Pour des civilisations durables

Extrait de Géoculture, plaidoyer pour des civilisations durables, Lavauzelle, 2015

 

Face aux incertitudes de la diplomatie internationale et la rapidité des reconfigurations géopolitiques, nous posons trois bases à un renouveau français :

 

Le pari de la loi

L’individu pris isolément est redevable d’une dette qu’il peut assumer plus ou moins bien : dette envers ses précédesseurs, envers ses enfants, envers le sol dont il a la charge, envers tous ceux qui l’entourent. Mieux vaut assumer ce dû pour sa propre estime et son équilibre car la conscience du devoir accompli et de la loi respectée, qu’elle soit écrite, orale ou morale, apaise plus que la subversion volontaire. En Chine, l’obsession maoïste de créer un homme nouveau durant le « Grand bond en avant » a débouché sur une hécatombe humaine, tandis que le réformisme modéré actuel parvient à garder un équilibre entre la tradition millénaire, le communisme et le développement industriel dans une cohérence étonnante, même si elle se fragilise à mesure que la Chine se libéralise. Pour durer, même en démocratie, il faut s’acquitter avec raison de nos devoirs et user de bonhommie dans les rapports sociaux. Les sociétés coréenne, japonaise, chinoise, montrent à quel point la civilisation s’habille souvent simplement de civilité. Quant au refus des consécrations sociales, il n’est qu’une fuite, le monde suivant sa pente naturelle :

Pour effrayer les plus forts, les plus capables de l’emporter sur eux, et pour les empêcher de l’emporter en effet, ils racontent que toute supériorité est laide et injuste (Platon, Gorgias).

Il faut donc faire le pari de la loi en laquelle coïncideront la décision collective, la règle éthique, l’intérêt national, voire aussi la coutume religieuse. Cette règle est source d’équilibre, bien plus que les législations qui se veulent toujours plus réformistes, toujours plus en avance sur des attentes sociales non exprimées. N’oublions pas que pendant l’Entre-deux-guerres, la crise de l’autorité a radicalisé les classes moyennes autant que la crise économique, préparant ainsi le basculement de l’électorat vers les régimes autoritaires. Bien sûr, l’autorité n’a pas le même visage à Londres ou à Islamabad, son impunité non plus. Pourtant, aucun peuple ne laisse durer un pouvoir qu’il juge foncièrement inique ou duquel il ne tire quelque avantage qui achète son silence. Là encore, la règle d’appréciation de l’autoritarisme diffère d’un pays à l’autre, ce qui faisait dire à Tocqueville ce mot terrible à propos de l’Amérique latine, si souvent repris aujourd’hui pour l’Afrique :

Quand je viens à considérer [ce continent] dans cet état alternatif de misères et de crimes, je suis tenté de croire que pour lui le despotisme serait un bienfait (De la démocratie en Amérique).

 

Le monde est amoral

Il convient d’utiliser avec précaution le postulat des Lumières selon lequel une éthique universelle pourrait régner dans les cœurs et les âmes de toute personne humaine. « Chaque peuple a son langage du bien et du mal, son voisin ne le comprend pas », faisait dire Nietschze à Zarathoustra. Qui souscrirait encore à la définition kantienne de l’acte authentiquement moral : « On agit par devoir et non par inclination » (E. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs) ? Et si l’on regardait le monde et l’histoire selon une analyse amorale ? Ni immorale ni puritaine, ni européo-centrée ni asiatique : amorale. Car l’éthique occidentale, omniprésente, est l’un des plus grands freins à une analyse réaliste du monde. L’appréhension du réel exige le dépassement de l’idéologie éthiciste. Le cynisme ici s’appelle négociation là-bas ; la liberté ici est le vice là-bas. Au Myanmar, la dissidente Aung San Suu Kyi a passé vingt ans en résidence surveillée avant d’être libérée en 2010. Mais l’adulation que lui vouaient les médias occidentaux est brusquement retombée lorsque l’on vit l’idole s’entremettre avec la junte militaire qui l’avait emprisonnée. Or, derrière ces accommodements jugés hypocrites, Aung et les militaires faisaient preuve d’une science du compromis et de l’équilibre social qui s’inscrivait dans le génie birman du respect de l’honneur de l’adversaire et de la pacification des rapports, au moins en façade.

Mais la guerre ? Laisser ainsi les peuples à leur propre destin, libres de toute éthique universelle, c’est valider toutes les oppressions, c’est lancer les nations les unes contre les autres dans le fracas des armes ?! Jusqu’à preuve du contraire, aucun système international, qu’il soit idéologique ou économique, contraint ou libre, n’a empêché un conflit. Les échecs de l’ONU sont plus nombreux que ses succès, et la démocratie est un régime belliciste aussi aveugle que les dictatures. D’autant que la guerre est un formidable outil d’organisation et de rentabilisation pour les sociétés vieillissantes :

Au degré de culture auquel est parvenu le genre humain, la guerre est un moyen indispensable pour la perfectionner encore (E. Kant, Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine).

Les démocraties ne reculent jamais devant la guerre, pas moins que les empires. L’essor d’Athènes, et même sa démocratisation, est né de la victoire contre les Perses et celui de la Macédoine de la défaite sur les cités grecques à Chéronée (338 av. J.-C.). Le paysan-soldat athénien victorieux de Marathon (490 av. J.-C.) était aussi le citoyen-électeur, et le triomphe de Salamine (480 av. J.-C.) contraignit l’oligarchie athénienne à offrir aux rameurs leurs droits politiques. La Seconde Guerre mondiale débouche sur le droit de vote des femmes en métropole et sur la citoyenneté offerte aux musulmans de l’Algérie française.

La seule difficulté des démocraties confrontées à la guerre est de parvenir à en habiller le désir sous le voile de la nécessité, rhétorique dans laquelle excellent les États-Unis, qui sont la dernière démocratie armée. Une fois les combats engagés, on peut encore tuer, mais l’idéal est de se contenter de casser du matériel ennemi. Selon ce processus, qui rejoint la stratégie de la soft war, la guerre n’est plus qu’une affaire de moyens et jamais d’hommes.

 

Éloge de l’équilibre

L’échec des certitudes idéologiques et géopolitiques acquises depuis l’après-guerre exige de nouveaux équilibres qui soient à la fois réalistes et généreux. Libéralisme, progrès matériel et technique, croissance économique, démocratisation, unification, autant d’idoles qui ne sont plus exportables… Cynisme et idéalisme sont devenus les seules bornes à ne plus franchir. Il faut revenir à un « entre deux », sans doute plus modeste, mais qui rejète l’approche des relations internationales comme une série de rapports de forces, mais plutôt comme une recherche d’équilibre : « Le monde est une harmonie de tensions tour à tour tendues et détendues, comme celle de la lyre et de l’arc » (Héraclite, Fragments, 58). C’était la stratégie du Congrès de Vienne en 1815. Les grandes nations qui avaient vaincu la France napoléonienne s’étaient réunies pour réorganiser l’harmonie des empires européens. Fondé à la fois sur la défaite française et sur le conservatisme, cet équilibre avait duré jusqu’à Sedan, en 1870. Les civilisations ont sans doute besoin d’un nouveau Congrès de Vienne qui offrirait une sortie de crise par l’équilibre et non la victoire.

Les vieilles confrontations, que les institutions mondialisées tentent désespérément de régler par des moyens extérieurs, semblent parfois plus porteuses d’équilibre que les vaines solutions proposées. Les sociétés construisent leur enracinement par la stigmatisation d’un adversaire, certes, mais elles ont rarement la velléité de le détruire. Il est trop utile derrière sa frontière… C’est le cas de l’opposition millénaire entre chrétiens et musulmans en Égypte qui, malgré l’oppression quotidienne, se retrouvent soudainement unis pour rappeler qu’ils sont égyptiens avant tout. En Syrie, au Liban et dans le golfe Persique, le choc entre ces deux religions est bien moins violent que la confrontation intra-islamique entre chiites et sunnites. Quant au face-à-face entre l’Iran et Israël, il fait plus figure de relation gémellaire ambivalente que d’un duel à mort. La situation en Syrie et en Irak est révélatrice des incapacités diplomatiques et civilisationnelles de l’Occident : face au djihadisme, l’Europe et les États-Unis ne savent plus qu’apporter une réponse techniciste : les frappes aériennes. Or, un conflit de cet ampleur, dont la nature culturelle et identitaire est essentielle, exige de toute évidence une capacité à « faire la paix », plus qu’à « faire la guerre », c’est-à-dire à accepter le dialogue avec des ennemis traditionnels : l’Iran, la Syrie de Bachar al-Assad, voire le Hezbollah libanais. Après-tout, qui se souvient encore que Yasser Arafat, avant son prix Nobel de la paix, fut un défenseur du terrorisme ?

 

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