Une évolution de Barkhane indispensable avant 2020 (5-12-18)

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La zone des Trois Frontières

 

Barkhane a vécu.

L’opération qui assurait l’attrition des groupes djihadistes dans le nord du Mali est désormais à bout de souffle sur le plan stratégique. Sur le terrain, les opérations restent efficaces et les bilans plus que positifs. Mais ses principes et ses objectifs mêmes sont dépassés par l’évolution de la réalité.

Le djihadisme a basculé depuis trois ans dans le centre du Mali, autour de Mopti, et depuis un an dans le nord-ouest du Niger et l’est du Burkina Faso. Il menace maintenant de se connecter par l’ouest du Nigeria à Boko Haram, revenu en force. La prédication wahhabite lui sert de support même dans le nord de la Côte d’Ivoire, l’est de la Guinée-Conakry et le nord du Togo, où des patrouilles mixtes israéliennes et togolaises tentent d’empêcher l’intrusion des groupes armés.

Mais le djihadisme n’est plus lui-même qu’une façade à la généralisation des bandes armées et des flux illégaux. Dans le Tibesti tchadien, la rébellion est en train de renaître, avivée par l’appât de l’or. Partout la contrebande et les trafics se développent, depuis la Libye jusqu’au Mali, avec la complicité tacite de l’armée algérienne. Le centre du Mali est en train d’évoluer sur le modèle tragique de la RCA, c’est-à-dire dans une lutte inter-ethnique pour laquelle Barkhane n’est pas taillée.

Les injonctions politiques françaises et maliennes s’immiscent chaque jour davantage dans les dispositifs militaires et imposent des bilans de terroristes toujours plus élevés, empêchant les militaires de mener une analyse fine des groupes en présence. En septembre 2018, une quarantaine de pasteurs peuls ont été tués, armés certes, mais sans collaboration djihadiste nette.

Qui est désormais djihadiste, terroriste, pasteur, passeur ? Le MSA (Mouvement pour le Salut de l’Azawad, à majorité Daoussak touareg) et le GATIA des Touareg Imghad poussent Barkhane à cibler ses ennemis peuls ou dozos, sans certitude que ces gens soient réellement impliqués avec le Groupe pour la Victoire de l’Islam et des Musulmans de Yad Agh Ghali, qui passe pour un résistant au nord du Mali, tout comme Mokhtar Belmokhtar. En octobre, des miliciens du MSA ont attaqué un campement peul, avec le soutien des forces françaises.

L’hybridité totale du terrain (criminalité, djihadisme, pastoralisme, trafics) rend vaines les opérations de pur contre terrorisme. Les gouvernements sahéliens poussent à ce renforcement des frappes afin de montrer leur légitimité et écarter des responsabilités les communautés ethniques jugées infréquentables, mais dont l’adhésion au djihadisme est plus que douteuse dans la réalité.

Depuis 2014, l’ancrage local du terrorisme africain est de plus en plus fort, toutes les ethnies sont concernées, même les Mossis au Burkina Faso et les Bambaras au Mali. Leur base sociologique s’est considérablement élargie. L’enrôlement est lié à la présence des groupes armés à proximité des lieux de vie et du maillage de leurs réseaux indirects ; ils apportent la sécurité et des armes face aux autres ethnies dont on se méfie, aux bandits. Le processus de radicalisation ou d’endoctrinement religieux est secondaire dans ce panel. L’enrôlement est volontaire. Car les groupes armés jouent sur le sentiment d’abandon dans les régions frontalières, ainsi dans le Tillabéry nigérien ou la zone des Trois Frontières, et de victimisation face à un État jugé inique. Les griefs associent donc la violence de l’Etat, sa répression aveugle, l’absence de services publics.

Pensée pour agir dans le nord du Mali contre des groupes terroristes issus de la crise de 2012, Barkhane doit désormais intervenir dans le centre du pays, mais aussi dans l’est du Burkina Faso ; l’opération se retrouve non habilitée et dépassée pour faire face à des enjeux multiformes et mal définis, à la milicianisation au Mali, aux tensions inter-ethniques grandissantes, et à des attentats urbains qui relèvent des forces de sécurité intérieures

L’opération doit donc être reformatée pour faire face aux nouvelles urgences, ou alors être démantelée. Dans tous les cas, il ne lui reste que deux ans à peine avant de perdre toute pertinence, et même de devenir contre-productive…

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