Récits de Guinée-Conakry (3)

Gomba Kiritaye ou l’arbre symbole du village

 

Fodé Momo Soumah, en service à l’INRAP (Guinée-Conakry)

 

654654

Dans les vallées profondes des différentes contrées de Gomba, au pied des chaînes de montagne des localités s’étendant de Sèguèya à Kolenten, au N-E de la préfecture de Kindia (République de Guinée), se dressent de superbes agglomérations constituées de charmants petits villages. En ces endroits vivent en parfaite harmonie des populations de cultivateurs d’éleveurs et d’artisans.

Le village de Gomba Kiritaye, en est un exemple vivant de cette cohabitation pacifique.

 

L’origine du nom

Mais concrètement d’où vient l’expression Gomba Kiritaye ?

Plusieurs versions tentent d’expliquer l’origine linguistique de cette expression. Pour la première, Gomba Kiritaye dérive de trois mots Soussou. Le premier mot, Gouloumba, signifie « vallée » en français. Celle-ci correspond à l’espace géographique situé entre deux ou plusieurs montagnes. Vous vous demandez alors, comment en est-on parti du terme Gouloumba à celui de Gomba en passant par gouloumbakwi ou gomba kwi ?

Selon notre informateur, le sieur Ibrahima Mansaré (arrière-petit fils du fondateur du village), le passage des deux dénominations au terme Gomba s’explique d’une part par les difficultés de prononciation du mot Gouloumba par les locuteurs peulhs. En effet, chaque fois que ces derniers désiraient se rendre sur les lieux, ils combinaient dans leur parler le soussou et le poular pour dire en ces termes : Midow yahudè Gouloumba kwi. Ce qui traduit en français veut dire : « je vais à l’intérieur de la vallée profonde ou dans les profondeurs de la vallée ». Complétant l’idée de Ibrahima Mansaré, un sage de Gomba nous a déclaré ceci : « Mes chers enfants, retenez que notre village n’a pas évolué en vase clos. Ses habitants ont toujours eu des contacts avec ceux des autres villages. Malgré ces contacts de voisinage, notre village a su garder son identité. Ses habitants et leurs voisins ont toujours employé les deux dénominations - Gouloumba et Gombakwi - pour identifier le village. La toponymie est restée intacte, sans changement.

Mais c’est sans douter ne pas compter sur ceux-là que nos ancêtres avaient coutume d’appeler Touligbélié, c’est-à-dire « les oreilles rouges », qui ne sont autres que des conquérants blancs, venant de l’ouest, loin derrière les montagnes et loin au-delà des grandes étendues d’eau salée de la mer. Leur arrivée a fait table rase de nos valeurs. Elle a porté un coup dur sur nos coutumes et mœurs. Elle a même mis fin aux dénominations anciennes de certains de nos localités. En effet, aussitôt après la conquête des territoires, il s’en est suivi à travers un recensement l’occupation des localités devenues la possession de la France. Au cours des missions de recensement, les commandants de cercle, en accord avec les chefs traditionnels, ont par la suite procédé au changement de nom de ce lieu à travers une simplification de l’orthographe des expressions et une compression des deux termes Gouloumba et Gouloumba kwi en un seul et unique vocable Gomba.

Mais que dire des deux autres termes kiri et taye, appendices du vocable Gomba ? Il faut rappeler que kiri est un mot soussou qui désigne le baobab en français. Le deuxième taye est aussi un mot soussou qui signifie le village en français. Ainsi par extension Kiritaye n’est autre que « le village des baobabs ». En d’autres termes, c’est la zone, l’espace géographique où le baobab est l’arbre caractéristique de la végétation. C’est aussi l’arbre, symbole du village.

Après présentation de l’origine linguistique du nom Kiritaye et sa signification, la deuxième version de l’expression quant à elle soutient que les fondateurs du village de Kiritaye seraient venus de la ville de Kirina. En guise de souvenir ou de reconnaissance à l’endroit de la ville qui les a vus naître et grandir, ils ont donné le nom de celle-ci au village qu’ils ont fondé.

 

L’histoire de la fondation

Mais historiquement, qui sont les vrais fondateurs de Gomba Kiritaye ? Venant de loin, comment se sont-ils organisés au point de fonder ce charmant petit village ?

Pour répondre à cette question, nous avons lors de notre enquête au village et, au cours d’une veillée au clair de lune, donné la parole aux habitants de la localité eux-mêmes. Ceux-ci à leur tour ont mandaté le sieur Ibrahim Mansaré - arrière- petit- fils du fondateur du village - de nous raconter ce qu’il a appris de ses ancêtres à propos de la fondation de ce village.

Ecoutons son récit, du début à la fin, à propos des origines dudit village :

Retenez mes chers frères et sœurs que, les fondateurs de notre village, le village de Gomba Kiritaye étaient des chasseurs à la recherche des gibiers. Ils venaient du Manding. C’était vers 1235, après la bataille de Kirina. En effet, selon mon grand-père, les fondateurs venaient tous de cette ville, ville qu’ils ont quittée à cause des troubles qui sévissaient dans le royaume Sosso. A leur tête, il y avait un certain Sory Mansaré dont le père, un vieil aveugle qui consultait souvent les devins. En plus de ces propres consultations, le vieil aveugle savait aussi parfaitement lire l’avenir dans le sable. C’est ainsi qu’un jour, face à la situation de trouble dans laquelle se trouvait plongé le royaume sosso en général et sa capitale Kirina en particulier, aussi soucieux de l’avenir de ses progénitures, le vieil aveugle jugea nécessaire de consulter les devins. C’était au lendemain de la destruction de la ville de Kirina par Soundiata Keita et la défaite de Soumaoro Kanté, le roi du Sosso. Après la chute de Soumaoro, des tensions surgissent dans toutes les provinces du royaume pour la conquête de l’hégémonie. Une hégémonie qui passe par la mise en place d’un nouvel empire plus puissant et ce sur les ruines du royaume Sosso.

Face à cette situation, le vieil aveugle sentant sa mort venir, réunit ses enfants et leur parla en ces termes : « Mes enfants à cause des menaces qui pèsent actuellement sur le Manding, j’avoue que je suis inquiet pour votre avenir, je m’adresse surtout à toi Ibrahim, mais à tes frères aussi. Pour votre protection et pour votre avenir, je vous intime l’ordre de quitter le Manding pour d’autres cieux plus à l’ouest. Là aussi, vous n’allez pas vous installer comme bon vous semble. En descendant vers l’ouest, vous serez un jour, lors de vos activités de chasse au contact, de certains éléments physiques de la nature qui seront les indices de votre site d’implantation. Ces indices sont constitués de trois montagnes proches l’une de l’autre. Au pied de celles-ci, se trouve une vallée, en pente raide traversée par quatre rivières aux eaux intarissables quel que soit le moment de l’année. C’est à cet endroit précis que, vous devez vous fixer et fonder avec d’autres familles, votre village. Un village où il fera bon vivre et où vous vivrez en paix et, où vos activités seront toujours prospères. »

Quelques jours après leur entretien, le père meurt. Les enfants après les obsèques, sans tarder quittèrent Kirina et se lancèrent à la recherche de la terre promise ; là où, ils auront la vie sauve. Sory Mansaré en compagnie de ses jeunes frères et de quelques amis, sillonnent la savane, les plaines, les plateaux, les montagnes pour descendre vers le littoral. Chemin faisant, ils arrivent au pied du mont Gangan, dans la contrée de Kania (préfecture actuelle de Kindia).

De là, Sory et ses compagnons s’avancent vers Friguiagbé où, ils sont l’objet d’accueil chaleureux de la part de la population. A cet endroit, pour subvenir à leurs besoins, Sory Mansaré et ses frères obtinrent auprès des populations de la localité, le droit de pratiquer la chasse aux gibiers dans les brousses et dans les contrées environnantes. C’est ainsi qu’au cours d’une nuit de pleine lune, lors d’une de ses nombreuses embuscades dans les forêts profondes entre Sèguèya et Kolonté que, Sory Mansaré tira sur un buffle. L’animal alla disparaitre quelque part, dans la foret profonde. Après quelques temps de poursuite et de recherche, il trouva la proie allongée, sans vie, au pied d’un baobab. Sans tarder, il sortit son couteau et l’égorgea. Au même moment, il entendit des voix humaines non loin de l’endroit, il alla à la rencontre des personnes en question. Il leur expliqua les raisons de sa présence régulière sur leur terre. Au terme de leur entretien, ils décidèrent en commun accord de vivre désormais ensembles, en cet endroit. Un endroit idéal pour lui, par ce qu’il y a trouvé tous les signes distinctifs du site tel que, lui avait décrit son défunt père.

Aussitôt, les premières habitations constituant le noyau primitif de ce qu’allait devenir le village de Gomba Kiritaye furent mises en place, dans l’entente cordiale.

Voilà comment notre ancêtre, Sory Mansaré et, d’autres familles se sont organisés pour fonder le village de Kiritaye.

Il faut ajouter à cela, poursuit le doyen Yibi Soumah que : « l’arbre au pied duquel, l’animal fut égorgé est depuis, devenu un arbre sacré, un arbre tutélaire car supposé abrité des esprits chargés d’assurer la protection du village et de tous ses habitants. Quant au buffle, il est aussi entré dans la légende, comme animal totem de nos ancêtres. »

Aujourd’hui, par alliance, et par cousinage à plaisanterie, tous les habitants de ce village se considèrent descendants de Sory Mansaré, ancêtre fondateur du village.

Retenez, selon le doyen Yibi Soumah que c’est sous le pied de l’arbre où le buffle fut immolé que, se trouve aujourd’hui édifiée, la mosquée du village, la plus belle de toutes les mosquées de la contrée.

Les signes distinctifs ayant servi d’indices signalés par le vieil aveugle se retrouvent aujourd’hui dans le village. Ce sont entre autres les trois montagnes qui ceinturent le village, et qui ont pour nom : Nyenguè khamè gueya qui signifie « montagne rebelle prise en flagrant délit d’adultère » ; Gueya fihè qui veut dire « montagne blanche ou mont blanc du Village de Gomba » ; Kenkeli. Quant aux quatre rivières signalées par le vieil aveugle, elles existent bel et bien dans le village. Ce sont Yaba, Tagani, Takhouré, Fonia.

 

 

Des histoires fabuleuses

Des histoires fabuleuses sont brodées autour de la montagne Nyenguè Khamè Gueya.

Chez nous, en Guinée, autour de chaque localité, il y a des légendes et des mythes pour expliquer les causes ou les origines mythiques de certains faits ou évènements de la vie. Le village de Gomba Kiritaye ne fait pas exception à la règle. Dans ce village, plusieurs légendes sont véhiculées. Mais la plus populaire est celle tissée autour de la montagne supposée prise en flagrant délit d’adultère.

Que dit l’imagination populaire à propos de cette mystérieuse montagne ?

Pour toute réponse, écoutons les explications du doyen Yibi Soumah :

Retenez pour commencer que, les premiers habitants de ce village étaient des animistes. De fervents animistes qui adoraient plusieurs cultes à la fois. Ils adoraient même les montagnes qui ceinturent notre village. Pour eux, ces montagnes étaient sacrées par ce que supposées abritées des génies protecteurs en faveur desquels, ils organisaient, des offrandes et des sacrifices rituels. Dans leurs mentalités, les esprits abritant ces montagnes devraient en retour, leur apporter, assistance et protection.

Dans la croyance de ces populations, les montagnes entretenaient entre elles autrefois des relations de bon voisinage. Mieux, elles se fréquentaient mutuellement. En effet, selon l’imagination populaire véhiculée de bouche à oreille : 

La montagne en question, objet de notre étude, connut sous le nom de Yenguè Khamè Gueya n’est pas à son emplacement d’origine. Selon la tradition, elle se serait au cours d’une nuit noire mystérieusement déplacée d’un autre village pour se placer près des montagnes de Kiritaye. Surpris au réveil par ce fait inédit, les habitants des deux villages cherchèrent à comprendre, les causes profondes du miracle provoqué par le déplacement de la montagne. Pour éviter tout conflit aux conséquences désastreuses, les habitants des deux localités se concertèrent à cet effet. Les premiers se posèrent la question suivante : « pourquoi cette montagne a-t-elle quitté son site dans un autre village pour se localiser sur un autre site dans un autre village ? ». Les seconds aussi se demandèrent : « mais en vérité, qu’est-ce que cette montagne est-elle partie faire chez les autres ? ». Après d’intenses discussions, les premiers conclurent en disant : « puisqu’elle a quitté chez nous sans nous prévenir, nous ne voulons plus qu’elle y revienne ». Les seconds quant à eux se prononcèrent aussi en ces termes : « Il est vrai que, nous ne pouvons pas la renvoyer là où, elle a quitté. Cependant, nous sommes en droit de lui donner le statut d’un homme pris en flagrant délit d’adultère dans la chambre à coucher d’une femme mariée en l’absence du mari de celle-ci. Pour cela, nous le baptisons Yenguè Khamè Gueya ». Ce qui traduit en français veut dire Montagne infidèle prise en flagrant délit d’adultère.

   

 

 

 

 

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau