La bibliothèque de l'officier

DE LA BIBLIOTHEQUE DE L’OFFICIER

 

Thomas Flichy de La Neuville

 

« Mais malheureux sont ils, avec leurs espoirs mis en des choses mortes » (Livre de la Sagesse 13, 10).

 

Voici bientôt une décennie que l’éducation intellectuelle de jeunes officiers m’a été confiée. Pour mener à bien cette tâche, j’ai dû fermer la porte d’une école dont ils n’avaient cure – tant ils étaient avides de vie au grand air – pour me concentrer sur la seule chose importante à mes yeux : inciter ces êtres à lire les quelques vivants et la multitude de morts qui s’étaient penchés avant eux sur les questions essentielles qui les préoccupaient. Mettre en communication les vivants et les morts, telle est sans doute la seule tâche importante pour un professeur dans une école militaire. Laissons donc parler les morts. La Bruyère sera le premier : « Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé. L’on ne fait que glaner sur les anciens et les habiles d’entre les modernes. On les presse, on en tire le plus qu’on peut, on en renfle ses ouvrage. Et quand enfin l’on est auteur et que l’on croit marcher tout seul, on s’élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d’un bon lait qu’ils ont sucé, qui battent leur nourrice »...

Une fois ces véritables maîtres découverts, la seule leçon que notre public voulût écouter était celle de notre vie. Or, le récit d’un homme ne parcourant le monde qu’en imagination, lasse assez vite. Il était à l’inverse tout naturel que nos jeunes officiers se concentrassent  sur la vie de leurs aînés, tant il est vrai que l’homme se nourrit d’hommerie. Mon rôle était donc d’une extrême simplicité : transmettre des lectures à forte valeur ajoutée, puis laisser les êtres qui m’étaient confiés, seuls à seuls avec leurs consciences et l’aiguillon de leur curiosité. Les plus vifs construiraient très vite leurs propres bibliothèques d’officiers et aucune ne se ressemblerait. Nous aurions ainsi participé à la formation de quelques esprits libres. Après avoir longtemps livré des ouvrages par brassées, sans autre ordre que celui correspondant à mon humeur du moment, il m’est venu l’idée d’une bibliothèque portative. Il ne s’agit pas ici d’un livre – tant la place donnée aux sources est importante – mais plutôt d’une incitation à puiser chez les maîtres. Dans la forêt des classiques, je me suis contenté d’émonder les plus belles branches, puis de les lier à ma fantaisie pour bâtir une hutte sous laquelle nos Robinsons pourront s’abriter. Les plus instruits iront sans doute chercher dans la bibliographie ce qu’ils n’ont point encore lu, les plus consciencieux liront tout de bout en bout, les plus fantaisistes enfin picoreront ici et là les fruits les plus appétissants avant de partir à tire d’aile vers la grande aventure. Peut importe d’ailleurs qu’ils oublient qui les nourrissait jadis : demain, ils sauront – nous l’espérons – distinguer une arbouse d’un grain de cassis, et surtout, voler de leurs propres ailes.

Contrairement à beaucoup d’universités en perte de vitesse, les écoles militaires attirent aujourd’hui de façon grandissante une poignée d’esprits très brillants, désireux de prendre des responsabilités au sein de leur pays. Ceux-ci se souviendront peut être d’une scène emblématique de l’Atlantide, ouvrage de Pierre Benoit, décrivant l’arrivée du capitaine de Saint-Avit, à un poste situé aux confins du Sahara. Son camarade, le lieutenant Ferrières écrit : « Le premier sujet de surprise qui me fut donné par ce singulier compagnon, je le dus aux bagages dont il s’était fait suivre. Quand il nous arriva inopinément, seul d’Ouargla, il avait confié au méhari de race qu’il montait uniquement ce que peut porter sans déchoir un aussi susceptible animal : ses armes, sabre et revolver d’ordonnance, plus une solide carabine, et quelques effets strictement réduits. Le reste n’arriva que quinze jours plus tard, par le convoi chargé du ravitaillement du poste. Trois caisses de dimensions respectables furent successivement montées dans la chambre du capitaine, et les grimaces que des porteurs en disaient assez sur leur poids (…) Nous commençâmes à mettre au jour divers instruments météorologiques et astronomiques : des thermomètres, un anéroïde, un baromètre Fortin, des chronomètres, un sextant, une lunette astronomique, une boussole avec lunette (…) Maintenant, m’annonça t’il, il n’y a plus que des livres. Je vais te les faire passer. Mets les en tas, dans un coin, en attendant qu’on me fabrique des rayons. Deux heures durant, je l’aidai à empiler une véritable bibliothèque. Et quelle bibliothèque ! Comme jamais poste du Sud n’en aura vu. Tous les textes consacrés, à un titre quelconque, par l’antiquité aux régions sahariennes, étaient réunis entre les quatre murs crépis de cette chambre de bordj. Hérodote et Pline, naturellement, et aussi Strabon et Ptolémée, Pomonius Mela et Ammien Marcellin. Mais à côté de ces noms qui rassuraient un peu mon impéritie, j’apercevais ceux de Corippus, de Paul Orose, d’Eratosthène, de Photius, de Diodore de Sicile (…) Depuis j’ai eu l’occasion de me familiariser avec les Agatarchide de Cos et les Artémidore d’Ephèse, mais j’avoue qu’en cet instant, la présence de leurs dissertations dans les cantines d’un capitaine de cavalerie ne fut pas sans me causer quelqu’émoi». Le Capitaine de Saint-Avit s’était il encombré de trop de livres ? Si quelques uns eussent manqué, il y a fort à parier pour que l’Atlantide n’eut jamais été découverte.

S’écartant des traces du capitaine de Saint-Avit, il arrive parfois que l’élève-officier se ferme entièrement à la lecture et rentre définitivement dans sa coquille militaire jusqu’à n’en plus jamais sortir. La plupart du temps, c’est qu’il a été confronté à ce que René Le Senne (1882-1954) qualifie l’universitaire étroit. Pour mesurer l’ampleur du champs de la conscience ce professeur à la Sorbonne proposait le test suivant : regardez un tableau, retenez vous un détail (étroit) ou bien l’impression que suggère la toile (large) ? Il poursuit : « voici un homme étroit traversant une chaussée sillonnée de voitures : la peur d’être renversé rétrécit sa conscience, il est comme braqué vers son but, le trottoir d’en face. Il avance par lignes brisées suivant les hasards changeants du milieu. Sa conscience se ferme à toute autre préoccupation que le souci d’atteindre le refuge du trottoir vers lequel il se porte ». A l’inverse, « avec l’homme à conscience large, l’esprit n’est plus du tout braqué, il flâne. Il n’y a plus de représentation dominante ; l’attention se détend et s’étale dans la multiplicité fondue des représentations qui s’offrent ensemble à son éclairage. Il se révèle habile à éviter les obstacles d’une façon gracieuse. Le charme est un privilège des consciences larges ».

Il est à noter que le processus de recrutement des universitaires tend souvent à privilégier des profils étroits. L’hyperspécialisation favorise des personnages soucieux de reconnaissance scientifique et défendant avec jalousie leur territoires. Ces individus précis et soigneux ont parfois du mal à s’adapter à leurs élèves, futurs hommes d’action aux vues souvent plus larges que celles de leurs maîtres. Mais l’étroitesse de vue n’a pas toujours été le privilège des universitaires, loin s’en faut. La réduction du champs de la conscience du corps universitaire se présente en effet comme le résultat d’un processus d’industrialisation du savoir à propos duquel Arnold Toynbee nous livre un témoignage frappant. Il écrit : « Lorsque j'étais enfant, je séjournais de temps en temps chez un éminent professeur de sciences physiques. Il y avait chez lui un bureau tapissé d'étagères, et je me souviens comment, d'une visite à l'autre, les livres changèrent. La première fois que je découvris cette pièce, les nombreuses étagères étaient remplies de littérature et d'ouvrages scientifiques généraux. Au fil des années, ces étagères furent toutefois envahies, l'une après l'autre, par l'avancée incessante d'une demi-douzaine de revues spécialisés - des volumes décharnés dans des reliures sinistres, contenant chacun de nombreuses monographies d’auteurs différents. Ces volumes n'étaient pas des livres au sens littéraire du mot, car il n'y avait pas d'unité dans leur contenu et même aucune relation entre une monographie et une autre. Les livres furent retirés à mesure que les revues progressaient. Je les retrouvai ensuite dans les greniers, où les poème de Shelley et L'Origine des espèces, jetés ensemble dans un exil commun, partageaient des étagères d'un travail plus grossier avec des microbes conservés dans des bouteilles de verre. Ces revues scientifiques étaient le système industriel sous forme de livre, avec sa division du travail et sa production maximale d'articles fabriqués mécaniquement à partir de matières premières. De mon côté, je les considérais, avec beaucoup d'aversion comme l'abomination de la désolation ». Si l’Université transformée en industrie n’est plus capable de transmettre les véritables livres – ce qui est sa seule fonction – et d’organiser discussions et débats autour d’eux, alors il faudra la refonder ailleurs. Nul doute que les écoles militaires peuvent se présenter – avec d’autres institutions, comme le laboratoire de cette refondation.

 

 

 

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