Le terrorisme islamique, produit des évolutions du djihad

Olivier Hanne

 

S’appuyant sur les épisodes belliqueux de la vie du Prophète et sur la tradition médiévale du djihâd, le terrorisme islamiste a pris au XXe siècle sa forme la plus significative dans le djihadisme. Ce terme désigne la redécouverte et la formulation idéologique des théories du djihâd au profit de combats contemporains dont les racines sont autant politiques que religieuses. Le djihadisme n’est donc pas le djihâd, et le terrorisme ne recoupe pas tout le djihadisme. De fait, celui-ci est une doctrine de l’action violente au service de l’islamisme politique, lequel peut faire usage du terrorisme comme de beaucoup d’autres moyens, qu’ils soient coercitifs (opérations militaires conventionnelles ou asymétriques), persuasifs (propagande, prédication), voire légaux (élection, législation). Le but ultime est donc l’islamisme, le projet politico-religieux d’instauration d’une société régie par l’islam et la sharîa – la jurisprudence islamique –, même sous la contrainte.

 

Les origines du djihadisme

Personnage doux et quasi christique dans la première partie de sa vie, Mahomet, parce qu’il est persécuté à la Mekke, doit envisager de s’exiler. Il prend contact avec les habitants de l’oasis de Yathrib (Médine) qui recherchent un arbitre à leurs conflits tribaux. En 622, ils nouent avec lui le Pacte de ‘Aqaba qui comporte une clause guerrière appelée le Serment de Guerre : « Nous sommes avec toi et tu es avec nous. Si toi ou n’importe lequel d’entre tes compagnons vient à nous, nous vous défendrons contre tout ce contre quoi nous nous défendons nous-mêmes. » Et Mahomet d’ajouter : « Je combattrai celui que vous combattez, et je ferai la paix avec celui avec lequel vous faites la paix. »

C’est à partir de cet épisode que le Coran fixe l’autorisation de verser le sang en faveur de Dieu : « Permission est donnée de combattre à ceux qui combattent, parce qu’ils ont été lésés. En vérité, Dieu a pleine puissance pour les secourir » (sourate 22, verset 39). Les cibles potentielles sont toutes réunies sous le terme de kâfir, l’« infidèle », le dissimulateur qui cache ou modifie la vérité de Dieu défendue par Mahomet, c'est-à-dire les païens, les chrétiens, les juifs, les musulmans fourbes. Contre eux, la guerre est légitime, mais pas en dehors du mois sacré ni sur le territoire de la Mekke.

Ainsi, de personnage humble et désintéressé, Mahomet devient un chef politique légitimant la guerre contre ses ennemis, changement probablement dû à l’influence des mœurs des tribus guerrières, des mentalités du désert et de la razzia. Cette brutale évolution a toutefois pu être accentuée par les sources postérieures, les califes ayant besoin d’une légitimité sacrée à leurx conquêtes.

 

Les premières expéditions

Si la guerre est permise, Mahomet ne l’a pas encore expérimentée. Mais les difficultés économiques des Mekkois qui l’ont suivi à Médine vont l’obliger un an après son arrivée à se lancer dans des razzias de pillage afin de nourrir sa jeune communauté en exil. Le raid n’a aucun caractère négatif dans les sources musulmanes, et la plupart des récits d’expédition, les maghâzî, se terminent par la formule : « Il alla, il attaqua, il tua, il fit du butin et il revint indemne. » Il devient dès lors un chef de guerre, un qâid (« commandant »).

En 623, il lance une dizaine de petites opérations militaires contre les Mekkois qui l’ont chassé, sur la route entre Médine et la Mekke. On ne compte encore que quelques dizaines d’hommes, jamais de morts et des blessés légers. Mahomet y participe lui-même une fois sur deux ; en son absence il donne son étendard à un chef délégué. Le but de ces raids est de capturer le bétail ennemi et d’effrayer les Mekkois. L’aspect religieux est secondaire.

Un épisode va toutefois accentuer la dimension sacrée de ces opérations. L’un des chefs musulmans revient d’un pillage à Nakhla durant le mois de Muharam, le mois sacré du pélérinage. Furieux contre lui, Mahomet refuse sa part du butin. « Je ne vous ai pas ordonné de combattre durant le mois sacré ! » Mais le Coran vient défendre l’imprudent capitaine : « Ils t’interrogent sur le mois sacré et sur le fait de combattre durant celui-ci. Réponds : Combattre en ce mois est grave, mais écarter les hommes du sentier d’Allâh, être infidèle envers lui et à la mosquée sacrée, en chasser ceux qui y sont, est plus grave encore devant Allâh » (sourate 2, verset 217). Dieu accepte donc la profanation parce qu’elle entre dans la lutte contre les ennemis acharnés de l’islam. Rassuré, Mahomet procède alors au partage du butin, se réservant un cinquième du total. La razzia entre désormais légitimement dans son système de récompense des fidèles et d’extension de l’islam.

 

La guerre contre la Mekke et la Bataille de Badr

En 624, les expéditions contre les Mekkois deviennent systématiques et de plus en plus âpres, car seule la guerre permettra la reconquête de la Ka‘ba. Mahomet quitte Médine avec soixante-dix méharis, des chameaux de guerre, et plusieurs centaines de fidèles : « Nous sommes avec toi. Nous ne répugnons pas que tu nous ordonnes de rencontrer notre ennemi demain. Nous sommes durs et opiniâtres dans le combat, nous sommes courageux dans l’attaque ! »

La petite armée rencontre les Mekkois durant la bataille de Badr, où les anges auraient combattu aux côtés des musulmans. La victoire est totale (on ne compte toutefois que 5 % de tués) et symbolique : c’est la première grande bataille de la guerre sainte. Afin de commémorer la victoire, Mahomet institue le jeûne du mois de Ramadân, imité du jeûne juif de l’Ashurâ rappelant le passage de la Mer Rouge par les Hébreux. Badr était donc le symbole de la délivrance des musulmans. Badr eut pour effet de promouvoir la guerre sainte, laquelle ne fut plus seulement un djihâd défensif ou moral, mais bien une guerre contre les polythéistes de la Mekke. À compter de cette date, l’islam s’imprégna irrémédiablement de valeurs guerrières et conquérantes, lesquelles participèrent de l’identité musulmane.

Concernant les musulmans tués malgré leur bravoure et le soutien de Dieu, le Coran vient là aussi apporter la réponse à Mahomet : « Ne crois pas que ceux qui sont tués sur le sentier d’Allâh sont morts. Ils sont vivants […]. Une récompense grandiose est réservée à ceux qui ont répondu à Allâh et à l’envoyé, après leur blessure » (sourate 3, versets 169, 172). Mort, le musulman devient un témoin de l’islam, un shahîd.

 

Le djihâd dans le Coran

La tradition musulmane valide les expéditions de Mahomet : « L’envoyé d’Allâh se prépara pour faire la guerre, afin d’exécuter l’ordre que Dieu lui donna de faire le djihâd contre l’ennemi. » Or, le Coran évoque beaucoup moins la guerre (harb) que la notion de djihâd, celui-ci désigne un « zèle » ou un « effort » en vue de faire triompher la cause de Dieu, non pas un acte de guerre, mais une application de chaque fidèle au service de la communauté.

Mais peu à peu, le mot djihâd devient indissociable dans le Coran de l’expression : « Sentier d’Allâh » (djihâd fî sabîl Allâh), la voie de la guerre : « Quiconque émigre dans le Sentier d’Allâh, trouve sur la terre de nombreux refuges et de l’abondance » (4, 100) ; « Combattez dans le chemin de Dieu ceux qui vous combattent […]. Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de reniement (fitna) et que la religion (dîn) soit celle de Dieu » (2, 190-193).

La sourate neuf définit le djihâd comme un combat sans merci contre tout kafîr. Au cours du djihâd, les meurtres n’impliquent aucune valeur morale ni de réparation du sang. Toutefois cette guerre sacrée ne vise pas l’extermination, mais la victoire de Dieu par la soumission ou la conversion.

 

La place de l’islam médiéval dans les mentalités terroristes

De 661 à 749, la dynastie des Umayyades établit à Damas son califat. C’est la première dawla, notion qui recoupe à la fois l’État, la révolution et la dynastie. Le nom même d’État islamique est la traduction de dawla al-islâmiya. L’ambition est donc de créer une dynastie réformatrice ou, à tout le moins, une succession durable de califes. Mais les princes umayyades ont la réputation de négliger la piété et d’être surtout assoiffés de conquêtes et de luxe. Entre leurs mains, le califat est puissant mais séculier. De fait, le siècle umayyade est celui de la conquête de l’ensemble du bassin méditerranéen et de l’Asie centrale.

Une révolution de palais en 750 installe un nouveau pouvoir : les Abbassides, dont le règne va perdurer jusqu’au xiiie siècle. L’historien al-Tabarî (832-923), dans sa Chronique universelle, fait de l’avènement des Abbassides une renaissance religieuse et morale, la restauration de la famille du prophète, qui entraîne le succès politique et militaire de l’islam. Le premier calife, al-Saffâh (750-754), est accueilli dans la mosquée de Bagdad par une foule vêtue de noir, criant Allâh akbar et arborant des drapeaux noirs. Et Tabarî de décrire la même scène qui eut lieu à Mossoul en juin 2014 : « Il monta en chaire et prononça un serment éloquent dans lequel il parla du paradis et de l’enfer, des récompenses et des peines ; puis il dit : Musulmans, prêtez le serment ! »

La dynastie abbasside est pieuse et se pare de titres prestigieux et religieux : al-Mansûr (« le Victorieux »), al-Mahdî (« le Bien Guidé »), et surtout celui d’imâm, le chef spirituel qui dirige la prière du vendredi. Les califes se font dès lors les promoteurs du sunnisme orthodoxe et de la sharî‘a, la loi islamique. C’est l’apogée de l’islam comme empire et comme religion épurée de ses scories, du moins jusqu’au déclin de la dynastie après le XIe siècle. Les soldats de l’EI sont imprégnés de ce modèle médiéval prestigieux et pieux. Mais l’invasion mongole renverse les Abbassides lors de la prise de Bagdad en 1258, qui entraîne avec elle la disparition du titre califal.

Face à la décrépitude abbasside, la dynastie almoravide (1040-1147) se constitua autour des Berbères de l’actuel Maroc. Qualifiés de Murâbitûn (« les gens du ribât »), ils vivaient en petites communautés dans des forteresses servant à la fois de couvent et de lieux d’entraînement : les ribât. Ils lancèrent des raids contre les noirs du Sénégal puis se retournèrent vers le nord, Marrakech, Oran, Alger et même l’Espagne. Aujourd’hui encore, une multitude de groupes terroristes s’intitulent les Murâbitûn, ainsi que Liban et en Afrique, signe de l’imprégnation de ces modèles anciens. Lorsque les Almoravides perdirent leur autorité, la dynastie almohade (1121-1269) tenta de redonner un certain lustre au titre califal en l’usurpant et en lançant le djihâd en Afrique du Nord et en Espagne. En quelques années, les Almohades bâtirent un empire luttant pour l’unicité de Dieu (le tawhîd), s’attaquant aux mœurs dissolues des musulmans et réformant la piété par le rigorisme absolu. Mais eux-mêmes, divisés et influencés par les charmes de la vie andalouse, furent vaincus.

Ainsi, les grandes dynasties djihadistes médiévales inspirent encore et toujours les groupes terroristes de l’islam, leur donnant leurs modèles et leur légitimité. On peut même dire que le djihadisme actuel est une forme de sacralisation extrême du passé et de ses références : seul le passé donne au présent sa justification sacrée.

 

Les manuels du djihadisme

L’ambiguïté qui entourait le mot djihâd fut progressivement précisée à l’époque abbasside (VIIIe-XIIIe siècle) dans le sens du combat militaire et non de quelque effort moral ou spirituel. Son caractère obligatoire se renforça. Il devint une obligation personnelle de la communauté (fard al-kifâya) et non une obligation personnelle (fard al-‘ayn), c'est-à-dire que la communauté doit s’appliquer au jihâd, mais non tous ses membres qui peuvent y contribuer simplement par des dons. Toutefois, si l’islam est attaqué, le djihâd s’impose à tous. Bien sûr, de nombreux auteurs musulmans spirituels ont au XXe siècle assuré que le djihâd militaire était moins important que le djihâd intérieur (al-djihâd al-kabîr), qui est une lutte personnelle contre le péché. Mais le courant wahabite saoudite et les salafismes algérien, taliban et syrien contestent cette lecture du djihâd.

Dans le recueil de hadiths compilé par Boukhari (mort en 870), un long chapitre est réservé aux règles du comportement militaire, le Livre du djihâd et du comportement militaire (kitab al- djihâd wa-s-sayari) : « J’ai demandé au prophète : quelle est l’œuvre la plus méritoire ? – C’est d’accomplir la prière à son heure ! dit-il – et puis ? lui dis-je – avoir égards aux parents, dit-il – Et puis ? ajoutai-je – Le djihâd pour la cause (sentier) de Dieu ! dit-il » (hadith n°2782). « Le prophète dit : Sachez que le Paradis est sous l’ombre des épées » (hadith n°2818).

Les hadiths dessinent une manière de faire la guerre imitée sur celle de Mahomet, règles qui imprègnent tous les gestes des djihadistes d’aujourd’hui. On trouve ainsi de nombreux détails sur la manière de porter son arme, de la nettoyer, de se comporter avec l’ennemi, etc… Selon ces hadiths, tout parent doit souhaiter le djihâd pour ses enfants, mais ceux-ci doivent demander leur autorisation (sauf si ses parents sont des mécréants ou des kafîr). Les femmes ne font pas le djihâd, mais plutôt le pèlerinage, toutefois elles peuvent accompagner les guerriers, les soigner, aider aux préparatifs. Il n’est nullement question d’un « djihâd du sexe ». Avec l’ennemi, avant de commencer la guerre, il faut lancer un appel à la soumission (da‘wa), leur réponse négative autorise le djihâd, appel inutile envers les païens. Chrétiens et juifs doivent être respectés s’ils se soumettent. On ne tue pas les femmes ni les enfants, mais on peut tuer un ennemi pendant son sommeil voire aussi un prisonnier, utiliser la ruse et le mensonge (« la guerre n’est que stratégème », hadith n°3028). Les hadiths ne disent rien sur le viol, mais autorisent à déshabiller (?) les chrétiennes, les juives et les mauvaises musulmanes. Sur le moment des combats, il faut se battre de préférence le matin et le soir. Après la bataille, il faut se laver le corps, aligner les cadavres des morts et prier. Le défunt est enseveli sans être nettoyé, dans son sang et sur place, car sa mort a valeur purificatrice. Enfin, il est recommandé de dire souvent Allahu akbar (« Dieu est le plus grand ») pendant les combats.

À la faveur des croisades, les princes ayyoubides au XIIe siècle, dont le fameux Saladin, commandèrent des traités sur le djihâd afin de justifier les combats contre les Européens, mais aussi contre des émirs peu enclins à se battre, ou carrément ralliés aux Latins. Ces traités devinrent de plus en plus nombreux et entrèrent dans le canon des écritures de la Sunna, alors qu’ils n’en étaient qu’un élément rajouté et secondaire. Certains lettrés finirent même par qualifier le djihâd de sixième pilier de l’islam. Au XIVe siècle, le théologien hanbalite Ibn Taymiyya réclama un retour à la pureté, à un islam non perverti, processus qui passait par le djihâd : « C’est dans le djihâd, disait-il, que l’on peut vivre et mourir dans un bonheur ultime (…). En fait, c’est la meilleure de toutes les morts ». Ou encore : « La Vérité ne m’appartient pas à moi mais, au contraire, à Allah, à Son Messager et aux croyants, de l’Orient de la terre à son Occident. Moi, il ne m’est pas possible de changer la religion. »

 

Le djihadisme : un moyen de l’islamisme

Face à la décrépitude politique de la Umma et à l’influence du nationalisme impie dans le monde arabe, se développa dès le XIXe siècle le mouvement salafiste, courant réformateur, visant à régénérer l’islam en revenant à la tradition des « Anciens » (al-salaf). Prenant conscience de l’état de subordination des sociétés musulmanes, le salafisme propose le retour à une foi épurée, le rappel de l’unicité absolue de Dieu et une pratique scrupuleuse du culte.

Mais le salafisme ne satisfait pas tous les fidèles, car c’est une forme de quiétisme et d’abandon à la volonté divine. Aussi fit-il naître une mouvance politique, dont la première incarnation fut l’association des Frères musulmans, fondée en Égypte par Hasan al-Bannâ en 1928. Pour ce dernier, l’islam est un ordre révélé, inégalable, dont la vocation est de structurer la vie collective. Politiquement, al-Bannâ a confiance dans l’intelligence des masses, accepte le système électoral pour créer un État musulman fondé sur la sharîa : « Le Coran est notre constitution ».

Enfin, le salafisme djihadiste se veut révolutionnaire et violent. Les forces impies empêchant la réalisation du rêve islamique, le djihâd devient une nécessité. C’est ainsi que des courants djihadistes lancèrent des révoltes anti-coloniales : Omar Tall au Mali (1848-1884), ou le sultanat de Sokoto vaincu en 1903 par la Grande-Bretagne. Le FLN avait lui aussi une prétention au djihâd contre la France, mais dans les faits son programme religieux était secondaire.

Les trois visages du salafisme (quiétiste, politique, djihadiste) puisent donc à une même « matrice idéologique », mais la concrétisent différemment.

 

La mystique étatique dans le terrorisme islamiste

Mais l’islamisme violent ne doit pas être réduit au terrorisme. Il ne peut se passer d’une référence à l’État, puisque Muhammad fut lui-même le chef politique et religieux de la première Umma, un arbitre entre les tribus. Dans l’histoire des mouvements terroristes au Moyen-Orient, aucun n’a jamais survécu sans singer une structure d’État ou de gouvernement. À la fin du IXe siècle, des courants chiites révolutionnaires – dits ghulât – ont fédéré les mécontents et déclenché de gigantesques révoltes dans le sud de l’Irak. Parmi eux, les Qarmates recrutaient leurs sectateurs dans les populations pauvres, faisaient la promotion du soulèvement et de l’assassinat. Mais vers 900, eux aussi s’établirent en Arabie, à al-Hassa, pour constituer un État à la fois égalitariste et religieux.

Tous les courants ghulât, depuis les Qarmates jusqu’à Daech, ont donc la nostalgie du mode de gouvernement instauré par Muhammad, souhaitent créer un État à son image, ou attendent une réalisation étatique de type millénariste. Tous voient dans les musulmans opprimés, qu’ils soient Palestiniens, Syriens ou Irakiens, les esclaves qu’il faut libérer des tyrans – les tawaghit. Le djihadisme ne nie nullement l’importance des territoires, mais il leur attribue une symbolique propice à mobiliser ses combattants.

 

L’année 1979 et ses ruptures

À compter des années 1960, les humiliations subies par le monde musulman devinrent insupportables. La naissance d’Israël, vécue comme une « catastrophe » (la nakba), ses victoires contre les armées arabes, le choc pétrolier, le sous-développement chronique, la généralisation de régimes autoritaires, plongèrent le monde musulman dans un sentiment d’échec qui appelait à une nahda, une « renaissance ».

Une première réaction fut lancée par des mouvements islamistes pro-palestiniens, souvent influencés par le marxisme, financés par l’URSS. Multipliant les attentats contre Israël, contre les intérêts américains au Moyen Orient, des islamistes se lancèrent dans le terrorisme, tandis que d’autres, à travers les Frères musulmans, préféraient l’arène politique. Pour tous, les ennemis à combattre avant de voir ressusciter le rêve théocratique étaient le laïcisme, le nationalisme et le libéralisme.

Mais l’invasion de l’Afganistan par l’URSS en 1979 fut un choc qui renversa les alliances. L’islamisme ne pouvait plus s’associer au communisme sans se trahir. Par opportunisme contre l’URSS, les mujâhidîn – les combattants du djihâd – acceptèrent le soutien américain et l’armement occidental.

La même année, la Révolution islamique en Iran offrit un nouveau modèle politique où la subordination du pouvoir temporel à l’autorité religieuse était enfin possible. L’Iran devint dans tout le monde musulman, même sunnite, le modèle de la révolution accomplie, capable de faire bloc à Saddam Hussein, armé par l’Occident, durant la terrible guerre Iran-Irak (1980-1988). L’Iran choisit alors d’étendre l’esprit révolutionnaire par le soutien à des groupes terroristes, du Liban jusqu’en France. Les attentats de Paris en 1985-1986, échos de la guerre civile libanaise, devaient punir les alliés des États-Unis et d’Israël.

Les retournements de l’année 1979 en Afghanistan et en Iran créèrent un terreau favorable à une radicalisation religieuse dans le monde musulman ; les quiétistes se lancèrent en politique ; l’influence du wahhabisme saoudien commença de se faire sentir au Moyen-Orient en Afrique, et, à partir de 1987-1988, en Afghanistan. Dans un tel contexte, les théories médiévales du djihâd furent réactualisées, ce qu’avait initié le penseur islamiste Sayyid Qutb dans les années 1950 : « La vocation de l’islam est de détruire le royaume des hommes pour installer à sa place le royaume de Dieu ici-bas » (Signes de Piste, 1964). La relecture de Qutb fournit le substrat intellectuel qui manquait pour nouer le lien idéologique entre le salafisme et le djihâd, lien qui donnerait naissance au djihadisme.

 

Le terrorisme au secours du rêve islamiste

Mais, en 1991, la Guerre du Golfe généra une nouvelle fissure. L’Arabie Saoudite, pays des deux grands mosquées, fondateur du wahhabisme, se retrouvait allié des États-Unis contre les musulmans d’Irak. Les partisans de l’islamisme n’avaient plus que deux options : accepter par réalisme le soutien saoudien et qatari en espérant diffuser le salafisme par les élections. Ce fut le but initial du FIS en Algérie. L’autre option consistait à rallier les combattants de l’internationale djihadiste : en Bosnie, au Pakistan, en Algérie, puis en Afghanistan après 2001.

Mais ces mujâhidîn isolés n’ayant plus de liens avec le contexte local et les revendications des populations du Moyen Orient, ils devinrent des professionnels de la guerre sainte, sans attache, pour lesquels la doctrine salafiste était un absolu. Ils s’opposèrent aux mouvements plus enracinés, comme les Frères musulmans, persécutés en Égypte. Ce fut le temps des attentats de 1985-1986 à Paris, puis de la guerre civile algérienne.

Avec le 11 Septembre, la personnalité d’Oussama Ben Laden, lui aussi combattant apatride, devint leur modèle, et leur stratégie un terrorisme sans projet réaliste, mêlant pêle-mêle la lutte contre Israël, l’Occident corrupteur et les dictateurs. Souvent vaincus et toujours traqués, ils s’épuisèrent dans un djihâd qui cherchait le basculement du monde dans la Umma. Mais le Grand Soir islamiste ne se produisit pas, les populations ne se ralliant pas à ce projet. La marque prestigieuse d’Al-Qaïda fournissait toutefois une logistique efficace, des bases d’entraînement et une plateforme médiatique. En 2004, sous le pseudonyme d’Abû Bakr Naji, l’un de ces combattants écrivit la Gestion de la barbarie, une théorie pratique du renversement des États impies, notamment par la terreur de masse. En quelque sorte, le djihâd, principe médiéval d’autodéfense de la Umma, laissa place au djihadisme, courant proactif et agressif.

Après l’invasion en Irak en 2003 et l’implosion de la Syrie lors des Printemps arabes de 2011, l’effervescence djihadiste l’emporta sur les appels piétistes ou politiques du salafisme. De multiples mouvements islamistes se rattachèrent à Al-Qaïda, au Sahel (AQMI en 2007), en Afghanistan, au Pakistan et au Moyen Orient.

 

Djihadisme et califat

Mais la stratégie d’Al-Qaïda fut débordée après 2012 par un nouveau projet, né en Irak à la faveur du départ des troupes américaines en 2011, et renforcé au même moment par la crise syrienne : L’État islamique en Irak et au Levant (Daech). Abandonnant l’idée d’une révolution mondiale au profit d’une installation durable sur un territoire donné, Daech relança à la fois la dynamique djihadiste et l’espoir perdu d’une théocratie califale.

Précédé par les tentatives djihadistes au Nord-Mali et au Nigéria (Boko Haram), le 26 juin 2014, le salafiste Abû Bakr al-Baghdâdî annonçait l’instauration du califat à Mossoul, résurrection du califat abbasside détruit en 1258 par les Mongols. Partout ce réveil attira une multitude de candidats au djihâd, car le projet proposé était bien plus qu’une revanche terroriste ou un simple nihilisme, mais se voulait une véritable renaissance de l’islam.

L’État islamique soumet toute son action à un impératif : la victoire de Dieu. Au-delà de cet objectif conscient, rationnalisé, il fonde ses revendications dans le takfirisme. Cette tendance médiévale est réapparue à la fin des années 1970, prônant non seulement un retour à l’islam des origines mais aussi une utilisation de la violence légale contre les kufar (singulier : kafîr), les « infidèles » (takfir signifie « anathème »). Au VIIe siècle, la secte musulmane des Khâridjites fut la première à appliquer le takfirisme en se lançant dans une apologie du combat, exaltant la guerre contre les mauvais musulmans, s’attirant l’hostilité mêlée des chiites et des sunnites. Durant tout le Moyen Âge, ils soulevèrent les populations et déclenchèrent des révoltes et des coups de mains. La plupart des médias arabes et iraniens identifient les hommes de l’EI au courant takfiriste, et l’IRIB, l’organe d’information officiel de Téhéran, ne les appelle que sous la formule : « les Takfiris de Daesh ». On les accuse aussi fréquemment de khâridjisme. C’est pour cette raison doctrinale que Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, chiite et favorable à al-Assad, a condamné les actes de Daesh, refusant d’y voir une confrontation sunnites-chiites, mais plutôt le résultat d’une hérésie.

Dans le monde entier, les terroristes islamistes s’imaginent cernés par les kufar et cherchent à les identifier avec certitude. Mais ceux-ci sont partout, parfois même au sein des groupes terroristes, ce qui crée une paranoïa entretenue à dessein. La fébrilité que génère le takfirisme est propice à l’action terroriste.

L’idéologie de Daech apporte une autre nouveauté dépassant Al-Qaïda et démultipliant les appels au terrorisme : la conviction que les sujets du calife sont les annonciateurs du Jugement. La mort volontaire n’est plus un acte déstabilisateur et isolé, mais un sacrifice pré-apocalyptique, serein. Dès lors, l’ultra-violence contre les ennemis de Dieu est parfaitement légitime. Il y a quelque chose de révolutionnaire, et donc de totalitaire, dans cette barbarie et ce manichéisme assumés. Si le terrorisme pur au moyen d’attentats-suicides était déjà pratiqué dans les années 1960-1990, en revanche, la recherche de la mort volontaire pour hâter le Jugement dernier est très récente et doit être mise au compte de l’État islamique, qui a transformé le djihâd rationnel et traditionnel en djihâd pré-apocalyptique et suicidaire.

Toutefois, en s’étatisant, le djihadisme s’éloigne du terrorisme, sans pouvoir accéder à la respectabilité au sein même du salafisme. Obsédé par l’extension de son territoire, comme Ben Laden l’était par la lutte sans fin, Daech ne peut quitter le cadre de la guerre. Sa réduction par les armes poussera l’organisation à imiter Al-Qaïda, son inspiratrice, en repassant au terrorisme international.

 

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