Mahomet ou Muhammad ? (Hanne)

مُحَمَّد ou Mahomet ?

Olivier Hanne

Il est peu apprécié en terre d’islam d’appeler le prophète Muhammad sous la forme francisée Mahomet. Ce qui pourrait passer pour une question secondaire de transcription d’un nom arabe en alphabet latin révèle pourtant toutes les ambiguïtés contemporaines concernant ce personnage historique et la manière dont chacun le perçoit.

Au Xe siècle, dans son Histoire des prophètes et des rois, le chroniqueur al-Tabarî évoque cette question : « Les noms par lesquels le prophète avait l’habitude de se désigner lui-même étaient : Muhammad, Ahmad, al-Âqib [l’ultime], nom qui signifie qu’il était le dernier des prophètes ». Le substantif muhammad désigne l’homme digne de louanges, celui dont on loue les bienfaits de façon répétée ; quant à ahmad, qui est proche du précédent, il signifie « plus digne de louange », nom par lequel le Coran appelle d’ailleurs le prophète dans la sourate 61 et au verset 6. De ces trois noms propres, seul le premier a traversé le temps pour désigner le fondateur de l’islam.

Lorsque les chrétiens orientaux découvrent la foi de leurs conquérants, ils s’intéressent peu à son contenu ou le comprennent mal. Parmi eux, Jean de Damas, qui écrit sa Source de la connaissance en 743, évoque « un faux prophète, du nom de Mamed ». Les sources grecques ne sont guère plus exactes, puisque Grégoire de Décapolis, au début du IXe siècle, raconte le martyre d’un Arabe de Syrie, Ampelon, qui décourage le calife de croire « au pseudo-prophète Moameth ». La transcription est fautive, mais fidèle quant aux voyelles. Le redoublement du [m] est oublié, et la finale en [d] changée par un [t].

Les textes syriens vont progressivement passer en Occident où ils serviront de base argumentative pour cerner l’islam jusqu’aux croisades. Les incertitudes graphiques vont s’aggraver sous la plume des auteurs latins qui ignorent tout du monde arabe et de l’islam, mais s’en méfient profondément depuis la chute de Jérusalem en 638, puis celle de l’Espagne en 711. Dans la première moitié du XIe siècle, le moine chroniqueur Raoul Glaber décrit les déprédations des « Sarracènes » et mentionne « leur prophète, qu’ils appellent Mahomed ». La Chanson de Roland, écrite vers 1100, met en scène l’émir des musulmans qui adore une trinité païenne, composée de « Apollin, Tergavant et Mahumet ». L’orthographe se met en place en Europe, quelle que soit la langue, latin ou vieux français. Certaines variantes hésitent encore entre Mahmet, Machomet, voire Malphumet, mais la majorité penche pour Mahumet, le [u] en latin médiéval étant rendu par le son [ou].

Après les croisades, malgré l’amélioration de la connaissance du monde oriental en Europe, le nom Mahomet est conservé tel quel, et ce jusqu’au XVIIIe siècle, puis l’Encyclopédie et les Lumières utilisent la vieille graphie médiévale, ainsi Voltaire dans sa pièce Le Fanatisme ou Mahomet. On voit parfois le [t] final être concurrencé par un [d], plus juste, signe d’une culture de l’arabe qui se répand chez les milieux lettrés. Le comte Henri de Boulainvilliers publie en 1730 une Vie de Mahomed. Mais il faut attendre le XIXe siècle et les études orientalistes pour que se répande une nouvelle forme, plus exacte, qui ne supplantera jamais la première : Mohamed, ou Mohammed. Les Anglo-saxons adopteront une transcription plus authentique : Muhammad.

Alors que la graphie occidentale fautive doit d’abord être attribuée à la maladresse des premiers transcripteurs et à la méconnaissance de l’arabe en Europe, les musulmans ont longtemps vu derrière ce Mahomet une provocation délibérée. De fait, l’expression mâ humid, phonétiquement proche du nom propre, se traduit par : « non loué », et signifie donc exactement le contraire de Muhammad. De la même façon, Malphumet peut être entendu comme « incompris » (mâ fahîm). Toute transcription européenne qui ne respecte pas le sens original est donc perçue comme volontairement dépréciative, alors que ces polémiques ne touchent jamais les formes turque (Mehmet) ou africaines (Mahamadou ou Mammadou), pourtant elles aussi très éloignées de l’arabe.

Les esprits se sont donc focalisés et exaspérés autour du prénom du prophète, les Européens restant attachés à la forme médiévale, et les musulmans surinterprétant la valeur de celle-ci. D’innombrables rumeurs circulent, notamment sur internet, pour révéler de prétendus manques de respect envers le prophète. Le logo Coca-Cola, placé devant un miroir, dévoilerait l’expression : Lâ Muhammad, lâ Makka (« Ni Mahomet, ni La Mecque »). Car le personnage est l’objet de toutes les attentions des musulmans, de leurs ressentiments envers l’Occident, tandis que les populations européennes, traumatisées par le terrorisme islamique, soupçonnent le prophète, sa vie ou son message, d’être directement à l’origine de la violence au Moyen-Orient. En France, l’esprit frondeur et volontiers caustique envers le catholicisme s’est élargi depuis les années 1990 à l’islam. Mahomet a alors remplacé Jésus dans les personnages risibles et caricaturables. On ne compte plus désormais les déclarations publiques, les sites numériques et les publications dénonçant Mahomet, ses perversités et sa violence. La liberté d’expression y gagne ce que la cohabitation culturelle perd, étrange paradoxe pour une société qui se prétend multiculturelle...

 

Exemple d'interprétation de la marque Coca Cola :

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Toute la biographie de "Mahomet" selon les règles de critique historique :

 

Couv hanne

 

 

 

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