Veille sahélo-saharienne (4-24 juin 2018)

Téléchargez la veille sécuritaire sur la Bande sahélo-saharienne pour la période du 4 au 24 juin 2018 (travail réalisé par J. Berlin et O. Hanne).

Veille du 4 24 juin 2018Veille du 4 24 juin 2018 (528.9 Ko)

 

Carte 4

Situation sécuritaire générale

Ce mois de Juin n’a pas été l’occasion d’un apaisement du climat sécuritaire dans la zone sahélo-saharienne ; au contraire, la nature transnationale de la déstabilisation s’est confirmée. Dans la BSS, le banditisme n’est définitivement plus limité aux zones périphériques échappant au contrôle de l’Etat central, puisqu’il touche désormais les capitales comme on l’a vu à N’Djamena (Tchad). Les différentes saisies d’armes de guerre en dehors des contextes touareg et djihadiste témoignent également d’une aggravation de la violence quotidienne. Les bandits sont lourdement armés, loin des attaques au couteau de délinquance. Des groupes armés non affiliés circulent librement (ex. : 17 pick-up de Tchadiens au Niger).

Concernant le Mali, l’épicentre des violences glisse du nord (Kidal, Tombouctou) vers le centre (Mopti) et même le sud-ouest (Djenné), phénomène commencé dès 2015. L’espace touareg tend à se stabiliser sous l’effet de la présence de Barkhane, de l’efficacité des opérations de la Force conjointe et de l’impossibilité pour les FAMas de réinvestir la zone. En revanche, le centre et le sud du Mali connaît une déstabilisation accrue liée au djihadisme (Etat islamique au Grand Sahara et Front de Libération du Macina) et aux violences interethniques, désormais ingérables, et qui débouchent sur une milicianisation communautaire. Dans les deux processus, l’ethnie peule est particulièrement stigmatisée.

A l’approche des présidentielles, les tensions se font grandissantes. On assiste à une exaspération générale, la violence contre les symboles de l’Etat apparaît comme une réponse aux injustices subies (ex.: Kéniéba). Ces débordements interrogent sur la capacité du gouvernement à organiser des élections sécurisées. La confiance populaire en l’Etat a été ébranlée avec la mise en cause de FAMas dans des massacres de peuls à Nantaga et Koubaye, exactions qui sapent leur capacité à rétablir la stabilité dans le pays. Les seules interventions efficaces des FAMas dans le nord sont humanitaires ; dans le cas d’opérations militaires, il leur faut le soutien de la Force conjointe ou du GATIA.

Le Niger, en dépit d’une institution étatique plus solide, est menacé lui aussi notamment du fait du nouveau foyer insurrectionnel à sa frontière avec le Mali, foyer indissociable de l’EIGS. La région de Diffa est sous pression de Boko Haram, qui survit divisé (Shekau, Barnawi). La zone d’Agadez reste instable (coupeurs de routes, trafics, bandits).

 

Points d’attention et prospective

Le fractionnement ethnico-culturel fait le jeu des djihadistes qui ont compris l’intérêt d’attiser ces tensions. Suite à ce mois agité, une radicalisation peule est envisageable. Le manque d’accès à la justice favorise le recours aux armes et facilite le recrutement djihadiste. Certains fonctionnaires et militaires se sont associés aux trafiquants, comme c’est le cas au Nord-Niger (trafic de drogue).

L’accent doit être mis sur une désescalade entre groupes ethniques, notamment peuls et dogons, avant que la situation ne débouche sur une crise sur le modèle de la RCA.

 

1. Insécurité

a) Terrorismes

Depuis la militarisation du Nord-Mali et la présence de Barkhane, l’espace d’insécurité lié aux Touaregs est en voie de stabilisation et les GAT se sont redéployés pour privilégier la région frontalière entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. C’est désormais la zone d’action privilégiée pour les actions terroristes. Le centre et le sud du Mali connaissent une déstabilisation accrue liée au djihadisme (Etat islamique au Grand Sahara et Front de Libération du Macina). Ces groupes attaquent les convois militaires, cibles hautement symboliques (embuscades, attaques de bases et camps d’entrainement), ils s’en prennent également à des cibles civiles, « à l’aveugle », au moyen de bombes placées en bordure de routes à des fins meurtrières pour maintenir un climat de peur (Taba, Douentza).

 

b) Banditisme

Deux salariés chinois ont trouvé la mort ce mois à Gao et N’Djamena. Ces derniers représentent une cible de choix car réputés être en possession de liquidités. Le fait qu’une ressortissante chinoise ait été abattue par des individus armés d’AK47 en soirée, en plein cœur de la capitale Nigérienne, pose également question. Quant à l’arsenal découvert à Arlit, il témoigne des lourds moyens mis en œuvre par les trafiquants pour protéger leurs activités.

Au Nigeria, la marine a déclaré avoir détruit 1000 raffineries pétrolières illégales dans le cadre de l’opération Delta Safe. Cette activité est une source d’emplois dans la région du Delta où l’économie traditionnelle locale est dévastée. Le pétrole est la principale source de financement de groupes rebelles à l’instar des Vengeurs du Delta. Ce trafic profite aux autorités corrompues et instaure un certain équilibre entre de multiples acteurs, contre lequel il est difficile de lutter.

Agadez reste un foyer de banditisme au Nord-Niger, souvent lieux de règlements de comptes (bandes armées, trafiquants, clans touaregs) ; le vice-président du principal parti au pouvoir a été blessé par balle le 17 juin. Plusieurs accrochages ont eu lieu dans l’Aïr et le Ténéré entre des bandits armés et des soldats nigériens qui sont parvenus à les mettre en déroute. Ces bandits armés d’origine tchadienne pourraient être des soldats démobilisés d’Idriss Déby. En effet, ces derniers en raison d’une faible rémunération s’adonnent parfois à du racket d’orpailleurs dans la région du Tibesti, à des transporteurs de marchandises et parfois même à du trafic.

A Niamey, un groupe de narcotrafiquants acheminant de la résine de cannabis vers le Maghreb a été démantelé. Souvent obligé de coopérer avec des locaux pour obtenir des renseignements, l’Etat nigérien demeure relativement impuissant face aux divers trafics.

 

c) Boko Haram

On a pu observer ces derniers mois une relative accalmie dans l’activité terroriste du groupe. Cela s’explique d’abord par l’intensification de la pression militaire de Niamey à son égard mais également par sa scission interne. Depuis août 2016 la secte s’est scindée en deux factions, celle d’Abubakar Shekau, le leader historique, et celle d’Abou Moussab al-Barnawi, adoubé par l’Etat islamique. Cette rupture s’est cristallisée autour du désaccord concernant le mode opératoire. Al-Barnawi rejette l’utilisation de femmes et d’enfants dans des attentats suicides et le fait de frapper des cibles civiles, il se dit volontaire pour négocier avec les autorités. Bien qu’affaibli, le nombre d’attaques et les multiples victimes de Boko Haram sont la preuve de la menace que continue de représenter ce groupe. Le mode opératoire des différentes attaques opérées et leur situation géographique (puisque Al-Barnawi est présent dans le sud-est du Niger) confirment la signature de Shekau. Si de trop nombreuses victimes sont à déplorer en juin 2018, la réponse de l’armée nigérienne est encourageante puisqu’une trentaine de combattants de Boko Haram ont été neutralisés ce mois.

 

2. Facteurs

a) Sociaux

La violence interethnique préexistante est montée et ce sont les Peuls qui en ont été les principales victimes. Les FAMas ont été accusées d’exactions extra-judiciaires envers 29 personnes retrouvées dans des fosses communes suite à des arrestations dans des villages peuls. Cette communauté est particulièrement stigmatisée au Mali et dénonce régulièrement des exactions. Précurseurs du djihad noir, les Peuls sont encore aujourd’hui assimilés au terrorisme islamiste. D’abord du fait du nombre importants de Peuls dans des groupes tels que le MUJAO, ou encore le Front de Libération du Macina (FLM) qui est un groupe salafiste djihadiste dont le fondateur, Amadou Koufa, est Peul. Leur groupe d’autodéfense, l’ASS, dérange également car souvent à l’origine d’attaques contre la milice dogon au nom de la défense des droits des Peuls. Traditionnellement, les affrontements opposent aux Peuls, qui sont des éleveurs nomades, les Dogons et Bambaras qui pratiquent majoritairement l’agriculture. D’un autre côté, les djihadistes soupçonnent l’ASS de servir de renseignements aux différentes armées sahéliennes et se méfient également de cette communauté. Les Dawasak sont des berbères sont également en conflit avec les Peuls car ils partagent les mêmes pâturages lors de leurs transhumances. On a pu voir ce mois des massacres dans des villages peuls perpétrés par des Dozos, groupes de chasseurs traditionnels d’origine dogon, tolérés voire encouragés par les autorités ou l’armée, malgré les démentis du gouvernement.

Au Nigeria, on note au moins 86 personnes tuées dans une attaque présumée d’éleveurs nomades visant des fermiers dans le centre du pays. Cela est à penser dans le cycle d’affrontements et de représailles entre éleveurs et agriculteurs de la région.

 

b) Politique

Au Mali, on observe une montée des tensions liées aux élections présidentielles qui se tiendront le 29 juillet. Si IBK a suscité bien des espoirs en sortie de conflit, il y a cinq ans, ils ont vite été déçus ; on déplore sa non-gouvernance, un chômage endémique, des hôpitaux publics à l’abandon et une montée en flèche de la corruption. L’exaspération est générale et s’est clairement exprimée à l’occasion de manifestations violentes à Kéniéba où une préfecture et la résidence du préfet ont été incendiées, occasionnant la perte des cartes d’électeurs qui venaient d’y être acheminées. Une partie de l’opposition a d’ailleurs participé à cette manifestation dans une stratégie de déstabilisation du pouvoir. Dans ce climat social agité, le gouvernement a vu défiler les préavis de grève, et le front social entend bien troubler le dernier mois de mandat d’IBK. Différents syndicats de magistrature, la Plateforme des syndicats de la santé au Mali, regroupant l’ensemble des organisations syndicales de la santé et la section syndicale de la Protection civile, se sont mis en grève déplorant de mauvaises conditions de travail.

    La démocratie et le pluralisme maliens se sont montrés fragiles quand, au tout début du mois, une marche pacifique de l’opposition prônant des élections transparentes, a été violemment réprimée. Cela aura eu pour effet de souder le bloc de l’opposition. L’UE a appelé au respect de la liberté d’expression et le 8 juin une seconde manifestation s’est déroulée contre la corruption dans le calme. Le 4 juin, dans une lettre ouverte, des journalistes ont interpelé le gouvernement pour que cessent les menaces qui planent sur eux. Cela n’a pas empêché l’arrestation du journaliste Ras-Dial suscitant une vague de contestation.

    Un fait marquant peut être souligné, la candidature d’une femme d’affaires à la présidentielle, Kanté Diébou Ndiaye, qui espère ainsi « sortir les femmes de leur isolement. »

 

    c) Environnement

     Au Mali, 1 habitant sur 4 souffre d’insécurité alimentaire et nutritionnelle en raison de conditions agroclimatiques difficiles et à un niveau élevé de pauvreté qui a été exacerbé par la crise de 2012. Le cercle de Douentza est une région particulièrement touché. Les 2/3 de la population souffrent actuellement d’une pénurie d’eau, les forces armées maliennes et internationales y organisent régulièrement des distributions d’eau et de vivres. La MINUSMA vient d’accepter un projet de financement d’adduction d’eau dans la région, c’est là une contribution indispensable pour parvenir à sortir de cette crise. Les effets du réchauffement climatique  sont palpables dans la BSS et ont des effets concrets sur les populations, en effet les sécheresses compliquent les transhumances déjà suffisamment source de tensions intercommunautaires. Ainsi, ce contexte difficile a également un rôle à ne pas négliger dans l’accroissement des tensions et de la violence dans la BSS.

 

3. Système de sécurité régionale

 

    a) Coopération

    Pour ce qui est de la coopération internationale au Sahel, le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux opérations de maintien de la paix, J.-P. Lacroix, s’est déclaré optimiste quant aux avancées encourageantes dans le processus de paix au Mali 3 ans après les accords de paix d’Alger. Il a cependant déploré de nombreuses pertes humaines au sein de la population civile, des forces de défense et de sécurité maliennes, de la force française Barkhane et de la MINUSMA, en soulignant un contexte sécuritaire volatile. Le prolongement d’un an du mandat de la mission de l’ONU est donc apparu indispensable pour la stabilité du Mali et de la région en général car un effet contagion serait vite arrivé.

    Les Pays-Bas ont décidé de se retirer de la MINUSMA pour intensifier leur contribution en Afghanistan, ce retrait devrait être effectif pour mai 2019. En revanche, les premiers casques bleus canadiens sont arrivés au Mali et l’armée de l’air belge est intervenue en renfort pour une opération de largage tactique. De plus, les premiers éléments du détachement Chinook britannique en soutien aux français de Barkhane sont arrivés. Ce détachement comptera trois hélicoptères de transport lourds, ce qui n’est pas négligeable au vu de l’importance stratégique de l’aérocombat.

   Par ailleurs les Etats Unis ainsi que l'UE ont exprimé leur préoccupation quant à la violation de droit humains par les FAMas et ont insisté sur l’importance de lutter contre l'impunité.

 

   b) Opérations militaires

   La troisième coopération de la force conjointe G5 Sahel Ir Goka (« on arrive ») a pris fin. Elle s’est déployée sur plus de 600 km le long de la frontière entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, avec l’objectif de marquer la présence accrue de la force conjointe auprès de la population, la rassurer quant à son engagement à garantir la protection contre les groupes armés terroristes et les groupes criminels organisés. Il s’agissait d’investir les lieux suspects, détruire des caches d’armes, etc. Cela a également consisté en une assistance directe aux personnes vulnérables : consultations médicales, soins de premier niveau, dons de vivres et de matériels scolaires,… S’il n’y a pas eu de neutralisation concrète d’éléments terroristes, des résultats moins visibles de la lutte mais tout aussi (voire davantage) importants sont à considérer. Par exemple, la présence des troupes sur le terrain renverse la tendance de la peur qui verse du côté terroriste.

   En outre, pour aborder des résultats plus directs, un cadre du Groupe pour la Victoire de l’Islam et des Musulmans, qui avait été un prédicateur très influent dans le groupe Ansar Dine a été abattu et d’autres éléments blessés suite à un raid de Barkhane.

 

   c) Solutions ?

   Il est surtout urgent de chercher à apaiser les tensions entre les différentes communautés. Pour cela, 3 options se détachent : la pression, la discrimination et la coopération.

   La discrimination consisterait à choisir une communauté contre une autre : c’est ce que semble avoir choisi le gouvernement malien en pointant du doigt les Peuls. Une telle méthode est risquée pour l’avenir.

   Choisir la pression serait une option pour calmer la situation par la menace, la contrainte, par exemple en identifiant des « garants » d’un processus de paix inter-ethnique (ex. des chefs de tribus), qui seraient placés en résidence surveillée à Bamako et serviraient de caution pour leur groupe entier. L’idée est ici d’inciter leurs communautés à éviter tout débordement.

   La meilleure option demeure celle de la coopération à la manière du rapprochement franco-allemand après 1945 autour du travail côte à côte: mise en commun de la gestion des puits, construction de mosquées communes, rites religieux partagés, caisses de micro-crédits consacrés aux dots, transhumances négociées entre différents groupes. La MINUSMA pourrait ainsi servir d’intermédiaire entre les différents groupes pour faciliter et contrôler la communication.

 

 

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau