De la formation morale de l'officier (Th. Flichy)

DE LA FORMATION MORALE DE L’OFFICIER

 

Thomas Flichy de La Neuville

 

De part leur fonction, qui est la défense de la Cité, les hommes d’armes sont les dépositaires de l’idéal moral le plus élevé qui soit : accomplir, si de besoin, le sacrifice volontaire de leur vie afin de protéger les plus faibles contre l’ennemi. Pour les officiers qui ont valeur d’exemple, cet idéal représente une très haute exigence, souvent incomprise par le monde qui les entoure. Le combat militaire à armes égales qui pourrait entraîner l’homme d’arme à toutes les dérives, se présente paradoxalement comme une épreuve décisive au cours duquel seule les âmes d’une très haute moralité se révèlent capable d’entraîner la troupe. Le contact de la mort éclaire par conséquent l’officier de façon décisive sur le sens de la vie – en tant que don pour autrui. La guerre se présente comme le laboratoire de la forme la plus haute de moralité.

L’idéal moral de l’officier s’enracine dans une vertu, celle de l’honneur. Celui de défendre un royaume ou une nation libre. D’ailleurs, lorsqu’un pays est conquis par une puissance étrangère, le corps des officiers en est généralement abaissé. Lorsque les envahisseurs arabes conquirent la Perse au VIIe siècle de notre ère, l’aristocratie militaire persane n’eut plus le droit de monter à cheval ni de tenir un sabre. La vassalisation de la Perse passait par la castration symbolique de son aristocratie militaire. La vertu cardinale, c’est donc l’honneur. Et la morale militaire s’incarne en Occident dans neuf figures emblématiques que l’on retrouve dans les tapisseries des châteaux ou bien dans le jeu de cartes. Il s’agit des neuf preux. Ceux de l’Antiquité tout d’abord : Hector, Alexandre et César, ceux de l’ancien testament ensuite, Josué, David, Judas Macchabée, ceux de l’époque moderne enfin Charlemagne, Arthur et Godefroy de Bouillon. Ces trois derniers représentent les chevaliers modèles donnés en exemple pour leur moralité aboutie. A travers ces preux se dessinent progressivement les conditions cumulatives et indépassables d’une guerre juste : que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et désordres plus graves que le mal à éliminer. Appliquons les aux derniers conflits. Il y a bien peu de cas où elles aient été remplies. Ceux qui ont déclenché ces guerres sont donc bien mal placés pour donner des leçons de moralité aux officiers qui les ont menées.

Au cours du dernier millénaire, force est de constater que la déchristianisation des sociétés occidentales s’est accompagné mécaniquement par une violence accrue et de moins en moins limitée. D’un point de vue historique, l’Eglise a en effet cherché par tous les moyens à limiter la violence guerrière. La sécularisation est logiquement allée de pair avec l’apparition de guerres totales d’une extrême létalité. Au Moyen-Age la guerre tue autant que la chasse ou les tournois. Les défaites d’Azincourt (1415) et de Poitiers (1356) au cours desquelles 40% de la chevalerie française est fauchée, représentent des niveaux de pertes tout à fait insolites. En France, à compter du Premier Empire, le signal des guerres totales est donné. Mais la démesure dans la violence rencontre un obstacle déterminé, celui de l’aristocratie militaire, seul ennemi véritable de la guerre totale. Aux totalitarismes contemporains qui se présentent comme la manipulation des masses par une secte d’idéologues,  s’oppose constamment une partie du corps des officiers. La partie la plus cultivée, la plus humanisée, la plus mesurée. Celle-ci est donc directement menacée par les idéologues. Ceci explique les raisons pour lesquelles le film La grande illusion, qui montre une histoire d’amitié entre un officier allemand et français, entre deux aristocrates qui partagent une même moralité, ait été interdite en Allemagne en 1937. La haute moralité aristocratique est insupportable pour le totalitarisme. C’est précisément pour cette raison qu’il convient de l’entretenir. Le totalitarisme, né au XVIIIe siècle avec le rêve du soldat-automate, se traduit aujourd’hui par la fabrication organisée d’esclaves connectés, de soldats soumis au lavage de cerveau permanent. Pour le vaincre, nous devons restaurer l’officier dans sa dignité originelle. Dans un monde desséché par l’intellectualisme creux, nous devons l’attacher aux arts afin qu’il puisse développer sa créativité. Nous devons également lui donner du temps afin qu’il découvre, en silence, les classiques qu’il aura librement choisi. Si nous ne le faisons, les armées grises de demain ressembleront à un grand peuple d’esclaves.  

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