Agrippa d'Aubigné et l'officier

LES TRAGIQUES, UNE LECON HUGUENOTE SUR LE SENS DU COMBAT, POUR L’OFFICIER PLONGE DANS LA GUERRE CIVILE

Thomas Flichy de La Neuville
Professeur à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

 

      Au temps où les académies militaires n’existaient pas encore, les leçons aux futurs officiers se faisaient en plein air et en bouts rimés. Les maîtres étaient alors soldats et poètes. Agrippa d’Aubigné fut sans doute le plus grand d’entre eux. Le choc de la violence guerrière, loin de le briser, lui donna cette sorte d’extra-lucidité lui permettant de prophétiser à haute voix sur le sens du combat militaire. Aucune page des Tragiques - cette chanson de Roland du premier XVIIe siècle - n’aurait pu être écrite  par un homme de cabinet. Mes yeux sont tesmoings du subject de mes vers1 rappelait l’auteur à qui voulait l’entendre. Mais Agrippa ne se contenta pas de narrer la guerre, il se plut surtout à légitimer par ses écrits poétiques la nécessité d’un protestantisme de combat s’appuyant sur ses atouts intellectuels et artistiques afin d’obtenir sinon la suprématie politique, du moins des concessions suffisamment nombreuses pour que sa survie fût garantie à long terme. Il ne fait aucun doute que pour Agrippa, les coups d’épée comptaient infiniment moins que l’acier de ses vers2. C’est sans doute la raison pour laquelle les Tragiques constituent une leçon d’un grand intérêt politique pour l’officier soudainement plongé dans les affres de la guerre civile.  


FAIRE LA GUERRE EN UN MONDE RENVERSE


    Le point de départ du combat religieux et politique mené par Agrippa d’Aubigné est certainement ce renversement du monde dont il s’affirme le témoin oculaire. Ce dernier donner lieu à une grande profusion de métaphores. La première est celle du roi-berger qui s’est progressivement allouvi et a fini par dévorer son peuple : « Ces tyrans sont des loups, car le loup, quand il entre dans le parc des brebis, ne succe de leur ventre, que le sang par un trou et quitte tout le corps, laissant bien le troupeau, mais un troupeau de morts »3. La seconde image est celle du triomphe des « hermaphrodites, monstres effeminez, corrompus bourdeliers, et qui estoient mieux nez pour valets de putains que seigneurs sur les hommes »4. Mais Agrippa d’Aubigné ne se contente pas de flétrir les penchants supposés d’Henri III, il s’en prend également à son entourage qui « par le cul d’un coquin fait chemin au cœur d’un Roy »5. Dans ce monde à l’envers, le sceptre est désormais « au poing d’une femme impuissante » pour laquelle, l’auteur se borne à émettre un vœu : « pleust à Dieu aussy qu’elle eust peu surmonter sa rage de régner »6. Dans ces circonstances étranges, le dieu qui présidait à la guerre semble lui-même avoir changé : les Anciens honoraient Mars, mais dans cette France à l’envers, c’est le funeste Saturne qui préside  aux destinées des gens d’armes. Ceux-là se croient guerriers. Hélas, ils ne sont que gladiateurs7. Nos pères étaient Francs, nous voici esclaves s’indigne Agrippa d’Aubigné qui – dans une vision prophétique – imagine l’Océan remontant vers les sources des fleuves français afin de laver le sang qui descend de leur cours8.


L’ETAT ETRANGE D’UN PAYS AVANT LA GUERRE CIVILE


    Avant que la guerre n’éclatât, la France, en fausse paix, semblait errer comme un spectre entre la vie et la mort. Dans ce pays en dépression, tout était abruti, « en sommeil lestargic, d’une tranquillité que le monde cherit, et n’a pas connoissance qu’elle est fille d’enfer »9.  Mais cette paix, n’était que « la soeur bastarde de la paix »10. Le peuple était ensorcelé11, la masse avait « dégénéré en la mélancholie »12. Les élites elles-mêmes semblaient avoir quitté toute apparence humaine, d’où l’invocation du poète : « O ploïables esprits : o consciences molles, téméraires jouets du vent et des parolles, vostre sang n’est point sang »13. Dans ce cadre, il suffisait d’une étincelle pour que se déclenchât « l’embrazement de la mimorte France »14. Le conflit intérieur devient une « guerre sans ennemy, où l’on ne trouve à fendre cuirasse que la peau ou la chemise tendre »15. Le camp religieux opposé fut qualifié de barbare et de « Français de nom ». Quant aux combats, ils renversèrent eux-mêmes la géographie habituelle des guerres de conquête. Ainsi, les places de repos devinrent places étrangères, « les villes du milieu des villes frontières »16. Le corps de la France était alors « tout feu dedans, tout glace par dehors »17. Devant les divisions intérieures, Agrippa d’Aubigné refusa de céder à ceux qui souhaitaient « couler les exécrables choses dans le puits de l’oubly »18.  Preste-moi, Verité, ta pastorale fronde19 écrivait t’il avant de vilipender ce prince qui combattait sur un singe à cheval. Quant aux combats, le poète nous en laisse enfin quelques images fulgurantes : « Voicy le reistre noir foudroyer au travers les masures de France, et comme une tempeste, emportant ce qu’il peut, embrazer tout le reste »20.

                        
      Au cours de sa quête pour remettre le monde à l’endroit, Agrippa d’Aubigné fut marqué par le traumatisme de la guerre civile et l’on peut avancer que l’écriture poétique eut pour lui une fonction presque thérapeutique. Malgré les déboires militaires du camp protestant, le poète fait assaut d’optimisme surnaturel, affirmant : Nostre luth chantera le principe de vie 21. Il prophétise également l’impossibilité pour l’adversaire de défaire des hommes de guerre ayant déjà fait don par anticipation de leur vie : « L’ennemy mourra donc, puisque la peur est morte »22. Quant aux jeunes officiers qui combattront après lui, il leur adresse cette dernière admonestation :


« Cherche l’honneur, mais non celuy de ces mignons,
Qui ne mordent au loup, bien sur leurs compagnons.
Qu’ils prennent le duvet, toy la dure et la peine;
Eux le nom de mignons, et toy de capitaine »23

 

 

1 Agrippa d’Aubigné, Les tragiques, 1615, p. 44
2 op. cit., p. 73
3 Ibid., p. 50
4 Ibid., p. 90
5 Ibid., p. 107
6 Ibid., p. 54
7 Ibid.,p. 65
8 « L’Occean donc estoit tranquille et sommeillant au bout du sein breton, qui s’enfle en recueillant tous les fleuves françois, la tournoyante Seine, la Gironde, Charente et Loire, et la Vilaine. Ce vieillard refoulloit ses cheveux gris et blonds sur un lict relevé dans son paisible fonds, marqueté de coral et d’unions exquises, les sachets d’ambre gris dessoubs ses tresses grises » mais soudain « la mer alloit, faisant changer de course des gros fleuves amont vers la coulpable source d’où sortoit par leurs bords un déluge de sang »
9 Agrippa d’Aubigné, op. cit., p. 115
10 Ibid., p. 53
11 Ibid., p. 76
12 Ibid., p. 37
13 Ibid., p. 79
14 Ibid., p. 58
15 Ibid., p. 201
16 Ibid., p. 41
17 Ibid., p. 52
18 Ibid., p. 101
19 Ibid., p. 74
20 Ibid., p. 44
21 Ibid., p. 70
22 Ibid., p. 74
23 Ibid., p. 110
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