foyer rebelle d’Alep-Est. Cet exemple illustre le double-jeu d’Assad : instrumentaliser la menace jihadiste pour gagner un soutien international tout en combattant en priorité les autres factions rebelles. La population syrienne reste la principale victime de ce double-jeu, victime des deux oppressions.

 

Conclusion

Les deux exemples syriens et yéménites illustrent bien cette volonté de rester au pouvoir coûte que coûte des dirigeants Mamelouks au mépris de leur peuple. Le Yémen est le théâtre d’une intervention internationale anti-Houthis menée par l’Arabie saoudite et les EAU depuis 2015. Cette intervention piétine tandis que le Sud du pays se partage entre factions séparatistes et groupes terroristes. Le chaos peut s’expliquer par la duplicité de Saleh jouant entre tous les acteurs locaux et internationaux pour garder sa place. Assad pour sa part reste toujours au pouvoir. La guerre semble gagner aujourd’hui puisque rebelles modérés et jihadistes ont été quai-éliminés de Syrie. Sa gestion de la crise pourrait en faire un nouvel archétype mamelouk de gestion de guerre civil, encore plus pervers que la méthode algérienne.

 

                                  

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