Le conflit entre orthodoxes, origine du schisme

Nicolas BADAOUI, Olivier HANNE

 

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La Russie orthodoxe et slave est née en Ukraine. Installés au IXe siècle dans le nord et l’ouest du pays, les Slaves se scindèrent sur place en trois groupes linguistiques dont les différences culturelles et politiques s’accentuèrent : les Grands-Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses. La cité de Kiev, fondée au IXe siècle donna naissance à une dynamique fédération de cités marchandes sous le contrôle de princes convertis au christianisme. Kiev fut le siège du métropolite russe, le lieu de formation d’une brillante liturgie et le cœur de la culture russe. Mais des querelles intestines et la pression mongole provoquèrent l’effondrement de la cité au XIIIe siècle et le transfert du centre de l’orthodoxie à Moscou au siècle suivant. La vitalité du monde russe orthodoxe quitta l’Ukraine pour la Moscovie qui devait devenir la Russie. Au même moment, l’ouest de l’Ukraine bascula dans l’orbite lituano-polonaise et adopta le catholicisme. La chute de Constantinople en 1453 fit de Moscou l’unique capitale de l’orthodoxie. L’Ukraine kiévienne avait vécu…

Avec les conquêtes des Romanov au XVIIe siècle contre les Ottomans, la Russie retourna victorieuse dans son berceau qu’était Kiev. Les Lituaniens et Polonais catholiques furent eux aussi vaincus. Toutes les églises d’Ukraine furent placées sous tutelle du patriarcat de Moscou par le décret de 1686. Le pays resta dès lors sous contrôle de la Russie, dont elle fut le grenier à blé. Durant la période communiste, l’URSS dota l’Ukraine de limites artificielles en lui intégrant des régions majoritairement russes, notamment le Dombass et la Crimée. Mais lors de l’implosion de l’URSS en 1991, le pays se retrouva indépendant et gagna ces provinces qui lui étaient culturellement étrangères. Afin d’empêcher tout retour d’influence russe, les États-Unis et l’Union européenne favorisèrent une démocratisation pro-occidentale, ainsi en 2004 lors de la « révolution orange », puis lors de la révolte de la place Maïdan en 2014. Ces tensions débouchèrent sur la volonté de Vladimir Poutine de récupérer les anciennes terres russes, il annexa la Crimée en mars 2014, tandis qu’une guerre débuta dans le Dombass entre l’armée ukrainienne et les miliciens pro-russes.

Les querelles religieuses viennent épouser ces ruptures : l’Église orthodoxe d’Ukraine (29 % de la population) est autonome mais dépend du patriarcat de Moscou, qui tente de garder l’unité du monde slave orthodoxe et éviter une fracture en Ukraine. À l’inverse, l’Église orthodoxe ukrainienne (40 %) est née en 1992 d’un schisme contre Moscou et a fait renaître le vieux patriarcat de Kiev, sans être toutefois reconnue par les autres Églises orthodoxes. Lors de la crise anti-russe de 2014, les prêtres de cette Église ont utilisé la foi comme élément déterminant de l’identité culturelle et du nationalisme ukrainiens. Des paroisses liées au patriarcat russe ont même été attaquées. Enfin, l’Église grecque-catholique (14 %), dite uniate, est rattachée au Saint Siège depuis 1596, tout en conservant sa liturgie byzantine. Avec l’accord de Rome, elle joue la carte de l’ouverture à l’Union européenne, participant à la fragmentation avec l’est du pays. La question ici n’est pas seulement canonique, mais mémorielle, car elle vise à déterminer qui aura l’ascendant sur Kiev, berceau de l’orthodoxie. Forcément, Poutine soutient le patriarche de Moscou.

Mais en octobre 2018, Bartholomée Ier, patriarche de Constantinople, héritier direct des patriarches byzantins, primat de tous les orthodoxes, a accordé à l’Église orthodoxe d’Ukraine son indépendance face à Moscou. Le geste a été considéré en Russie comme un acte de schisme, puisqu’il sépare de Moscou une Église qui y était canoniquement encore rattachée. Bartholomée Ier « tente de détruire les fondements canoniques de l’Eglise orthodoxe », déclare Vladimir Legoïda, un porte-parole de l’Eglise russe, au sein de laquelle des voix appellent à la rupture totale avec le patriarcat de Constantinople. Un grand danger qui arrive aux portes du monde Orthodoxe. Le conflit entre les deux grandes Eglises inquiète les orthodoxes (près de 300 millions de personnes) un véritable schisme.

L’un des principaux arguments de Moscou est que l’octroi de l’autocéphalie provoquera immanquablement des conflits entre croyants en Ukraine et des expropriations violentes des églises appartenant au patriarcat de Moscou. L’Eglise orthodoxe d’Ukraine rattachée à Moscou représente un tiers de son patrimoine et de sa pastorale, avec environ 12 500 paroisses. Désormais, selon les experts, près de 8 000 paroisses « russes » devraient rejoindre la nouvelle église autocéphale et canonique. Moscou avait prévenu que la réponse serait « dure ». Le lundi quinze octobre à Minsk, le patriarche de Moscou sa sainteté le Patriarche Cyril a annoncé la rupture de ses relations avec Constantinople « une rupture totale des relations eucharistiques » après sa décision de reconnaître une Eglise orthodoxe indépendante en Ukraine.

« Nous ne pouvons plus célébrer d’office en commun, nos prêtres ne pourront plus participer aux liturgies avec des hiérarques du patriarcat de Constantinople, nous ne pourrons garder le contact avec cette Eglise, qui est en situation de schisme » a déclaré le chef du département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou son Eminence le Métropolite Hilarion de Volokolamsk. La Russie crie au scandale et accuse Constantinople d’avoir « légalisé le schisme ».

Le problème revient à une question de leadership entre Constantinople et la Russie. La Russie n’est pas uniquement la sécurité et la garantie des chrétiens d’Orient mais aussi la garantie et la protectrice des Orthodoxes du monde. Il n’y a plus de base ecclésiale au Phanar (le quartier d’Istanbul où se situe le patriarcat), son patriarcat est étouffé par la politique turque, c’est la diaspora américaine qui est devenue sa Paroisse. Alors que la grande puissance de l’Orthodoxie au monde et ses institutions sont en Russie. La politique s’est mêlée à la crise, puisque le patriarche de Constantinople, malgré son autorité, n’a presque pas de fidèles et dépend souvent de la géopolitique turque, puisque son siège est à Istanbul, tandis que la Russie de Poutine est la seule puissance protectrice des orthodoxes. Si la Turquie est effectivement à l’œuvre derrière cette décision, cela signifie que le président Erdogan souffle sur les braises du nationalisme ukrainien, afin de montrer sa force face à son partenaire russe, et peut-être faire monter les enchères dans le règlement de la guerre en Syrie. Ce serait donc une manière de faire payer le soutien russe à Bachar al-Assad, à 1500 km de là…

Le problème est aussi celui de l’autocéphalie : est-ce que le patriarcat de Constantinople peut décider lui seul sans le consentement des autres patriarcats Orthodoxes surtout que le concile de Calcédoine qui définit la juridiction du Patriarcat de Constantinople et alors donc qui décrit des territoires précis où il y a la juridiction et qui ajoute la juridiction sur les pays barbares. C’est une définition géopolitique du cinquième siècle.

Le problème théologique et spirituel est que l’Eglise russe a un héritage et une juridiction depuis le dix-septième siècle (surtout les deux célèbres monastères) : La laure des Grottes de Kiev et la laure de potchaiev (la laure de la Dormition de la Mère de Dieu). Une Église indépendante est devenue un attribut de la souveraineté nationale en Ukraine.

Il y a une Église autonome qui dépend du Patriarcat de Moscou surtout l’Est de l’Ukraine et dont les paroissiens sont russophones. Mais le fait d’avoir une culture ukrainienne et une langue différente de la Russie a souvent été nié par les Russes et donc comme toutes les situations culturelles qui sont réprimées ou opprimées leur affirmation est très agressive à la liberté de s’exprimer. L’identité de beaucoup de nationalistes ukrainiens est autant antirusse que pro-ukrainienne. L’affaire de la famine lors de Staline envers l’Ukraine et précisément la paysannerie ukrainienne (1932) renforce ce sentiment antirusse à partir d’un amalgame entre la Russie et le pouvoir soviétique, ce qui nourrit un sentiment de revanche. Mais les conditions ont changé surtout après la chute et l’effondrement de l’URSS et la résurrection de l’Eglise Orthodoxe Russe qui est en train de jouer un rôle très important surtout sur le plan de la politique internationale et interne à la Russie.

Il est évident qu’un des problèmes majeurs que confronte l’Église orthodoxe à travers le monde c’est l’absence de statut, mettant en évidence la communion internationale entre les diverses églises. Cette problématique est confirmée par les courants nationalistes qui mettent en péril toute forme d’union absolue. « La preuve que l’Église est une institution inspirée n’est pas ce qu’elle a pu faire de grand au cours de son histoire mais qu’elle est survécue à la quantité de scandales qui sont la trame de son existence » (Jean Meyendorff). La constitution d’une structure inter-Orthodoxes (Orthodox Christian Cultural & Diplomacy Organization) sous forme d’organisme international serait un moyen efficace pour conforter l’union des diverses Églises orthodoxes et de traiter les problèmes pouvant surgir entre les membres des conciles orthodoxes. De plus l’assemblée de parlementaires inter-orthodoxes pourra être un grand support à cet organisme.

 

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